Les "Complots" d’Alcante & Gihef

15 avril 2014 0 commentaire
  • Nouveau tandem, le duo de scénariste Gihef-Alcante nous livre le premier tome d’une série de one-shots résolument efficaces qui mêlent Histoire, thriller et machinations hypothétiques. Le premier tome qui donne des raisons imaginaires au Krach de 1929 donne le coup d’envoi d’une série qui promet.

En son temps, Delcourt avait créé une collection Machination pour regrouper tous les récits qui traitaient de cette thématique. Mais une série à part entière reprend ce sujet qui continue de fasciner sans faiblir. Imaginés par Alcante & Gihef, les deux scénaristes s’épaulent pour travailler à quatre détournements de grands événements de l’Histoire, afin de nous proposer une vision inédite de l’enchaînement des événements historiques.

On comparera facilement cette nouvelle série Complots à sa grande sœur Jour J. Rappelons que cette dernière propose des uchronies à chaque fois distinctes : un événement historique se serait produit différemment de la réalité pour une raison quelconque et le monde en aurait été partiellement impacté.

Complots s’articule autrement : les deux auteurs ne désirent pas modifier les grands événements, mais se proposent d’imaginer des causes possibles de machination pour les relier à des faits historiques avérés. En route pour d’inquiétantes et attirantes coulisses de l’Histoire.

Un premier récit d’une excellente facture

On connaît l’attrait que peut représenter la transposition des arcanes du milieu financier en bande dessinée. Largo Winch reste certainement le meilleur exemple, mais il n’est pas seul. Dès lors, se lancer à l’assaut du plus gros événement économique qui eut des répercussions mondiales pouvait être périlleux : il faut captiver le lecteur sans le lasser.

En réalité, le scénario de ce Krach de 1929 est suffisamment huilé et même lorsque les Nazis sont directement présentés comme les commanditaires de cet échec du capitalisme, on craint un instant que ces éternels méchants confortent l’absurdité du scénario… Heureusement, il n’en est rien !

Les "Complots" d'Alcante & Gihef

D’abord parce que le montage en flash-backs enchâssés permet de densifier le récit tout en laissant le lecteur imaginer des pistes par la suite éconduites. Mais également par l’aspect réaliste du montage financier proposé qui met en lumière les rouages économiques de l’époque et les failles du système. Alors que nous peinons à sortir tout doucement d’une autre grosse crise bancaire mondiale, la lecture du Krach de 1929 est captivante en elle-même et reste édifiante car on se rend compte que les leçons du passé n’ont toutes été tirées.

À tout seigneur, tout honneur : Luc Brahy transpose une nouvelle fois avec brio le début du XIXe siècle. Le rendu de New York et de ses clubs feutrés est splendide : il permet de se donner une idée de cette Amérique à qui rien ne résistait et transpose la douce folie de l’époque avant la grande désillusion. on dessin aère le scénario dense de Gihef tout en le servant magnifiquement.

Brahy caractérise avec brio ces financiers de renommée mondiale qui voient le piège qui se referment sur eux mais qui ne peuvent résister à l’appât du gain. Deux individus particulièrement réussis vont compléter ce tableau : un maître d’hôtel intéressé qui représente les classes basses et moyennes qui ont tout perdu dans ce krach boursier ; et un jeune surdoué de la finance, qui voit ses rêves de gloire et de patriotisme partir en fumée.

Le Krach de 1929 ne se limite pas à décrire un complot inventé et la débâcle boursière qui s’ensuivit. Gihef ajoute des éléments de thriller : trahison, poursuite, rendez-vous secret, meurtre, etc., qui tiennent le lecteur en haleine dès l’introduction du personnage principal.

Après quelques pages un peu floues où l’on se demande où les auteurs veulent nous mener, Le Krach de 1929 s’avère être le parfait exemple d’un scénario ultra-ficelé servi par un excellent dessinateur. Diverses techniques de narration sont utilisées pour rendre vivante une intrigue savamment orchestrée. On vient à imbriquer si étroitement réalité et fiction qu’on se demande régulièrement où s’arrête l’authentique, surtout lorsque de petits détails absurdes de l’Histoire sont utilisés à bon escient par les auteurs pour pimenter le récit. Même si on n’apprend en définitive pas grand-chose sur cette catastrophe économique, les rouages de cet hypothétique complot fascinent, et la conclusion finale permet aux auteurs de réaliser une ultime pirouette sur le cynisme de la finance.

Quatre premiers tomes déjà en chantier

Outre le premier tome qui vient de paraître, trois autres récits sont déjà en cours de réalisation : ils évoqueront l’éradication des Templiers par Philippe le Bel, la bataille d’Hamburger Hill pendant la Guerre du Vietnam, ainsi que le mythique naufrage du Titanic.

« L’album sur la fin des Templiers est un peu particulier dans la série, nous détaille Alcante, Dans la mesure où ceux-ci font déjà l’objet de nombreuses théories du complot que ce soit sur l’origine de leur trésor, sa nature, ou sur ce que sont devenus ceux qui ont échappé à l’arrestation par Philippe le Bel. Il n’y a pas vraiment de « réalité historique » à ce sujet mais un grand nombre d’hypothèses. Parmi celles-ci, il y en a que je trouvais très intéressantes et qui, à ma connaissance, n’avaient jamais été exploitées en bande dessinée. Je les ai donc reprises à ma sauce, en rajoutant quelques ingrédients, dont un petit twist final. Ici, le mot « complot » sera à prendre dans le sens large. Ceux qui connaissent vraiment bien ce sujet seront sans doute moins surpris, mais par contre ils pourront vivre une sacrée histoire de l’intérieur. »

La Fin des Templiers - Par Alcante & Brice Cossu

« En ce qui concerne « Hamburger Hill », prolonge Gihef, Les principaux moteurs ont été ma passion pour la période et l’envie de faire mon propre « Platoon » en bande dessinée. On y évoque une célèbre bataille à l’absurdité retentissante (comme beaucoup d’entre elles, ceci dit) et à l’issue pour le moins troublante. Je désirais relier cet événement aux expériences réalisées par la CIA au travers de son projet MK-Ultra. En effet, la Guerre du Viêt-Nam était un terrain de prédilection pour toutes sortes d’expériences sur les militaires américains dans le but de créer le soldat ultime. Bien souvent, il s’agissait de faire ingérer des cocktails à base de drogue (LSD, amphétamines,…) au sujet à doses précises pour ensuite observer ses réactions durant le trip ».

Hamburger Hill - Par Perger & Gihef

« Enfin, pour le Titanic, termine Alcante, Je suis parti d’un fait historique authentique, fascinant et totalement méconnu du grand public. Après la tragédie, deux commissions d’enquête se sont tenues, l’une aux États-Unis, l’autre en Angleterre, afin de déterminer les responsabilités du naufrage. À cette occasion, des survivants du Titanic ont expliqué qu’alors que le bateau coulait, ils avaient aperçu un navire non loin, visible à l’œil nu. Celui-ci avait donc forcément vu les fusées de détresse, mais n’état pas intervenu. Les premiers canots de sauvetage qui ont été mis à l’eau se sont dirigés vers ce navire, mais celui-ci s’est alors éloigné et a disparu ! »

« Après audition de nombreux témoins, continue Alcante, Les Commissions d’enquête ont conclu que ce fameux navire était le « Californian », dont le capitaine était un certain Stanley Lord. Ce dernier a été jeté en pâture à l’opinion publique car le rapport des commissions d’enquête estimait qu’il aurait pu sauver la plupart voire la totalité des passagers du Titanic s’il était intervenu, et laissait entendre qu’il ne l’avait pas fait par lâcheté, de peur de heurter également un iceberg... Mais Stanley Lord a toujours nié cette version de l’affaire et a affirmé qu’il y avait un autre navire présent, entre le Californian et le Titanic. Et si c’était vrai ? Qui alors était à son bord ? Que faisait-il là ? Pourquoi n’est-il pas intervenu ? Pourquoi a-t-il disparu ? Beaucoup de questions pour lesquelles nous voulions donner à nouveau notre vision de l’histoire. »

La Fin des Templiers - Par Alcante & Brice Cossu

On l’aura compris, Complots ne recherche pas la vérité historique, mais prend comme objectif de nous distraire en faisant vibrer notre fibre paranoïaque universelle (« On ne nous dit pas tout ! »). Pari réussi avec cet excellent premier tome, qui parvient à trouver le savant équilibre en Histoire et machination. Si le tandem Gihef-Alcante maintient ce niveau dans les trois prochains tomes, servis par des dessinateurs aussi talentueux que Luc Brahy, on obtiendra une nouvelle série-fleuve qui rivalisera avec Jour J.

(par Charles-Louis Detournay)

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Complots T1, Le Krach de 1929 - Par Alcante, Gihef, & Brahy - Delcourt

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