Le moment de bascule : le jour où l’album a tué la presse BD

Par Didier Pasamonik - L’Agence BD 7 juillet 2024 
HISTOIRE. Sur les réseaux sociaux, nous avons posté une courte vidéo de Jean-Pierre Dionnet, co-fondateur des Humanoïdes Associés et timonier du journal Métal Hurlant. Alors qu’il se montrait ravi de la relance récente de Métal à laquelle il vient de collaborer pour un remarquable « Spécial Chats », il s’arrête un instant sur sa publication en forme de numéros spéciaux avec des récits complets plutôt que des séries à suivre, comme c’était le cas dans la presse traditionnelle, celle qui a vu naître Tintin, Spirou et consorts. C’est une allusion à un moment d’histoire ; celle de la disparition de la presse de bande dessinée au tournant des années 1980.

« C’est une bonne chose », explique-t-il, et de décrire cette « bascule terrible  » à partir du numéro 30 de Métal « où les gens attendent l’album » et donc se désintéressèrent de la revue.

Souvenons-nous : la presse BD était née au début du XIXe siècle dans les kiosques de gare naissants (le chemin de fer vient d’être inventé) en suivant le modèle des feuilletons créés par l’éditeur français Émile de Girardin. À la fin du siècle et au début du XXe siècle, les premiers personnages récurrents apparaissent : La Famille Fenouillard, Bécassine, Les Pieds Nickelés, Zig & Puce, Tintin, Mickey… Rapidement, les albums apparaissent. Mais jusque dans l’après-guerre, ils sont peu nombreux, ils sont réservés à une catégorie de lecteurs plutôt bourgeoise, ce sont des albums luxueux et chers.

Le moment de bascule : le jour où l'album a tué la presse BD
Bécassine paraît dans La Semaine de Suzette puis en albums. Des "livres de prix" pour un public bourgeois.

Dans l’après-guerre, l’album se démocratise : on le publie chez Dupuis dans une version brochée destinée aux supermarchés en France, en kiosque en Hollande ou en Allemagne, tandis que l’album cartonné se développe. La presse offset popularisée dans l’après-guerre, qui permet des réimpressions rentables de courts tirages, favorise cette expansion. À partir de 1950, les éditions du Lombard et les éditions Dupuis publient quasiment systématiquement leurs bandes dessinées à succès en albums : c’est la grande déferlante des classiques franco-belges : Tintin, Blake & Mortimer, Alix, Spirou, Lucky Luke,… Suit Dargaud avec Astérix, Tanguy & Laverdure, Blueberry et consorts.

Lucky Luke, en version brochée, est d’abord dstribué dans les supérettes et en librairie.

S’ouvre alors un âge d’or de l’album, au moment où la grande distribution (supermachés, hypermarchés…) s’accompagne de la création de librairies spécialisées en BD (à partir de 1967-1968). Astérix (1961 pour le premier album) en particulier, suivi de Gaston Lagaffe, Les Schtroumpfs, Boule & Bill, Ric Hochet… participent de cette révolution. Le niveau des ventes, dépassant celui des Goncourt, est astronomique.

Le phénomène Astérix incarne à lui seul l’incroyable succès de l’album à partir des années 1960

Arrivent ensuite des éditeurs « pure players » qui publient des albums sans que le support presse soit déterminant sur des segments porteurs : l’Histoire avec Glénat ; la SF et la Fantasy avec des éditeurs comme Soleil et Delcourt. Les albums de BD se collectionnent, mieux : s’offrent, tandis que les abonnements de la presse jeunesse décroissent. Parallèlement, concurrencée par la télévision puis par l’Internet, la presse en général décline, les kiosques et les maisons de la presse commencent à se raréfier.

L’aventure de Métal Hurlant s’arrête (momentanément) en 1987. "On est allés dans le mur, mais cela nous a ouvert tellement de portes..." commente Dionnet.

La presse BD n’y échappe pas. Les éditeurs de BD voient venir le coup qui, à l’exemple de Pif gadget (Corto Maltese, Rahan…), multiplient les récits complets ou les grands chapitres qui éclusent un album en trois ou quatre numéros. En vain. Bientôt, on signe l’acte de décès des grands hebdomadaires historiques : Pilote (mai 1974), Tintin (1988), Pif Gadget (1993) Formule 1 (1993), Fripounet (1993), parallèlement aux mensuels Charlie Mensuel (1986), Métal Hurlant (1987), Circus (1989), Vécu (1994), (A Suivre) (1997), L’Echo des Savanes (2006) … tous morts au champ d’honneur après avoir marqué leur époque. Spirou, le Journal de Mickey, Fluide Glacial subsistent mais leur viabilité est compliquée. C’est la fin d’une époque.

Aujourd’hui, on revoit des revues en kiosque, mais surtout en librairie, qui sont davantage des « Mooks » (néologisme forgé par la contraction de « magazine » et de « books ») thématiques, comme ceux que Métal Hurlant ou Tintin c’est l’aventure font aujourd’hui. Sic Transit Gloria Mundi… dirait Jules.

Métal Hurlant revient sous forme de "mook"

Heureusement, les albums subsistent, concurrencés par une BD d’un autre genre : les mangas. Mais comme dirait Rudyard : ceci est une autre histoire...

(par Didier Pasamonik - L’Agence BD)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

🛒 Acheter


Code EAN : 9782731649420

9782731649420

Etude sur la BD France Marché de la BD : Faits & chiffres
 
Participez à la discussion
9 Messages :
  • Comme "Il n’est jamais trop tard pour bien lire", sur ce sujet, un conseil de lecture : Sylvain Lesage, "Publier la bande dessinée : les éditeurs franco-belges et l’album, 1950-1990", Presses de l’Enssib, 2018.

    Répondre à ce message

  • L’écho des savanes version Glénat (20% en moyenne de BD, le reste était du rédactionnel à sensation, sexy ou trash) semble avoir cessé sa parution en 2021. On peut aussi noter les disparitions des kiosques de Jade et du Petit Psikopat de Carali. Sans oublier au siècle dernier les cessations d’activité des petits formats ou assimilés (Lug-Semic, Mon Journal, Arédit-Artima, Elvifrance).Ni le Pavillon Rouge de Delcourt, ou le Lanfeust-mag de Soleil. Tout cela est bien triste....

    Répondre à ce message

  • L’article est erroné au sujet de Pilote , il a cessé d’ëtre hebdomadaire en 1974 certes, mais il a continué en tant que mensuel jusqu’en 1989, année de sa mort et ce après sa fusion avec Charlie en 1986.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Manuel Soufflard le 8 juillet à  12:41 :

      Oui, c’est un léger raccourci, mais un "papier" toujours salutaire pour expliquer les métamorphoses d’un medium passionnant !

      Répondre à ce message

      • Répondu par Gina Vanilla le 8 juillet à  19:10 :

        Votre medium passionnant, c’est la Peau de Chagrin de l’excellent Balzac ! Les Mooks dessinés sont peut-être une alternative, mais n’offrent pas la même proximité !

        Répondre à ce message

  • Fluide Glacial semble être dans une forme olympique. Je l’achète en kiosque depuis 38 ans, toujours vert jamais en retard. Blutch, Sattouf et Larcenet ne semblent pas s’être plaint de manque de visibilité.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Gina Vanilla le 8 juillet à  18:29 :

      Bonsoir Helena, oui Fluide Glacial et ses Or ou Hors -Série continuent à paraitre, mais ils doivent se sentir bien seuls dans les rayons BD des maisons de la presse décimée !

      Répondre à ce message

  • Certaines tentatives de fin des années 90 et années 2000 ont quand même tenu de nombreuses années : Lanfeust Mag, Tcho, BoDoi, L’immanquable encore récemment...

    Répondre à ce message

    • Répondu par Gina Vanilla le 9 juillet à  18:00 :

      Oui, ils ont tenu des années avant de rendre l’âme (à qui l’avaient ils empruntée ? hihhihi !).
      Notons aussi le cas de panini-Comics qui éditait il ya encore dix ans une vingtaine de titres mensuels en kiosques (il doit en rester un ou deux. Les amateurs de super-héros doivent maintenant acheter des albums plus chers). Même chose pour Urban Comics qui se consacrait à la traduction de titres DC.
      Je note quand même des reprises en version augmentée de préfaces parfois intéressantes des grandes séries francobelges ou Comics, et les reboots de Métal Hurlant et Pif-Gadget !!

      Répondre à ce message

CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Didier Pasamonik - L’Agence BD  
A LIRE AUSSI  
Actualité  
Derniers commentaires  
Abonnement ne pouvait pas être enregistré. Essayez à nouveau.
Abonnement newsletter confirmé.

Newsletter ActuaBD