Le retour de Barbe-Rouge : cap sur l’aventure !

3 septembre 2020 9 commentaires
  • Dargaud démontre une nouvelle fois son ancrage dans l'aventure populaire et les pirates, via ses dernières intégrales, et surtout par le grand retour du "Démon des Caraïbes", Barbe-Rouge lui-même qui revient plus en forme et belliqueux que jamais !

Le retour de Barbe-Rouge : cap sur l'aventure !Dargaud l’a de nouveau bien démontré cet été : l’aventure et les pirates restent dans l’ADN de la maison d’édition française. En effet, après la sortie remarquée du premier tome de Raven, la nouvelle série de Mathieu Lauffray, c’est le tirage limité à 4000 exemplaires qui a suscité notre intérêt. Ce tirage en grand format n’est pas en noir et blanc comme nous vous l’annoncions précédemment, mais reprend bien la totalité de ce premier tome en couleur, comme les précédents tirages d’Undertaker. De quoi profiter au mieux du traitement très cinématographique de l’auteur. L’ouvrage reprend également 8 pages de cahier graphique et les trois premières planches en noir et blanc du prochain tome 2.

Plus largement, l’aventure historique était également mise à l’honneur avec la nouvelle intégrale du Marquis d’Anaon, la série d’aventures de Fabien Vehlmann & Matthieu Bonhomme. Ce volume comprend non seulement les cinq tomes de la série suivant ce jeune homme curieux en confrontation avec les mystères et les croyances du XVIIe siècle, mais aussi les trois courts récits qui marquent les transitions entre les albums. Enfin, en fin d’ouvrage, on retrouve une discussion entre les deux auteurs qui reviennent sur la création de la série et ses éléments marquants.

Le retour de Barbe-Rouge

Raven, Long John Silver, Barracuda, Isaac le Pirate… On peut se demander d’où vient l’attrait de Dargaud pour ces (bonnes) séries de pirates ? Très certainement de Barbe-Rouge, l’un des premiers, et sans doute le plus connu des flibustiers du franco-belge né il y a soixante années dans Pilote, le journal racheté par l’éditeur français quelques mois après son lancement.

Les couvertures originales sont malheureusement oubliées dans cette version en intégrale.Son nom devait imposer l’effroi sur les sept mers ! Il devint pourtant rapidement le synonyme de l’aventure et de l’évasion pour des générations de lecteurs. Paru dès le premier numéro de Pilote le 29 octobre 1959, Barbe-Rouge entame sa carrière aux côtés d’autres séries (Astérix, Tanguy & Laverdure) qui deviendront le fer de lance de la bande dessinée française. Ses auteurs sont pourtant le plus souvent belges : le scénariste déjà prolifique Jean-Michel Charlier (qui signe également la série qui s’appelle encore Michel Tanguy avec Uderzo, et bientôt Blueberry avec Giraud) et son compère Victor Hubinon.

Complicité, le terme est adapté pour qualifier la relation entre les deux Liégeois. Ils ont réalisé leurs premiers pas ensemble dans l’’agence de Georges Troisfontaines, liégeois comme eux, la World Press, avant de débuter dans Spirou en 1946. Rapidement, leur série Buck Danny impose le tandem comme une des valeurs fortes de Dupuis. Ils ont déjà vingt albums de cette série à leur actif, sans oublier les récits de Jean Mermoz, Tiger Joe, Stanley, des Belles Histoires de l’Oncle Paul et Surcouf avant que Charlier ne décide de participer à l’aventure de Pilote.

Dossier du premier recueil de la nouvelle intégrale

Il a certainement pensé à cette dernière série (Surcouf) en proposant à son compagnon de revenir sur le sujet des pirates et des corsaires [1]. Quoiqu’il en soit, Le Démon des Caraïbes, premier nom de la série, fait fureur ! La fougue et l’intelligence de la construction de Charlier s’accorde parfaitement au soin de Victor Hubinon pour un dessin d’un parfait classicisme dont les gréements sont des chefs-d’œuvre de perfection.

La suite est connue : Barbe-Rouge, son fils Éric, le géant Baba et l’érudit unijambiste Triple-Pattes deviennent des images de marque pour Pilote, au point de s’imposer dans la série Astérix en personnages secondaires ! Jusqu’en 1979 et le décès de Victor Hubinon, les deux auteurs réalisent dix-sept albums [2]. Ensuite se succèdent au dessin Jijé, son fils Lorg, Christian Gaty et Patrice Pellerin, ces deux derniers étaient sans doute les premiers dessinateurs franco-belges à travailler simultanément et chacun de leur côté sur la même série.

Le Piège espagnol, avec un des plus savoureux "méchants" de la série...
Barbe-Rouge, par Charlier & Hubinon.

Sacré cliffhanger

Comme l’expliquent très bien les dossiers de l’intégrale de Barbe-Rouge, Ollivier reprend le scénario après le décès de Charlier en 1989. Puis, Marc Bourgne et Christian Perrissin prennent le relais à partir de 1997. Leur approche ne manque pas d’audace car ils transportent nos héros en Amérique du Sud, et rajoutent une nouvelle héroïne, compagne du célèbre pirate.

Et la suite ne manque pas de sel non plus car, à la fin de leur deuxième album, Barbe-Rouge tombe au fond d’un gouffre dans les entrailles du Machu Picchu. Puis, dans les deux tomes suivants, la nouvelle équipe laisse planer le suspense concernant le trépas du pirate, en se concentrant le temps d’un diptyque sur la jeunesse de son ex-compagne et sa rencontre avec Barbe-Rouge. Une incursion logique, car elle donne la profondeur nécessaire à la nouvelle héroïne, et s’inscrit dans le travail réalisé par le même scénariste dans La Jeunesse de Barbe-Rouge.

Pourtant, en 2001, Dargaud recentre ses priorités sur d’autres séries, ce que ressentent Bourgne et Perrissin, qui en perdent leur motivation. Finalement, Dargaud décide la même année d’arrêter les deux séries de Barbe-Rouge (la principale et la Jeunesse), tout en laissant aux auteurs le soin de clôturer le diptyque entamé, mais pas d’aller au bout du cycle. Barbe-Rouge est au fond du gouffre, et va y rester quelques années.

Reprise avortée

Étonnamment, c’est le célèbre scénariste Fabien Nury qui tente de sortir Barbe-Rouge de sa léthargie. Il écrit un synopsis racontant la "mort" de Barbe-Rouge, ce qui ne serait pas la suite du dernier tome réalisé par Bourgne & Perrissin. Dargaud accepte le script et cherche un dessinateur. Mais finalement, le fils de Charlier, l’éditeur et le dessinateur ne parviennent pas à s’entendre.

Après soixante d’ans d’existence, Barbe-Rouge a encore du punch !
Carloni - Kraehn, Dargaud.

Le Démon ne meurt jamais…

Alors qu’on n’y croyait plus, le retour de Barbe-Rouge est annoncé dans le dernier recueil de l’intégrale de la série, parue en juin 2019. On doit cette renaissance à l’éditeur, qui a décidé d’investir à nouveau dans le personnage, et a proposé à Jean-Charles Kraehn (Bout d’Homme, Gil St André, Tramp) d’en reprendre le scénario. Quant au dessin, il est assuré par Stefano Carloni, qui nous avait déjà conquis avec Les Savants chez Soleil.

Que promet J.-C. Kraehn pour cette reprise ? « De retrouver un Barbe-Rouge devenu corsaire mais resté pirate dans l’âme, c’est-à-dire libertaire. […] Toujours en quête de l’impossible liberté, il va croiser la route d’un ancien ennemi qui a des comptes à régler avec lui. […] Stefano est à l’unisson de mon texte avec une mise en scène dynamique et des personnages extrêmement vivants. » [3]

La première planche de "Pendu haut et court !"
Carloni - Kraehn, Dargaud.

Un diptyque qui s’annonce savoureux !

La première aventure de cette reprise s’étale sur deux tomes, dont le premier est paru le 27 août. Comme nous l’annoncions, cette nouveauté ne répond pas au cliffhanger installé quelques vingt ans auparavant : on ne saura pas comment se termine les aventures des pirates en Amérique du Sud, ni comment Barbe-Rouge se tire de ce dernier piège mortel.

Cette série s’intitulant Les Nouvelles Aventures de Barbe-Rouge, cela laisse planer un (très mince) espoir qu’un jour, l’ancienne série puisse reprendre et résoudre ce mystère. D’ici-là, il faudra en faire son deuil.

Carloni - Kraehn, Dargaud

À présent corsaires du Roy, on retrouve Barbe-Rouge, Éric, Baba et Triple-Patte à Cap-Français, aux Antilles. Rongeant son frein, Le Démon des Caraïbes y trimbale son ennui et sa frustration, regrettant sa liberté passée. En effet, la guerre contre l’Espagne et l’Angleterre s’est achevée, laissant la France en paix... et donc les corsaires au chômage technique.

L’espoir renaît lorsque Barbe-Rouge est convoqué au palais du Gouverneur. Pas seulement pour lui reprocher les rixes qu’il ne cesse de provoquer dans les bouges de la ville, mais aussi pour lui confier une mission : partir en chasse du « Spectre », un mystérieux pirate qui rançonne les planteurs de Pamticoe Sound, ce qui gêne le commerce de la colonie française. Mais ce qui se présentait comme une balade de santé se transforme rapidement en un inextricable piège, concocté par une vieille connaissance de nos amis !

Carloni - Kraehn, Dargaud

Soyons francs : l’ennui que Barbe-Rouge ressentait au début de cette aventure est bien contagieux. Certes, l’on prend plaisir à retrouver ces savoureux personnages, mais les situations semblent bien quelconques, jusqu’aux sombres silhouettes dont on devine du premier coup d’œil qui elles dissimulent. Et les cadrages parfois trop acrobatiques de Stefano Carloni n’y changent pas grand-chose.

Carloni - Kraehn, Dargaud

On connaît pourtant le talent de conteur de Jean-Charles Kraehn [4], et comme l’album compte 51 planches, il vaut mieux ne pas se décourager... avec raison ! À la moitié de l’album, tout s’accélère : on ne distingue plus vraiment les vrais des faux traîtres ; de vieux ennemis font leurs réapparitions, bien plus retors qu’on ne l’imaginait ; et avec la multiplication des personnages à suivre, l’action s’emballe pour ne plus laisser de temps mort : quel plaisir !

Carloni - Kraehn, Dargaud

Quant au dessinateur, Carloni est parvenu à trouver sa façon de camper les personnages créés par Hubinon, qui sont entre-temps passés dans tellement de mains qu’un lecteur lambda pourrait s’y perdre. Qu’importe, son acting fonctionne à merveille, les décors sont somptueux, et ses compositions de planches sont aussi fluides qu’efficaces et variées.

Carloni - Kraehn, Dargaud

Concernant cette reprise des personnages, Stefano Carloni demeure aussi lucide que mature : « Je pense qu’après Victor Hubinon, chaque auteur a donné sa propre interprétation des personnages originaux, très différentes les uns des autres. J’ai le plus grand respect et la plus grande admiration pour les auteurs qui m’ont précédé. Je n’ai aucune intention de remplacer qui que ce soit. Je suis un adaptateur, les personnages ne m’appartiennent pas, mais j’ai besoin de me les approprier pour faire en sorte de les dessiner de façon naturelle et surtout vivante. […] J’ai essayé de trouver une ressemblance forte avec les personnages originaux, sans perdre ou forcer le style. Cela n’a pas été immédiat : Hubinon avait des codes graphiques extrêmement reconnaissables. Nous allons aussi en découvrir de nouveaux : ceux-là, j’ai eu toute liberté pour les créer. » [5]

Eric, le fils de Barbe-Rouge, vu par Stefano Carloni
Carloni - Kraehn, Dargaud.

Que vous ne connaissiez ou pas les précédents albums de Barbe-Rouge, nous ne pouvons que conseiller aux amateurs de récits de pirate de vibrer au rythme de ces Nouvelles Aventures de Barbe-Rouge : le célèbre flibustier est plus en rogne que jamais, mais possède toujours ce sens inné de la justice, prompt à protéger le faible et les esclaves. Sans oublier la carte, et les expressions corsaires expliquées dans le lexique en fin de récit. Finalement, il ne manque à cet album qu’un bon abordage... Mais cela suivra certainement dans la seconde partie de ce diptyque, intitulée Les Chiens de mer.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire également :
- l’annonce de cette reprise : Barbe Rouge, le plus célèbre pirate de la BD, fait barbe neuve !
- les explications sur le cliffhanger dans le dernier recueil de l’intégrale de Barbe-Rouge
"Raven" : la nouvelle série de pirates signée Mathieu Lauffray

[1Plus d’informations sur les débuts de Barbe-Rouge dans le dossier de la première intégrale de la série.

[4On peut tout de même se demander comment Triple-pattes connaît si bien Voltaire en 1738...

 
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9 Messages :
  • Le retour de Barbe-Rouge : cap sur l’aventure !
    3 septembre 21:24, par vital Spreuwers

    En fait, ces "nouvelles" aventures se situent paradoxalement entre les autres. Chronologiquement, l’album débute après le cycle du trésor des Incas et se termine avant celui en mer des Indes. Les auteurs ont comblé un vide. Le cycle suivant (s’il y en a un) ne se situera donc pas nécessairement après ces 2 nouveaux albums. On pourrait donc bien avoir la réponse à la question "comment Barbe rouge s’en est-il sorti ?". Et pour ceux qui le veulent, PERRISSIN explique dans la dernière intégrale ce qu’il avait envisagé. :)

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    • Répondu par Charles-Louis Detournay le 4 septembre à  05:23 :

      Merci pour ces précisions chronologiques !
      En effet, nous avions déjà attiré l’attention sur les explications de Perrissin dans l’article les figures tutélaires de Dargaud.
      Reste à espérer que ce cliffhanger trouvera sa conclusion un jour ou l’autre :-)

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  • Le retour de Barbe-Rouge : cap sur l’aventure !
    5 septembre 00:25, par Brieg HASLÉ-LE GALL

    Merci cher Jean-Charles pour ce bel article qui nous fait très plaisir. Cependant, merci de préciser que quasi tous les propos cités des auteurs de BARBE-ROUGE ont été recueillis par mes soins et sont © Brieg Haslé-Le Gall / Dargaud 2020

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    • Répondu par Charles-Louis Detournay le 5 septembre à  07:45 :

      Cher Brieg,

      Merci d’avoir débusqué cette étourderie !

      Je mets toujours un point d’honneur à nommer mes sources, et reprenant les citations de mon précédent article où je vous avais cité, j’ai été distrait et j’ai oublié de vous attribuer à nouveau l’origine de ces propos.

      Une erreur que je viens de corriger, bien entendu.
      Merci pour votre vigilance !

      Cordialement

      CLD

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    • Répondu par CHRIS le 5 septembre à  12:13 :

      On peut citer également Yves Thos , un artiste peintre de renom qui réalisa de nombreuses couvertures pour Dargaud dans les années 70 et 80, Bob Morane, Chevaliers du ciel…etc

      Ses œuvres sont très présentes dans les affiches de cinéma et dans la pub.
      Il n’y a plus d’artiste réaliste de cette pointure sur le marché français actuel !

      Le personnage lumineux de « L’île de l’homme mort » est une véritable invitation à un récit d’aventure et d’évasion.

      Le packaging de ce Babe-Rouge actuel est l’affiche d’un mauvais film de la Hammer !!!

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  • Le retour de Barbe-Rouge : cap sur l’aventure !
    5 septembre 00:27, par Brieg HASLÉ-LE GALL

    erratum : Charles-Louis of course

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    • Répondu le 6 septembre à  04:47 :

      Le style Fumetti de Carloni ne suffit pas à remplacer le style Franco-Belge d’un Perissin ou d’un Bourgne. Comme pour Blueberry, Dargaud se fourvoye dans ses reprises.

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      • Répondu le 9 septembre à  09:19 :

        J’imagine que c’est de "Pellerin & Bourgne" dont vous parlez ?...

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        • Répondu par kyle william le 9 septembre à  13:20 :

          C’est très difficile de dessiner cette série. Gaty et Pellerin étaient les meilleurs repreneurs.

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