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Les Lions endormis - Par Sylvie Gaillard et Fanny Montgermont - Grand Angle

Par Pierre GARRIGUES le 26 août 2021                      Lien  
Sylvie Gaillard et Fanny Montgermont signent un album esthétiquement beau… Mais oublient parfois de traiter son sujet, l’addiction à la drogue, en profondeur, tant au niveau du scénario que du dessin.

Joana a du talent ; mais sa jolie voix, elle l’enfouit sous des petits tas de poudre blanche. C’est encore la même histoire, celle d’une vie ruinée par la drogue. Elle a du mal à dormir, s’isole progressivement, pleure de n’être plus qu’un fardeau pour ses amis, sa famille. Arrête la coke. Replonge. Arrête à nouveau. Replonge à nouveau.

L’histoire, celle d’une reconstruction par l’amour, est belle. Romantique. Et elle est bien racontée, d’autant qu’il s’agit de la scénarisation d’un témoignage. On y revient. Le dessin de Fanny Montgermont est sublime, même s’il paraît mal adapté à certaines scènes où dominent action et brutalité (les trois cases qui dépeignent un accident de la route semblent par exemple très statiques). Comme dans ses autres albums, le gros point fort de la dessinatrice réside dans ses couleurs subtiles, aux tons parfaitement dosés pour épouser la sensibilité du récit.

Les Lions endormis - Par Sylvie Gaillard et Fanny Montgermont - Grand Angle
Les couleurs psyché de Fanny Montgermont donnent vie à de magnifiques illustrations, auxquelles mon scanner ne rend pas honneur.
© Éditions Bamboo - Grand Angle

On a peut-être omis de le mentionner : le nom de famille de Joana est Balavoine. Oui, oui : elle est la fille du défunt chanteur - elle est née cinq mois après son décès. Et c’est son témoignage dont Sylvie Gaillard a choisi de tirer le scénario de l’album. Une information importante, que les autrices n’ont pourtant pas choisi de mettre en avant, puisque la relation de Joana Balavoine à son père n’est au mieux explorée que sur deux petites planches. C’est pourtant ce qui faisait l’originalité du récit.

Au détour d’une planche, on nous rappelle qu’au fait ! on parle de la fille de Daniel Balavoine. Peut-être aurait-il fallu mieux explorer cet aspect de l’histoire.
© Éditions Bamboo - Grand Angle

À lire l’album, on pourrait croire que Sylvie Gaillard a ici ambitionné d’écrire non pas l’histoire d’une droguée, mais l’histoire de tou.te.s les drogué.e.s ; d’élargir l’expérience de Joana Balavoine au-delà du seul témoignage de cette dernière, gommant au maximum ce qui en faisait les spécificités. Une initiative louable… Qui présente très rapidement ses limites : la plupart des addicts ne peuvent pas bénéficier d’un compte en banque assez fourni pour régler la note d’un immense duplex parisien, ni passer leurs journées à ne rien faire - voire à consommer - avec pour seule conséquence une petite engueulade avec leur prof de chant, qui leur reproche d’avoir séché, une fois de plus, la répétition. Non : gageons que l’écrasante majorité des personnes piégées dans l’engrenage de la drogue n’ont pas les moyens de Joana Balavoine.

Les deux pieds dans le cliché de la dolce vita parisienne.
© Éditions Bamboo - Grand Angle

Les Lions endormis raconte l’expérience très spécifique, très parisienne, très bourgeoise, d’une personne très spécifique, très parisienne, très bourgeoise. C’est pour cela que les grandes déclarations de Joana et de ses amis, énoncées au présent de vérité général, passent mal et font parfois grincer des dents. L’album sent à plein nez l’ego-trip involontaire.

Les textes (très bien) rédigés en début et en fin d’album respectivement par Sylvie Gaillard et Joana Balavoine annoncent la couleur : la drogue, c’est mal. À tel point qu’on ne représentera à aucun moment la sensation que procure la coke à Joana. On la lui fait dire, expliquer. Pour paraphraser Tchekov : Show, don’t tell, et surtout, make good use of Fanny Montgermont’s fabulous colors ! Il y avait tant à faire avec un tel talent pour le dessin, sur un sujet aussi psyché que la drogue… Peut-être faut-il à nouveau blâmer cette pudeur, qui pousse les autrices, en croisade (très légitime, on le précise) contre la drogue, à se refuser d’explorer les effets de cette dernière en dessin… de peur d’attirer dans ses rets poudreux de nouveaux curieux. Compréhensible… mais un peu décevant.

Certains dialogues sonnent très artificiels.
© Éditions Bamboo - Grand Angle

Du coup, on s’ennuie (pas autant que les fauves éponymes, toutefois) en lisant Les Lions endormis. Qui vaut quand même le détour, pour qui souhaite découvrir un album magnifique, quoiqu’édulcoré, relatant un épisode bouleversant de la vie de Joana Balavoine. Attention, prévoir un verre d’eau pour l’arrière-goût d’inachevé.

(par Pierre GARRIGUES)

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Code EAN : 978281897697

Les Lions endormis T. 1. Par Sylvie Gaillard, Joana Balavoine (scénario) et Fanny Montgermont (dessin). Bamboo. Grand Angle. Sortie le 1 septembre 2021. 22 x 29 cm. 96 pages couleur. 18,90 €.

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