Le siècle de Little Nemo

13 octobre 2005 0 commentaire
  • Cette année, le 15 octobre exactement, {Little Nemo}, le rêveur ébouriffé créé par Winsor McCay, fête son centenaire. Un livre-somme et des expositions à Bruxelles et à Paris célèbrent l'anniversaire de {Little Nemo in Slumberland}, la première BD de l'histoire qui hisse la figuration narrative au rang de Neuvième Art.

C’est en effet le 15 avril 1905 que les premières pages de Little Nemo in Slumberland paraissent dans la section en couleurs du supplément du dimanche de l’un des plus prestigieux quotidiens américains, le New York Herald. Un lit de profil, un enfant éveillé, et un étrange personnage, Flip, qui lui dit : « Sa majesté Morphée, roi de Slumberland, vous demande... » Commence alors un rêve éveillé contemporain aux travaux de Freud sur l’inconscient et précurseur des plus belles envolées picturales surréalistes. Le dessinateur Winsor McCay venait d’inventer la bande dessinée moderne, sinon le 9ème art.

Le graphisme est somptueux, en pointe de la création artistique de son époque : subtiles couleurs pastels, élégance et fantaisie dans les formes, hardiesse inégalée dans le dessin des perspectives et des architectures, justesse de ton aussi : rien dans Little Nemo n’a vieilli. « Ce type était un génie !  » s’exclame avec émotion presque cent ans plus tard, le Prix Pulitzer Art Spiegelman, en analysant une de ses planches.

Le siècle de Little Nemo
Little Nemo in Slumberland
La qualité graphique de McCay se double d’une parfaite perception des possibilités de cet art nouveau qu’est la bande dessinée. DR.

Un des fondateurs de la bande dessinée moderne

Winsor McCay est né en 1867 à Spring Lake dans le Michigan. Son père, d’origine écossaise, lui donne comme prénoms le nom de son patron : Zenas Winsor. À l’âge de 19 ans, Zenas Winsor McCay est envoyé par son père à Ypsilanti dans le Michigan pour y faire des études de commerce. Là, il rencontre par hasard un professeur de perspective, l’Anglais Goodison, qui lui enseigne les rudiments de la représentation tridimensionnelle. Les études de commerce battent rapidement de l’aile, le jeune Winsor préférant les spectacles des dime museums grâce auxquels il survit en vendant à leur sortie ses dessins pour 25 cents la pièce. Lorsqu’il visite en 1893 l’exposition de Chicago, et en particulier la Cité blanche, il est émerveillé par les constructions qui la composent. On retrouve le jeune Winsor à Cincinnati où il exerce le métier de dessinateur forain pendant près de dix ans, utilisant ses dessins dans des spectacles, premiers balbutiements de l’animation. Bientôt, il se marie, la famille s’agrandit de deux enfants.

Winsor McCay
Photo/ DR

L’aventure de la presse commence pour lui en 1898 lorsque le Commercial Tribune de Cincinnati lui commande des dessins, bientôt suivis par d’autres pour le célèbre magazine Life. C’est cependant en 1903 seulement, pour le Cincinnati Enquirer auquel il collabore depuis trois ans, qu’il réalise sa première BD, Tales of The Jungle Imps, une aimable fantaisie sur les théories de Darwin. Mais son vrai début de carrière s’effectue la même année quand sa réputation dépasse les frontières de l’Ohio pour aboutir à New York : en octobre, le grand quotidien de la capitale The New York Herald lui commande des strips. C’est le début d’une suite de créations comme Little Sammy Sneeze (1904), The Story of Hungry Henriette (1905), ou encore les précurseurs Cauchemars de l’Amateur de Fondue au Chester (1904) qu’il réalise sous le pseudonyme de Silas pour le New York Evening Telegram et qui, déjà, mettent le rêve en scène. Ces travaux sont à peine antérieurs à Little Nemo in Slumberland qui paraît donc le 15 avril 1905.

Comme le souligne très justement Thierry Smolderen, son biographe en BD [1], le traitement que fait McCay de l’image passe du gaufrier de cases identiques, décalque d’une suite cinétique inspirée par les travaux du photographe Muybridge, à un nouveau mode d’expression dans lequel les dimensions de la case et la composition de la page jouent un rôle narratif primordial. Ce saut conceptuel est historique. Les pages de Little Nemo constituent l’un des sommets de la bande dessinée mondiale. Le travail de McCay n’est pas seulement précurseur : il met la BD à un tel niveau d’excellence que les générations suivantes verront dans ses pages le meilleur des facteurs d’émulation, un rôle comme celui que la peinture classique a pu conférer au Caravage ou à Michel-Ange.

L’un des créateurs du dessin animé

Gertie le dinosaure
McCay est aussi un des inventeurs du dessin animé.DR

Le propre d’un génie est souvent de faire déborder sa créativité en dehors de son art de référence. C’est ce que fait McCay. « Il est, écrit Thierry Smolderen, avec James Stuart Blackton et le Français Emile Cohl, l’un des trois inventeurs de l’animation. » En 1911, il adapte lui même pour l’écran son personnage Little Nemo et triomphe dans les music-halls. Ce chef-d’œuvre sera suivi d’un autre film, Gertie le Dinosaure, clou d’un spectacle dans lequel McCay se met lui-même en scène donnant l’illusion de faire obéir son animal fossile au doigt et à l’œil.

Mais cette magnificence créative faisait de l’ombre à un patron jaloux : le magnat de la presse William Randolph Hearst (qui fut le modèle du Citizen Kane d’Orson Welles). Hearst acheta littéralement à prix d’or le talent de McCay pour mieux le stériliser. McCay y trouva son confort, probablement de la sécurité. « Pendant les vingt dernières années de sa vie, explique Spiegelman, McCay était utilisé par Hearst pour illustrer jour après jour les éditos pompeux d’Arthur Brisbane ». Un gâchis pour un tel talent.

Un livre hommage et des expositions

Un somptueux livre-hommage
Les Impressions Nouvelles

Grâce à Benoit Peeters, l’éditeur Les Impressions Nouvelles proposent ces jours-ci un album d’hommage somptueux : « Little Nemo, un siècle de rêves ». Aux côtés de spécialistes de la plume comme Smolderen ou Peeters, déjà cités, Pierre Sterckx, Jacques Samson, Jan Baetens, Jean-Marie Apostolidès, le trop rare Henri Van Lier, Pierre Fresnault-Desruelles, Thierry Groensteen, Peter Maresca, Serge Tisseron ou Gilles Ciment, quelques grands artistes se sont joints à l’hommage, jugez-en un peu : Art Spiegelman et Jean-Philippe Bramanti, Moebius, Katsuhiro Otomo, François Schuiten, Lorenzo Mattotti, David B, Craig Thompson, Miguelanxo Prado, Marc-Antoine Mathieu, Igort, Frédéric Boilet et Dylan Horrocks.

Little Nemo

Des expositions ont lieu en ce moment à Bruxelles à la Maison Autrique : « Little Nemo, un siècle de rêves » [2] : un bel ensemble de dessins originaux du maître auxquels se joignent les originaux des dessinateurs de cet album. À Paris, une autre exposition « Les Cent ans de Little Nemo in Slumberland » [3] expose une riche collection des publications des Sunday Pages du New York Herald ainsi qu’une planche originale, tandis que deux films de McCay sont projetés : Little Nemo et un film documentaire sur le naufrage du Lusitania ; enfin, si vous passez par là, il y aura une rencontre avec l’historien de la BD et spécialiste de Winsor McCay Peter Maresca au Cartoon Art Museum de San Francisco [4] le samedi 15 octobre prochain. On peut aussi se reporter avec profit au très beau site de Coconino qui rend hommage à Little Nemo animé par Thierry Smolderen et ses petits camarades d’Angoulême.

Bonne anniversaire, Little Nemo et merci de nous faire rêver depuis cent ans !

Little Nemo in Slumberland
hisse la BD au rang de Neuvième Art. DR.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1La série McCay, dessinée par Bramanti, trois volumes aux éditions Delcourt.

[2Du 30 septembre 2005 au 8 janvier 2006. Maison Autrique, 266 chaussée de Haecht à 1030 Bruxelles - Tel 02 215 66 00 - info@autrique.be.

[3Galerie René Capitant - 19 Bis place du Panthéon. 75005 Paris du 6 au 23 octobre 2005 - Entrée libre de 14 h à 19 heures tous les jours.

[4Cartoon Art Museum - 655 Mission Street - San Francisco, CA 94105 - Phone : 415/CAR-TOON (415/227-8666) - Réservez car les places sont limitées à 314 personnes !

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