Le roman graphique, symbole de la gentrification de la BD ? (2/3)

1er mai 2020 23 commentaires
  • Dans la première partie de cette étude, nous avions constaté que la notion de roman graphique apparaissait lorsque le comics et la bande dessinée avaient la prétention de dépasser leur condition de littérature populaire. La spécificité du roman graphique ne reposerait donc que dans sa forme ? Pas seulement, vous vous en doutez.

Certes, on l’a vu, le roman graphique se différencie des bandes dessinées de son temps par la forme, mais force est de constater qu’au bout de quarante ans, le fond joue aussi son rôle dans cette dénomination. Et quand Will Eisner popularise pour la première fois le terme en 1978, il désigne avant tout une réalité artistique plus qu’une différence de forme.

Une nouvelle valeur d’usage

Les œuvres qu’il rassemble sous cette terminologie vont toutes à contre-courant de ce qu’il a pu lire et voir dans l’industrie de l’époque, codifiée et régie des normes très restrictives pour les auteurs. Invité en 1975 au festival d’Angoulême, il y découvre en janvier de cette année-là Métal Hurlant ou La Ballade de la mer salée [1]. En publiant A Contract with God, cet expérimentateur-né alors supposé retraité, rend compte avec un plaisir non dissimulé de sa stupéfaction face à cette liberté nouvelle qui lui permet d’aborder des choses très personnelles et témoigne de l’évolution qu’a connu l’art de la bande dessinée aussi bien en Europe qu’aux États-Unis.

Le roman graphique, symbole de la gentrification de la BD ? (2/3)
"A Contract With God" : une autre manière de penser la BD. A l’évidence, nous ne sommes plus dans le domaine du comic book...
© Will Eisner.

Une évolution qui s’exprime proprement dans une réification qui offre à la bande dessinée une nouvelle valeur d’usage, mais qui s’avère aussi et surtout une nouvelle démarche artistique. Le roman graphique traduit un besoin des auteurs de s’émanciper des contraintes très rigoureuses d’un médium formaté pour l’enfance ou l’adolescence et d’expérimenter des formats plus longs, avec d’autres codes narratifs, d’autres techniques graphiques, de s’adresser enfin à un autre public que celui imposé par les éditeurs.

Il s’ensuit ce que certains ont perçu comme une élévation des thèmes. Quand on fait du roman graphique, on a le droit d’évoquer la Shoah, le totalitarisme, la politique : des thèmes autrement plus adultes et respectables que le divertissement basique qui anime un comics lambda. Naturellement, il ne faut pas chercher bien loin pour se rendre compte que le comics et les bandes dessinées traditionnelles traitent aussi ces thèmes : dans les X-Men de Chris Claremont ou dans les œuvres de Tsuge, de Koïke et de Tezuka. Mais le roman graphique s’en empare d’une manière plus claire, plus ostentatoire et sans doute aussi plus subtile.

Ce glissement n’est pas seulement du, comme on serait amené à le croire, à la découverte du 9e art par une supposée élite intellectuelle et économique fuyant le vulgaire, mais aussi par une génération d’auteurs en recherche de respectabilité.

Le racisme et l’intégration d’une "autre humanité", thème central des X-Men.
Chris Claremont dans "Dieu crée, l’homme détruit" © Marvel Comics.

Une question commerciale

Car en Europe comme aux USA, la bande dessinée a toujours eu des inclinations bourgeoises. On pense aux premiers albums du XIXe siècle comme La Famille Fenouillard ou ceux de Buster Brown au début du XXe. L’album relié avec son dos en toile ou en percaline à la Bécassine ou la Zig et Puce était le plus souvent offert aux élèves méritants, tandis qu’en kiosque, les revues brochées relevaient de l’usage individuel, pris sur l’argent de poche de l’acheteur-lecteur, donc "vulgaire".

Buster Brown and His Resolutions - Ed. Frederick A. Stokes Co., 1903. Dès le XIXe siècle, lzq éditeurs proposent de beaux albums. Elégants, cartonnés et reliés, destinés à une clientèle aisée.

Jusque dans les années 1950, Lucky Luke ou Les Tuniques Bleues ou la Collection Jeune Europe au Lombard, étaient distribués sous une forme brochée car diffusés dans le circuit des supérettes, comme leur équivalent flamand Bob & Bobette (Suske & Wiske), également présent en kiosque en Hollande et en Flandre. Astérix en 1961 offre les deux versions, de même que les autres titres de la collection Pilote. Il vient, comme d’autres, s’engouffrer dans l’interstice entre ces deux modèles éditoriaux. Avec la découverte que ces albums rigides de bonne qualité peuvent s’offrir, tout en s’adressant aux classes populaires.

Sociologiquement, On voit là une première forme de gentrification dans l’évolution de l’objet BD franco-belge, qui devient plus prestigieux et aussi plus cher. On ne parle pourtant pas encore de roman graphique, car en dépit d’une évolution de forme, les œuvres concernées restent soumises à de grosses contraintes graphiques, de thème et de ton.

Notre BD n’a donc pas attendu la définition d’Eisner pour s’embourgeoiser, mais il convient de remarquer que cette évolution ne s’accompagne pas forcément d’une réelle valorisation. C’est pourquoi Spiegelman insiste pour que Maus soit publié par un éditeur de littérature et non de bande dessinée. Idem pour A Contract with God de Eisner publié par Baronet Books, une filiale de Waldman Publishing Corporation, l’éditeur de la collection de romans classiques pour la jeunesse Great Illustrated Classics.

Parallèlement, les grandes signatures de la bande dessinée pour la jeunesse se détournent vers la bande dessinée pour adultes. Ainsi, Franquin qui passe de Spirou et Gaston à ses Idées Noires, un cas d’école. Mais on peut aussi pointer Bourgeon et Juillard venus de chez Fleurus Presse avant de devenir les piliers du catalogue Glénat dans les années 1980.

Autrement plus "dark" que les oeuvres antérieures de l’auteur : "Idées Noires" de Franquin, star de la bande dessinée jeunesse des années 1950-1980, n’est pas à laisser à portée des enfants.
Franquin "Idées Noires". © Fluide Glacial

C’est lorsque cette évolution de statut survient que l’on adopte la terminologie d’Eisner. Corto Maltese, la revue (A Suivre) de Casterman qui, appuyé sur Tintin, se veut un "Gallimard de la BD", Maus, les beaux livres de Futuropolis puis plus tard Persepolis et les productions de L’Association sont autant de jalons qui s’adressent davantage à un public mature et adulte par leurs approches, leurs attitudes et leurs sujets, mais aussi par une exigence créative qui s’exprime aussi bien dans l’œuvre elle-même que dans son écrin, dans l’objet.

"La Ballade de la mer salée" : une révolution graphique et narrative.
© Hugo Pratt.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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- Le PREMIER VOLET de l’enquête
- Le TROISIÈME VOLET de l’enquête

- Qu’est-ce que le Roman Graphique 1/2
- Postures et impostures du Roman Graphique 2/2

- Sur les traces du Graphic Novel

[1Didier Pasamonik, «  La mémoire et le roman graphique  », dans De Superman au Chat du rabbin - Bande dessinée et mémoires juives, Éditions du Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, 2007.

 
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23 Messages :
  • Tellement beau et tellement inventif, Buster Brown !

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    • Répondu le 2 mai à  06:53 :

      Il ne faut pas oublier que pendant très longtemps (déjà avec l’avènement de l’imprimerie sous Gutenberg) la bourgeoisie n’avait aucun intérêt à ce que le monde ouvrier et les plus pauvres ne s’instruisent plus que de raison puisqu’ils devaient produire de la richesse économique. Il suffit de voir le formidable documentaire d’ARTE " Le temps des ouvriers" pour s’en rendre compte. Dès lors, le moindre livre n’était qu’un objet de luxe pour les plus aisés et forcément, ces "illustrés", en faisait partie. Avec le roman-graphique d’aujourd’hui, l’histoire se répète.

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  • Il ne faut pas perdre de vue qu’il est difficile de comparer une BD des années 50-60 avec les oeuvres actuelles sur le plan matériel.
    Le recours aux livres brochés et souples venait avant tout de la volonté des éditeurs à limiter les frais financiers. La BD de l’époque était balbutiante et personne n’avait l’idée de savoir combien d’exemplaires allaient trouver preneurs ni quelle limite l’acheteur allait se fixer.

    Vu la popularité des séries Jeune Europe, les éditeurs ont été rassurés et ont fait un pas supplémentaire avec les albums reliés et cartonnés, plus chers à produire et donc à l’achat.
    Ce format est entré en tant que standard, ainsi que la pagination stricte de 48 64 pages instaurée afin de limiter le coup des découpes de papier auprès de l’imprimeur, ce qui poussait parfois l’auteur à supprimer des strips ou des pages comparativement à la version kiosque pour faire rentrer l’aventure dans le cadre définit.

    Il ne faut pas non plus négliger les lois françaises sur la protection de la jeunesse qui ont forcé sous peine d’interdiction pure et simple à une autocensure de la part des auteurs qui se voyaient fortement incités à éviter certains sujet. Les USA eux avaient à faire avec la CCA qui a censuré dans tous les sens le comics américain.

    Saviez vous par exemple qu’avant les Xmen la censure interdisait l’existence des monstres même issus de la littérature classique ? Sans parler de l’interdiction absolue de parler de drogue, de sexualité dans les comics. Lee et Kirby ainsi que d’autres sont allés à pas mesurés pour contourner la censure avant de la renverser au fil du temps en intégrant Frankenstein dans les Xmen (pas leur meilleure aventure, hein...) ou en montrant les effets nocifs de la drogue avec la dépendance d’ Harry Osborn dans SpiderMan.

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    • Répondu par Yohan Radomski le 2 mai à  07:19 :

      Oui, il faut prendre en compte des paramètres socio-économiques pour expliquer cet avènement du gros bouquin cartonné vendu cher. En Pologne, par exemple, on continue à éditer Thorgal en version cartonnée et en version souple, cette dernière étant moins chère de deux ou trois euros.

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    • Répondu par Captain Kérosène. le 18 mai à  02:11 :

      L’apparition de monstres et de séries d’horreur dans les comics doit surtout à l’assouplissement des règles du Comics Code.
      Quant aux deux numéros du Spider-Man qui parlent de drogue, ils sont le fruit d’une commande et sont parus sans l’approbation préalable du Comics Code.
      Les éditeurs de comics n’ont jamais tenté le diable.

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  • "Roman graphique", l’expression est élégante, et il y a des chances pour qu’elle reste puisqu’une partie des critiques, directeurs de collection, des éditeurs, du public et des chefs de marketing s’en empare comme un objet de reconnaissance et d’entre-soi.

    Mais elle n’est pas plus pertinente pour définir ce médium étrange, cet art bâtard que l’expression "bande dessinée" ne l’est.
    Et il n’y a pas de raison de subordonner la BD au roman ou encore au cinéma, au théâtre, à la poésie... Ni même à vouloir prétendre que c’est un moyen d’expression équivalent aux autres. J’aime sa beauté bâtarde née aux marges avec les cancres. Les bons points donnés par les profs les font rigoler.

    Dans l’analyse du phénomène de l’avènement du roman graphique, il faudrait dire aussi les implications financières pour les auteurs, le montant donné pour un album de 100 ou 150 pages qui était donné il y a quelques années pour 50 pages. La reconnaissance artistique suffit-elle ? Ceux qui militent pour la reconnaissance culturelle du "roman graphique" ne seraient-il pas les mêmes que ceux qui payent, et moins, les auteurs qu’il y a quelques années ?

    Bien sûr que l’ambition artistique de créer un équivalent du roman est excitante et voulue par des auteurs qui souhaitaient sortir du cloisonnement du médium, comic book aux USA pour Eisner, bd franco-belge 44 pages pour l’Association, etc, cloisonnement qui finissait par aboutir sur des lieux communs narratifs. Et on ne peut que dire merci aux auteurs comme Eisner, Pratt, Tardi, Spiegelman, etc qui ont élargi l’horizon du médium.

    Mais il faudrait dire désormais que sous l’étiquette marketing "roman graphique", on vend aussi beaucoup de livres à la grande pauvreté graphique et narrative, laborieuses biographies, pénibles adaptations de romans (puisque la bd est un roman graphique, donc un équivalent, le tour est joué...), grossiers exposés sociologiques, historiques et pédagogiques. Les petits mickeys, c’était des trucs simplistes pour les gosses. On a un peu progressé, on ne s’adresse plus seulement aux enfants, mais aux ados ou aux grands ados. Chassez le naturel, il revient au galop.

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    • Répondu le 2 mai à  07:09 :

      En effet, dans un format franco-belge il y avait un prix à la planche, à la page de scénario, à la colorisation, avec un statut d’auteur plus important. Avec l’arrivée du roman-graphique, le statut d’auteur vole en éclat, car on rémunère le travail sous la forme d’un forfait qui englobe le tout. Forfait vu à la baisse, bien entendu. Le cas de l’autrice Laurel (voir son blog) en est le plus flagrant exemple. Il ne faut donc pas s’étonner d’une baisse sensible de la qualité avec le roman-graphique. L’emballage est cher, mais la manoeuvre pour conserver des marges commerciales, est bien là. Par le passé, le franco-belge a largement démontré qu’il était tout aussi capable de produire de la BD de réflexion, voire sociale, avec de la qualité, exemple : Tito - Tendre Banlieue.

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    • Répondu le 2 mai à  07:50 :

      La bande dessinée est bâtarde lorsqu’elle n’est pas bande dessinée. Si le texte peut être séparé de l’image, si les dessins sont des illustrations, si les cadrages sont photographiques, oui, là, elle est bâtarde.

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    • Répondu le 2 mai à  07:54 :

      Et la marginalité n’est pas la propriété des cancres. Les surdoués sont encore plus marginaux. Les artistes sont toujours marginaux, sinon, ce sont des imposteurs.

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  • Même si je suis assez d’accord sur le coté Franco-Français de la gentrification (d’un besoin de respectabilité surtout)

    il y a pas mal d’oubli sur le coté US
    Eisner a refusé plusieurs fois les propositions de Denis Kitchen, pour préférer Bantam books (jusqu’à ce que les propriétaires de Bantam de l’époque - Disney - disent clairement ne pas vouloir de BD dans le catalogue Bantam) donc il finira chez Baronet.

    Maus sortira bien plus tard (1992) après de nombreux autres "Albums Graphiques"

    Ne pas parler de petits editeurs indépendants comme Slave Labor, Last Gasp ou Raw Magazine (prépublication de Maus) dans l’ouverture des Comics vers un autre lectorat est une erreur .

    Peut on parler de Gentrification,quand à la même période que "The Contract" on a "Silver Surfer , A Graphic Experience" par Stan Lee, Jack Kirby et joe Sinnott qui sort .. Lee avait volontairement choisi de faire publier l’Histoire chez Fireside (Division de Simon & Shuster) afin de toucher un lectorat différent (et surtout pouvoir mieux payer le King — enfin avoir de meilleurs roylaties en tout cas)

    Et puis, peut on classer les oeuvres de Pratt avec les "Graphic Novels" ? même si c’est la volonté de publication par Casterman (pour donner un coté respectable) Pratt ne les réalisait pas dans ce sens.

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  • Le roman graphique, symbole de la gentrification de la BD ? (2/3)
    2 mai 10:16, par Tom | Apprendre à dessiner en autodidacte

    Merci pour cet article de qualité, une fois de plus.

    Puisqu’on parle ici du contenu des œuvres et des thèmes abordés, voici une hypothèse : ce sont précisément certains thèmes présentés ici comme « plus adultes » (la Shoah, le totalitarisme, etc.) qui contribuent à faire entrer une partie de la BD dans le monde bourgeois.

    En effet, ces thèmes sont surtout la préoccupation de la bourgeoisie, et pour cause : ils permettent de déserter le sujet de la lutte des classes et des rapports sociaux entre opprimés (prolétariat) et oppresseurs (classe capitaliste), pour lui substituer un propos sur les oppositions ethniques, religieuses, sexuelles, ou toute autre opposition basée sur un critère identitaire/communautaire.

    Avant de se préoccuper du totalitarisme politique et de ses avatars historiques, ou de l’oppression d’une communauté par une autre, l’homme non-bourgeois se soucie d’abord de savoir comment il va pouvoir remplir son frigo, et donc comment il va pouvoir survivre au quotidien dans un monde totalement régi par l’argent et qui l’écrase, l’empêchant de vivre. Et finalement, aussi étonnant que ça puisse paraître, il se sent plus en phase sociologiquement avec l’histoire d’un homme-araignée qui combat des extraterrestres qu’avec une énième leçon de morale sur des conflits communautaires dans lesquels il n’est pas impliqué et qu’on veut pourtant lui imposer comme étant des « sujets adultes », autrement dit des sujets qui doivent préoccuper les gens sérieux.

    Diviser le peuple en communautés et les faire s’affronter plutôt que de s’unir contre cet oppresseur universel qu’est le Capital, voilà bien un résultat qui, planifié ou non par le monde bourgeois, sert entièrement ses intérêts. La BD peut traiter de sujets sérieux sans se « gentrifier », mais pour ça, elle va déjà devoir se sortir des thèmes et catégories imposées par la bourgeoisie.

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    • Répondu par kyle william le 2 mai à  12:55 :

      C’est bien caricatural tout ça. Même si l’hypothèse est séduisante. Mais réduire la Shoah à un « conflit communautaire », et sa mémoire à une préoccupation bourgeoise... gasp !

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  • Peut-être pas "à qui s’adresse" mais plutôt "par qui est produite" qui détermine la gentrification de la bande dessinée. Le regardeur fait-il toujours l’œuvre ?

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  • Sans blague il y a encore des gens qui causent de l’opposition BD & roman graphique ? On pouvait encore comprendre les étonnements il y a une vingtaine d’années mais là ça me semble un " débat" d’arrière-garde. Je ne comprends pas bien non plus , si c’est publié aux USA, ça parle de l’opposition comics & graphic novels ce qui n’est pas exactement la même chose.
    Ouf heureusement cette partie 2/3 parle en effet du phénomène de l’album que certains qualifient de bourgeois. En fait les albums et le luxe de l’album placent la Belgique et la France hors- compétition depuis des dizaines d’années. Le monde entier consomme la BD dans les journaux, quand ils la consomment. La BD est jetable. Le Japon a aussi sa spécificité mais en gros la majorité ( il y a 20 ans en tout cas) lisait et jetait. Difficile de résumer et simplifier. Dommage de voir que des amateurs éclairés soient aveuglés par le débat politique. Genre les riches et les pauvres ; ça ne veut absolument rien dire.

    Soyons sérieux. De quelle époque parlent les nostalgiques ? Combien de temps a duré cette époque ? Prenons par décennies. En quoi les années 50 ressemblent aux années 60 et à toutes les autres décennies ? Le "marché" a évolué de mois en mois, les magazines sont apparus, ont disparu, Pilote a été 15 ans hebdo puis 15 ans mensuel, pendant que d’autres supports apparaissaient et vivaient un temps. Jamais plus de 1an ou 2 ans la situation n’a été figée. Le lectorat n’est pas une masse figée non plus ; ça vieillit ma bonne dame. C’est fluctuant ; le phénomène le plus incroyable s’est passé vers 1990 -2000 quand il y a eu un incroyable engouement et qu’il y eut des dizaines des gros best-sellers avec des 200 ou 300 000 exemplaires par paquets. Situation "anormale" qui a attiré plein de gens ça peut se comprendre.
    Et là-dedans avaient aussi commencé à émerger des romans graphiques ; puisque la BD des années 70, 80 a fai-t surgir une génération d’auteurs, d’éditeurs ( et même d’auteurs-éditeurs) et de lecteurs, on a vu le nombre de titres grimper d’année en année. Faut-il parler en 2020 de gentrification quand en 1990 il y avait des dizaines d’albums " classiques " qui d’un coup étaient vendus 50% plus cher ? Par exemple le phénomène de collections , scénariste commun , série-mère et dérivés où à propos d’argent on ponctionnait bien plus violemment le portefeuille de l’amateur( qui n’est jamais obligé non plus). Etymologiquement, la gentrification est un phénomène qui pousse des gens " dehors" ( les villes et les périphéries etc...)...il y a un remplacement. Or , il ne s’est absolument pas passé ça ! Les best-sellers sont toujours les mêmes , les grosses séries bien classiques et puis bien sûr de nouveaux titres ( exemple Sattouf ) qui sont devenus eux aussi des best-sellers mais une gentrification implique une mutation. Absolument absente. Ce qu’on a vu c’est une augmentation du nombre de romans graphiques mais qui accompagnait une augmentation de tout ! Ceux qui n’aiment pas les dessins simples ont oublié Reiser, Hubuc, Bretécher, des dizaines, des centaines d’auteurs qui travaillaient dans tous les supports et qui n’avaient pas la méticulosité d’un Jacques Martin grande époque. Tout ça pour en arriver aux commentaires que je considère comme débiles quant au style enlevé supposément utilisé dans le roman graphique. Cabu ou Morris n’ont jamais "soigné" comme Leloup , en quoi est-ce un souci ?

    Je ne comprends pas -non plus que des amateurs ne comprennent pas qu’un roman graphique est un choix. Un auteur comme Guibert peut travailler pour la jeunesse et pour la... vieillesse. Des dizaines d’auteurs adaptent leurs capacités techniques au genre d’histoires qu’ils ont envie de raconter. Chacun est libre. On peut aussi voir toute cette transformation par le seul biais véritable. On est passé de 1970 à 2000 d’un métier à un autre( je schématise ). Avant un auteur de bédé travaillait pour la presse. Aujourd’hui il est " écrivain", avec toutes les difficultés inhérentes quant au revenu mais c’est encore un autre débat. La profession d’auteur de BD ( avec carte de presse, en tout cas en France ) a été aussi un phénomène ponctuel. L’artiste a généralement bien souffert à toutes les époques.

    Sinon question prix et débat société sur les riches et les pauvres : un album classique de 46 pages coûte 10 euros. Blankett de Thompson coûte peut-être 25 euros mais il y a plus de 600 pages. Qui paie trop cher ? J’ai dans ma bibliothèque Blast, le combat ordinaire , albums pas à 10 euros, non considérés comme romans graphiques mais qui en fait le sont . Combien avez-vous payé pour lire ces récits complets ? Qui paie trop cher ? D’ailleurs entre parenthèses, qui oblige qui ? De toute façon, ce qui a été notable c’est que dans cette période la BD a recruté des milliers, des millions de nouveaux lecteurs qui n’en lisaient pas ou n’en lisaient plus. On a lu Silence de Comès, ou Loisel, ou plein d’autres choses sans avoir été fans de Barelli ou des titres qui sont pour beaucoup comme un chemin chronologique et logique.

    Maintenant que certains voient les romans graphiques comme des bouquins vite faits et donc une injure au travail bien fait, il faudrait juste qu’ils étudient un peu la question. En allant voir les Taniguchi par exemple. Le travail de Fred Bernard est sans doute plus rapide que celui de Roger Leloup mais toutes ces notions sont absurdes puisque la rapidité d’exécution dépend des tempéraments de chacun. Les grands anciens travaillaient bien plus vite que la majorité des rapides d’aujourd’hui.

    Que certains autres mauvais observateurs râlent en associant toutes ces tares ( auteurs bâcleurs sans études académiques, éditeurs margoulins, lecteurs bobos friqués...) et en concluant que la bédé a donc dérivé, dégénéré m’inspirent un bon gros sourire. S’ils savaient comme ils se trompent.

    Franchement je ne vois pas pourquoi on oppose les genres. Il y a des centaines de formats possibles désormais et ça permet donc des centaines de récits . Si certains bouquins coûtent cher ça dépend aussi du tirage, ou parfois de l’ambition de l’éditeur de rester dans une tranche de lectorat. Suivent souvent dans cet esprit, un certain type de récits, on peut juste être époustouflé par le spectre des possibilités.

    Une gentrification est un remplacement. Il n’y pas eu de remplacement. Il y a eu en revanche un élargissement de l’offre culturelle. Le gamin de 10 ans en 1950 vivait la fiction autrement qu’un gamin de 2020. Et encore, il y a bien encore des gamins de 10 ans aujourd’hui avides de se laisser porter par les jeux en ligne ET la BD papier. Mais les hebdos à 400 000 exemplaires/semaine c’est terminé.
    Comment s’étonner de la mutation permanente. Je plains les gens , j’en connais , qui décrochent parce qu’il y a une offre trop importante. C’est merveilleux. La carte devient plus riche et ils quittent le restaurant. les grandes surfaces et les enseignes ont bien compris ça , il s’est passé la même chose avec la disparition de hypermarchés et l’apparition et la multiplication des petites et moyennes surfaces. Comme si l’offre pléthorique devait servir à repousser les amateurs. Quel dommage aussi d’aller trouver des combats aussi futiles ; ça rappelle la bêtise des gens qui opposaient la noblesse du dessin académique à la caricature .

    Comme ces gens manquent de curiosité.

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    • Répondu le 3 mai à  08:39 :

      Il n’y a pas que le lectorat qui a des "avis bien arrêtés"... beaucoup d’éditeurs demandent à des auteurs au trait plus humoristique, fantastique ou réaliste, d’adapter leur dessin afin de mieux correspondre au genre roman-graphique. De nombreux auteurs en font la remarque sur les festivals. Demande t-on à un guitariste de rock de jouer du violon s’il veut reprendre du Vivaldi ? Ce qui compte, c’est l’interprétation émotionnelle des choses, que l’on soit de telle ou telle chapelle. Le vieux poncif de la "ligne éditoriale" a encore de beau jour devant lui.

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      • Répondu par Sergio SALMA le 3 mai à  13:34 :

        Je ne comprends pas bien. Un éditeur qui dirait à un auteur " faites un roman graphique et changez votre style" ?! Soit c’est un mauvais éditeur soit cet auteur est chez le mauvais éditeur. On apporte un projet et le"style" qui va avec. On ne programme pas, on peut éventuellement donner des pistes, penser à une philosophie différente du dessin ; puis il y a 1000 discussions possibles entre éditeurs et auteurs. Toujours ce poncif débile sur la main-mise des éditeurs et les pauvres auteurs contraints.

        Autre chose qui n’a pas été évoqué( peut-être dans la partie 3) c’est un élément purement technique qui a bien fait évoluer les choses dans les années 80 ou 90 déjà ; bien avant le "boum" des romans graphiques qui ont soit-disant gentrifier le monde des petits miquets pour le peuple.

        Quand on a perçu l’engouement pour la BD dans ces années-là, les grandes surfaces sont devenues des prescripteurs. Ils ont commandé en masse et les rayons se sont allongés dans toutes les enseignes. Et je me souviens de l’adaptation des éditeurs à une demande spécifique : les albums cartonnés. Car les albums brochés et donc mous ne convenaient pas aux rayonnages. Ils s’abîmaient etc...puis pour la présentation avec couverture ça facilitait. Donc encore un des éléments de la pré-gentrification ; celle qui a fait passer les albums de tel prix à tel prix + 30%. Car il faut le savoir un album cartonné ne coûte pas spécialement beaucoup plus cher à fabriquer ; c’est chaque fois un prix de revient qui dépend de plusieurs facteurs et notamment du tirage.

        Romans graphiques ? Gentrification ?! Vers 1990 , 2000 , on a eu plein d’albums plus grands plus lourds, qui coûtaient quasi le double des fameux 46CC . Et avec des histoires pas complètes en plus. Et pourquoi pas. C’était bien de pouvoir publier Sambre sur un autre papier, à un autre format. Puis d’autres auteurs ont pensé eux noir& blanc et puisque les formats se diversifiaient , les thématiques aussi se sont élargies, c’est un mouvement général qui a conduit à des oeuvres incroyables comme celles de Chris Ware ou Posy Simmonds. Je ne vois que richesse et on qualifie tout ça avec un terme péjoratif, la gentrification.

        L’apparition du terme roman chez Casterman ( avant roman graphique) et son magazine ( à suivre) avait commencé à brouiller les esprits . Pourtant c’était bien les mêmes auteurs qui souvent ne faisaient qu’allonger leurs récits ( Pratt, Auclair, Tardi, Forest ...) L’ambition . Encore un mot qui revient souvent pour qualifier les auteurs et autrices qui sortent du monde de la bande dessinée jeunesse qui a de quoi aussi foutre les boules. Il n’y a pas plus d’ambition à avoir pour raconter en 250 pages un drame humain en noir et blanc que de faire des gags rigolos colorés et sautillants. L’ambition artistique n’a rien à voir avec ces plaisanteries de précieux ridicules. Dire ça c’est dire que Franquin est devenu "ambitieux" quand il a trempé son pinceau sa plume dans le noir ?! Quelle vision binaire du monde de l’art.

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        • Répondu le 3 mai à  15:35 :

          Gentrification est un terme d’urbaniste pour expliquer la réhabilitation de quartiers populaires par une partie de la bourgeoisie.
          Je ne vois pas le rapport avec la bande dessinée. Elle est où la réhabilitation dans le roman graphique ?
          Est-ce que le roman graphique réhabilite la bande dessinée populaire, s’en empare pour créer autre chose tout en en gardant les structures ? Je n’ai pas l’impression.

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        • Répondu par kyle william le 3 mai à  16:14 :

          Concrètement les éditeurs proposent généralement de rétribuer le dessinateur d’un roman graphique avec une somme moindre ou au mieux équivalente à celle autrefois proposée pour un 46 pages. Si vous devez dessiner 100 ou 150 pages pour le prix de 46 et que vous ne voulez pas vivre très en dessous du SMIC, vous êtes amené à modifier votre dessin pour aller plus vite. Avec une réussite plus ou moins grande. De là provient l’impression que le roman graphique est parfois un produit bâclé. Quant à la gentrification, le terme est peut-être mal choisi, mais il signifie simplement qu’on ne s’adresse pas au même public quand on propose un livre à 24 ou 30 euros et quand on vend un album à 9 euros. Même s’il y a plus de pages, le roman graphique est un produit de luxe qui s’adresse à un public aisé. La bd populaire ce n’est pas ça. La bd populaire c’est beaucoup de pages pour pas cher. Aujourd’hui ça s’appelle le manga ou ce qu’il reste du fumetti en Italie. C’est à peu près tout.

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        • Répondu le 4 mai à  07:13 :

          Il n’y a pas de bons ou de mauvais éditeurs, juste des décideurs qui vous disent "c’est comme ça et pas autrement, tu changes de style ou tu vas voir ailleurs" et peu importe la curiosité ou l’amour de l’art. Avec le covid-19 et les pertes dans l’édition, ça va être pire. Le roman-graphique ne fait qu’accélérer la précarisation du métier en imposant le "forfait", comme dans la littérature !

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        • Répondu le 4 mai à  07:42 :

          Peut-être que Monsieur Salma vit dans un monde de petits Mickeys tout roses, mais le mien est bien noir. Malgré des années d’expérience, j’en chie grave pour placer des projets auprès des boites, que ce soit seul ou en collaboration avec des confrères. Après le confinement, si je veux continuer à bouffer tout en faisant de la bd, il faudra que je monte un dossier RSA.

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          • Répondu par Sergio Salma le 4 mai à  11:05 :

            Je vois pas trop pourquoi vous pensez que je suis dans un monde rose ; j’ai moi-même traversé ce que vous traversez. Notre travail , notre métier n’a aucune sécurité . La précarisation, les forfaits, c’ est un autre sujet. On peut écrire un article sur les best-sellers et négliger que dans le même temps une grande partie des auteurs et autrices sont dans la mouise. Idem pour le théâtre, le cinéma etc... Ou on étudie un phénomène culturel ou on engage le débat sociologique et même philosophique . Et vous retombez justement dans ce que j’essaie de "combattre". Ce n’est pas un phénomène mécanique simple. Il y a un faisceaux de raisons qui toutes rendent la vie des auteurs de plus en plus difficile. Croyez que je m’en préoccupe autant que vous.

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            • Répondu le 4 mai à  15:25 :

              L’urgence est de sauver ceux et celles qui produisent la matière première de toute la filière. Je laisse les débats à d’autres, j’ai des factures à payer.

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              • Répondu par Anne Teuf le 6 mai à  12:09 :

                Merci pour ces articles sur la "gentrification" du roman graphique.Des dossiers très intéressants ( et des commentaires qui ne le sont pas moins ! ).

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