Les Cahiers d’Esther - Par Riad Sattouf - Ed. Allary

7 mars 2016 0
  • Le quotidien d’une petite fille de dix ans vu par Riad Sattouf : ni franchement humoristique, ni franchement satirique, plutôt sociologique !

On ne présente plus Riad Sattouf, ses deux fauves d’or, en 2010 pour le tome 3 de Pascal Brutal (récompense difficile à comprendre, d’ailleurs…), et en 2015 pour le tome 1 de L’Arabe du futur, et son César du meilleur premier film pour Les Beaux Gosses en 2009.

Après le succès de L’Arabe du futur, publié tous les mois de juin chez Allary Editions depuis deux ans et pour encore quelques années, Sattouf développe aujourd’hui une nouvelle série, Les Cahiers d’Esther, qui sortiront toujours chez le même éditeur, mais au mois de janvier… Chaque volume couvrira une année de la vie de la jeune Esther, jusqu’à ses 18 ans. La gamine ayant dix ans dans ce premier volume, nous sommes donc partis pour huit ans.

Les Cahiers d'Esther - Par Riad Sattouf - Ed. Allary

Ces planches ont été prépubliées dans l’Obs, à raison d’une par semaine, chacune devant donc pouvoir être comprise indépendamment des autres. Lire l’ensemble d’un seul coup conduit inévitablement à des répétions, comme par exemple les raisons du choix par son père d’une école privée pour Esther, répétés avec les mêmes termes à de (trop) nombreuses reprises.

Riad Sattouf est un dessinateur du réel. Dans La Vie secrète des jeunes, il observait ainsi des saynètes dans la rue ou dans le métro, et les retranscrivait, tandis que dans L’Arabe du futur, c’est lui-même et sa propre famille qu’il met en scène.

Ici, tout est parti d’un repas organisé chez lui, avec un couple d’amis, dont la fille de dix ans a commencé à raconter des histoires sur ses amies, sa vision de la société, de l’école, etc. Sattouf tomba sous le charme de ces récits, lui permettant de creuser à nouveau son thème favori : la jeunesse, qui occupe une place considérable dans sa bibliographie.

On pense immédiatement à L’Arabe du futur, tant la construction, le dessin, les couleurs, le ton, les atmosphères, sont similaires. Mais, à l’inverse de sa bande dessinée phare, ici, nul exotisme, nul intérêt historique, puisque si l’on a tout à découvrir de la Libye des années 1970, tel n’est pas le cas avec la France contemporaine.

L’actualité est bien sûr en trame de fond, avec des allusions aux manifestations contre le Mariage pour tous, ou l’incompréhension totale des enfants que ce qu’est Charlie Hebdo et sur ce que la minute de silence exigée suite aux attentats signifiait, mais ce n’est pas là le cœur du propos.

L’intérêt est ailleurs. Il ne réside pas vraiment non plus dans l’aspect comique. On a bien sûr par moment des passages amusants, comme le décalage créé par l’écart entre la beaufitude de son père, un Pascal Brutal à la petite semaine, et la manière dont la petite le perçoit avec les yeux de l’amour. Plusieurs anecdotes font également sourire, comme lorsque son frère se cherche des origines étrangères car dans son collège, il faut se revendiquer d’un autre pays pour être populaire et ne pas être qu’un des Bantous (blancs).

Mais on ne peut s’empêcher de comparer Les cahiers d’Esther au Petit Nicolas, même si Sattouf ne peut prétendre au dessin de Sempé ou à la plume de Goscinny. L’ensemble est moins poétique que Pico Bogue, moins comique que bien des séries sur l’enfance, mais tel n’est pas l’objectif de ce récit, qui est avant tout la chronique prosaïque du quotidien d’Esther en CM1.

En bas de chaque planche, Riad Sattouf précise que l’ensemble est inspiré de faits réels, et l’on peut voir dans cet album une micro-sociologie de la violence de la cour de récréation, avec les tensions naissantes entre filles et garçons, la dureté des rapports sociaux, accentuée par les inégalités économiques et culturelles entre leurs parents. La richesse et la complexité des rituels des jeux enfantins est très bien montrée.

C’est là la qualité de cet album que d’essayer d’adopter le point de vue naïf d’un enfant sur différentes questions comme par exemple sur l’homosexualité ou sur la découverte de la non-existence du Père Noël : autant de petits moments pas si anodins de la vie des préadolescents.

Même si l’ensemble est un peu long, si le dessin n’a rien de virtuose, même s’il ne se passe rien d’exceptionnel, c’est justement cet aspect terre-à-terre et anodin qui fait la force de cet album, qui permettra aux parents de voir leurs enfants sous un jour (très) différent !

(par Tristan MARTINE)

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