Les Dalton pendus ou mariés ?

27 octobre 2006 0
  • C'est la question que pose le nouveau {Lucky Luke}, en librairie le 27 octobre. Après le succès public de {La Belle Province}, le duo Gerra-Achdé récidive et reprend à son compte les ingrédients du succès qui ont fait de Lucky Luke une série culte.

Condamnés à 387 ans de prison, les Dalton apprennent leur future pendaison. Le nouveau Président cherche à réduire la surpopulation carcérale. Seul le mariage peut encore les sauver.
Les auteurs le reconnaissent eux-mêmes : l’obscur article de loi du 6 juin 1858 qui permet aux Dalton d’échapper à la potence... s’ils se marient, n’est peut-être que fabulation. Mais qu’importe ! Il est un bon prétexte pour renouer avec la grande tradition des Lucky Luke : des Indiens, un duel, des cavalcades, des poursuites et des bagarres sans oublier l’humour. "La Corde au cou est un album qui me tient à cœur car il correspond au western que j’affectionne et qui m’a fait rêver quand j’étais gosse. La Belle Province correspond plus à Laurent (Gerra)" confie Achdé.

Les Dalton pendus ou mariés ?
Laurent Gerra
© L. Boileau

Les auteurs reprennent le thème du mariage évoqué, en son temps, par Guy Vidal. Laurent Gerra le reconnaît : "Je n’ai pas pu m’empêcher de reprendre la phrase de Guy Vidal à la fin de l’album La Fiancée de Lucky Luke : "le mariage est une merveilleuse institution qui permet à deux êtres de supporter ensemble les difficultés qu’ils n’auraient jamais eues s’ils ne s’étaient pas mariés"..." Une autre perle de Guy Vidal aurait pu être reprise par les Dalton : "Une femme s’inquiète de son avenir jusqu’au jour où elle se marie. Un homme s’inquiète de son avenir à partir du jour où il se marie"...

Le grand retour des Dalton

Dans l’album Hors-la-loi (1954), Morris met Lucky Luke aux prises avec quatre frères Dalton prénommés Emmett, Bill, Grat et Bob, prénoms des vrais frères Dalton, qui ont existé aux Etats-Unis à la fin du XIXème siècle. Le dessinateur les fait mourir "les poches vides" à la fin de l’histoire. René Goscinny regrette cette décision et imagine de faire revivre ces quatre bandits emblématiques de l’Ouest américain par l’intermédiaire de fictifs cousins germains. Après une courte apparition dans Joss Jamon (1958), le scénariste consacre un album entier, Les Cousins Daltons, à Joe, William, Jack et Averell. Les "chevaliers de la bêtise" sont nés... Condamnés à 500 ans de prison, les Dalton bénéficient pour bonne conduite d’une réduction de peine à 367 ans, précise la première planche de L’évasion des Dalton(1960). La Corde au cou leur attribue 20 ans de plus, allez savoir pourquoi...

Le nouvel album est nettement plus western que La Belle Province, plus "goscinnien" d’après Achdé : "J’ai voulu retrouver la parodie du Far-West qu’aimait René Goscinny : une belle bagarre, un beau duel, une belle cavalcade etc." Le découpage s’en ressent fortement. "Morris avait une grande aisance de metteur en scène : il pouvait aussi bien adopter un style western-spaghetti, que western onirique à la John Ford ou même western intimiste." La référence au cinéma ne date pas d’hier. Le 20è de cavalerie était une adaptation de Fort Apache, et La Diligence un remake de La Chevauchée fantastique.

Dans une lettre datée du 26 août 1958, Goscinny écrit à Morris qu’il a vu La Vallée de la poudre de Georges Marshall et qu’il fait penser "à un épisode de Lucky Luke. Tout y est : le vieux character ressemblant à Roy Bean, le saloon, le petit train, le gros type bête, les prouesses impossibles au revolver, le tout sur un ton ironique très réussi." [1]

Laurent Gerra et Achdé ont bien retenu la leçon et multiplient les clins d’œil au cinéma (scène de l’attaque de la diligence), à Uderzo (scène du banquet) et aux vedettes (caricatures de Liz Tay lor, John Wayne, Kirk Douglas, Gloria Lasso, Jo Dassin, Raoul Cauvin et Willy Lambil sous les traits du sergent Chesterblutch et du caporal Field).

Graphiquement, Achdé réalise une reprise de qualité. Il maîtrise bien désormais ses personnages. "Je n’ai pas la prétention de changer les personnages. Je suis dépositaire de Lucky Luke et non pas propriétaire. Je me dois donc de respecter les codes graphiques de Morris. C’est difficile voir impossible de reproduire à l’exactitude mais on peut s’en approcher. A chaque planche, je me pose la question : que ferait Morris ? Techniquement le plus dur a été de retrouver l’aisance au pinceau. Heureusement que Pierre Seron [2] m’avait formé à cette technique il y a quelques années..."

Achdé dans son atelier, dessinant La Corde au cou
© L. Boileau

La pression

Evidemment, reprendre Lucky Luke prête le flanc à la critique.
"J’étais attendu au tournant. Le fait de travailler avec une vedette comme scénariste a également ajouté de la pression." reconnaît Achdé. "Au moment de la sortie de La Belle Province, je n’ai pas dormi pendant une semaine ! Mais la sentence, c’est le lecteur qui la donne. C’est lui qui a le dernier mot" .
Les critiques acerbes n’ont pas freiné les 600.000 acheteurs de La Belle Province.
"Les reprises sont le meilleur moyen de continuer à faire vivre et donc connaître une série qui, sinon, disparaîtrait dans le flot des 2.500 nouveautés annuelles. C’est donc un phénomène extrêmement positif pour l’auteur original et pour la pérennité des classiques de la Bande Dessinée." nous confiait Philippe Ostermann. Et il a raison. Dans les librairies, la disparition d’un maître comme Jijé le confirme.

Mais la reprise a aussi ses contraintes. Les auteurs doivent composer avec les ayant-droits. Malgré plusieurs retouches, la scène où Lucky Luke offrait la dernière cigarette aux condamnés est finalement passée à la trappe. Le lecteur n’est pas prêt de revoir un mégot ou une bouteille d’alcool dans la série. Les saloons sont désormais aseptisés...

La Corde au cou devrait connaître un succès au moins similaire à La Belle Province et réconcilier les auteurs avec une partie de la critique (il restera toujours des grincheux...). L’implication d’Achdé dans le scénario y est-elle pour quelque chose ? En tout cas, le dessinateur a beaucoup dépensé de son énergie sur cet album.

(par Laurent Boileau)

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[1source : Goscinny par C. Guillot et O. Andrieu

[2auteur des Petits hommes

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