Les 5 ans de la collection « Poisson Pilote »

29 mars 2005 2 commentaires
  • Créée le 1er avril 2000, la collection de Dargaud « Poisson-Pilote » avait tout l'air d'un poisson d'avril. Mais en mai, elle était encore là et elle y est toujours 5 ans plus tard. De Larcenet à Sfar, de David B à Riad Sattouf ou Fabien Vehlmann, ce sont la plupart des signatures qui comptent dans la nouvelle génération qui s'y retrouvent. Un label de qualité auquel il ne manque que son fondateur, Guy Vidal, qui nous a quittés en novembre 2002.
Les 5 ans de la collection « Poisson Pilote »
Les Chercheurs de Trésor
de David B

L’homme était nonchalant, sympathique, sans fioriture et il n’était jamais plus éloquent que quand il concluait une phrase en vous regardant sans rien dire, avec un large sourire, dans une pose où il exerçait son talent favori : l’écoute. On sait que Guy Vidal a été, à la suite de Goscinny, et malgré une interruption de quelques mois histoire de respirer l’air des Humanoïdes Associés, le grand éditeur de chez Dargaud. Grâce à lui, cette maison d’édition, secouée par son rachat par le « groupe Ampère » et le départ douloureux d’Uderzo et d’Astérix, a pu reprendre des couleurs, redevenir un éditeur de référence.

Le « mystérieux » groupe Ampère

Le Chat du Rabbin
de Joann Sfar

A propos de ce fameux « Groupe Ampère » qui porte aujourd’hui le nom de « Média-Participations », il me revient une anecdote. Cela se passe à Angoulême en 1989. Toute la profession est en ébullition, un mystérieux « groupe Ampère » vient de prendre le contrôle de Dargaud, après celui du Lombard quatre ans auparavant. Ce sont, dit-on, des « catholiques intégristes » qui se destinent à moraliser la jeunesse et l’édition qui leur est destinée. Dans le feu de cette actualité, on organise un débat où la plupart des acteurs de l’édition jeunesse sont réunis. On y voit des représentants de Hachette, de Glénat, de Bayard Presse, de Fleurus Presse, des critiques, des historiens et un enfant de dix ans qu’on a mis là pour représenter les lecteurs. Les mines sont soucieuses. On s’inquiète, on disserte sur une moralisation annoncée de la BD. Est-ce là la fin d’une liberté si chèrement gagnée ? Chacun y va de son analyse, élabore sa théorie. Puis, au bout d’une heure, on décide de donner la parole au petit garçon qui s’est tenu silencieux jusque-là, sagement, attendant son tour. On lui demande : « - Et toi, qu’est-ce que tu en penses du rachat de Dargaud ? ». Le gamin répond « - Je ne sais pas, mais... (et là, ses yeux s’illuminent) j’aimerais bien savoir qui c’est, ce mystérieux groupe Ampère ! »

« Poisson-Pilote » ? Pour quel requin ?

La Ligne de Front
de Manu Larcenet

Aussi quand Guy Vidal lance sa collection un 1er avril, on sentait poindre la dérision. Certes, le 1er avril, c’est le jour du poisson et de la farce potache. Mais « Pilote », c’est-y pas un rappel d’un certain « mâtin, quel journal ! » qui avait fait la réputation de la maison ? Et puis ce double sens, ce clin d’œil, cette allusion à ce petit poisson zébré qui vit en bonne intelligence avec les requins auxquels il colle avec une ventouse, fallait-il lui faire sens ? Sans aucun doute. Comme on sait, il arrive parfois à cet indic en nageoires d’orienter son hôte vers les bancs de sardines goûteuses et innocentes, car le grand squale est certes très puissant, mais il a parfois la vue basse. L’image n’était-elle pas transparente comme une eau de profondeur au large des Marquises ? Sans aucun doute. On comprend donc que cette collection est destinée à servir de tête chercheuse à une entreprise industrielle trop entièrement dévouée à vendre en grande quantité les blockbusters éprouvés. Le procédé est un peu cynique, mais il est assumé. D’ailleurs, pourquoi laisser ce terrain à d’autres éditeurs qui cultivaient déjà une aire libre pour leurs créateurs, ou encore à des petits éditeurs qui guettent le moindre signe de faiblesse pour dévorer les gros ? En l’inventant, Guy Vidal a dû sourire. Le métier d’éditeur repose sur ces joies simples.

Un succès en héritage

Le Pays de la Soif
de Riad Sattouf

Mais son travail ne s’est pas arrêté à cette trouvaille. Force est de constater que l’opération a réussi au-delà des espérances. En cinq ans, la collection a trouvé son best-seller, Le Chat du Rabbin de Joann Sfar. Elle a été honorée par de nombreux prix à Angoulême : Isaac le Pirate - Prix du meilleur album 2002, Le Chat du rabbin - Prix œcuménique et Alph’art Polonais en 2003, Les Formidables aventures de Lapinot - Prix de la série 2005, sans compter les nombreuses distinctions nationales ou internationales récoltées de part et d’autre. En une demi-décennie, Dargaud a changé son image du tout au tout. D’une part, elle dispose de best-sellers dont elle pousse les feux sur les voies commerciales sans états d’âme : Lucky Luke, Blake & Mortimer, Boule & Bill... , classiques d’entre les classiques, mais elle a aussi son catalogue d’art et d’essai où s’exprime une génération nouvelle pleine de talent et de fraîcheur. En avril 2005, la série cumulera les 1,3 millions d’albums vendus, elle est identifiable en librairie et est traduite en de nombreuses langues aux États-unis comme en Europe où elle est disponible en une dizaine d’idiomes, du néerlandais à l’espagnol, du polonais au croate. En clair, la collection Poisson-Pilote a ouvert les voies du succès à une nouvelle génération, lui apportant à la fois audience et reconnaissance. Au-delà même de l’effet d’école, il y a le renouvellement d’un genre, l’album de 48 pages couleurs cartonné, qui n’a pas fini d’étonner et qu’une clique de sectateurs à courte vue aimerait tellement enfermer dans un microcosme, sans doute pour mieux l’enterrer. Un microcosme à 1,3 millions d’albums ! La collection Poisson-Pilote prouve l’inanité de ces théories et démontre que la BD est ouverte à toutes les formes de créativité, y compris celles qui sont les plus commerciales.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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