Les Enfants trinquent - Par Camille K - Albin Michel

30 septembre 2020 0 commentaire
  • Le premier album de l'illustratrice Camille K résonne comme le témoignage, parfois glaçant, d'un enfant face à l'alcoolisme de ses parents.

Ninon n’est encore qu’une enfant lorsqu’elle comprend que sa mère est alcoolique. Oh, elle n’a pas besoin de connaître le mot : elle le comprend, c’est tout. Elle le comprend à la mine patibulaire et la démarche pataude de rhinocéros de maman, lorsqu’elle sort d’un repas de famille. Elle le comprend, lorsqu’elle rentre le soir, à la bouteille vide à côté du canapé sur lequel maman est restée affalée toute la journée. Elle le comprend, aussi, aux engueulades de maman et papa qui font trembler la maison. Elle comprend ça, et ça l’énerve. Parce qu’elle en a assez que maman l’embarrasse devant ses amies, qu’elle change de personnalité quand la nuit vient. Qu’elle oublie simplement d’être sa maman. Alors, elle s’emporte : et sa mère, en retour, l’accuse. "Vous êtes tous contre moi !" répète-t-elle. Et dans le for intérieur de Ninon grandit une bête, un grand rat qui la ronge, mélange de colère et de culpabilité. Face à maman rhinocéros et papa ours, la petite souris ne sait plus trop comment vivre une enfance normale.
Ninon, c’est Camille K. Tout juste sortie de l’Académie Brassard-Delcourt, à Paris, l’illustratrice jeunesse signe ici son premier album. Et pas sur n’importe quel thème : c’est son enfance qu’elle romance.

Les Enfants trinquent - Par Camille K - Albin Michel

"Mes parents étaient, sont toujours alcooliques, explique-t-elle à ActuaBD. J’avais très envie d’en parler dans ma première BD, pour tourner la page. Pour exorciser. Je ne veux pas que les lecteurs croient que j’ai eu une enfance malheureuse, mais j’avais besoin de remettre tout ça dans son contexte." Elle se rappelle avoir compris "assez tard" l’alcoolisme de ses parents. "Cela a remis beaucoup de choses en question, ça m’a fait comprendre que dans ma vie d’enfant tout n’était peut-être pas la faute de l’enfant que j’étais. Quand on est petit on se dit toujours que c’est de notre faute."

Camille K traite le sujet sans tabou, et cela donne un album puissant, parfois difficile, parfois même terrifiant, tout en nuances de bleu, rose, rouge. Elle admet avoir été influencée par l’esthétique parfois psychédélique du dessin animé de Walt Disney Dumbo de 1941. C’est d’ailleurs parce que l’éléphant était déjà pris qu’elle a choisi de représenter la mère de Ninon sous l’effigie d’un rhinocéros : "J’avais besoin d’un animal assez gros, assez pataud, qui a une allure assez terrifiante avec les cornes…" et parfois, assez impressionnant. Entre le rhino et l’ours, le père de Ninon, "un animal doux et protecteur mais gros et sauvage dès qu’il se met en colère", la petite fille s’imagine exploratrice en plein safari. Un jeu d’enfant teinté d’une triste réalité. Qui reflète bien le message de Camille K : non, les enfants n’ont pas de tabou.

Les enfants peuvent parler de tout, veut croire l’autrice. Il ne faut pas leur dire “tu as tort parce que tu es un enfant, tu ne comprends pas parce que tu es un enfant”. Le tabou se crée parce que l’adulte en face de lui ne le comprend pas.

Avec son trait naïf, ses couleurs à la fois enfantines et profondes, Les Enfants trinquent est une lecture dont on sort un peu changé. C’est presque un témoignage, dont la fin douce-amère conclut une histoire finalement assez peu romancée. Un style dont Camille K a déjà fait sa marque de fabrique dans ses illustrations pour la jeunesse, et qu’elle approfondira au cours de sa carrière de dessinatrice de bandes dessinées : elle travaille en ce moment-même sur un album traitant du harcèlement scolaire.

(par Pierre GARRIGUES)

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