« Les Enfants » de Jean-Philippe Stassen - Dupuis

7 février 2004 0 commentaire
  • Avec « Deogratias », Stassen a marqué définitivement la bande dessinée contemporaine. Cet album majeur constituait non seulement un témoignage cinglant sur le génocide des Tutsis au Rwanda, une véritable prise de conscience, mais il en désignait surtout les coupables, parmi lesquels la cupidité et la lâcheté des pays riches, souvent d'anciens colonisateurs, figuraient en bonne place.

L’album avait suscité une intense émotion et une reconnaissance concrétisée par de nombreux prix, dont le Prix France Info et le Prix Oecuménique de la BD à Angoulême et le Prix Goscinny attribué à un jeune scénariste.

Le sujet aurait pu éclipser l’œuvre et l’auteur, dont il ne faut pas oublier pourtant l’implication dans ce travail. Partagé entre ses racines belges et son attachement à l’Afrique des Grands Lacs, il est au cœur des enjeux contemporains, d’une continent laissé pour compte par les petits marquis qui nous gouvernent et qui paradent au symposium de Davos. Des pays délaissés où la guerre et les maladies subsistent de façon endémique, sans que l’humanité ne se rende compte que cette gangrène finira, si elle n’est pas soignée, par l’emporter toute entière.

Cet album fait suite à Deogratias et ne provoque évidemment pas l’énorme surprise suscitée par le premier. Mais il n’en est pas moins dénonciateur : du plus âgé des enfants, frimeur invétéré qui reproduit les tics et les comportements odieux des blancs, profitant de la crédulité de ses camarades pour fumer force cigarettes et crâner avec un téléphone cellulaire ; du blanc en goguette dont l’argent permet de tout acheter et de tout corrompre avec un cynisme sans nom ; de la jeune employée d’une ONG venue là par idéal et qui, devant l’immensité de la tâche, envisage la fuite presque malgré elle ; de l’autochtone enfin qui essaie de faire évoluer les mentalités des siens, toujours enclins à faire parler leurs sentiments les plus ordinaires, sinon les plus barbares.

Sans parler des enfants qui sont là à essayer de comprendre la folie d’un quotidien martelé par le bruit sourd des canons venant du front au loin, derrière la frontière, dont on redoute qu’il se rapproche. Ils sont comme ces héros de La Peste de Camus, à chercher la clé de l’espoir dans un monde secoué par les spasmes de la mort.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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