Les Meilleurs de Sophie

5 septembre 2011 7 commentaires
  • Le premier volume de l’intégrale des aventures de Sophie par Jidéhem remet en lumière le rôle d’un auteur méconnu dans le cercle très fermé des créateurs du Spirou de l’âge d’or, un proche d’André Franquin : Jidéhem.
Les Meilleurs de Sophie
Jidéhem dans Héroïc-Albums : "Ginger"
(C) Jidéhem.

Vous connaissez sans doute Monsieur Desmesmaeker [1], l’homme des contrats de Gaston Lagaffe ? Eh bien, c’est le vrai nom de Jidéhem : De Mesmaeker. Jean De Mesmaeker : JDM. Pour l’anecdote, c’est le père de Jidéhem qui aurait servi de modèle au créateur de Gaston Lagaffe. Comment cela ? Parce que Jidéhem a été l’assistant de Franquin et même tout un temps le dessinateur du gaffeur.

Jidéhem fait partie de la seconde vague de ces dessinateurs belges qui découvrent dans l’après-guerre la voie tracée par Hergé, Jijé, Edgar Pierre Jacobs ou Franquin. Une vague de « seconds couteaux » qui vont néanmoins constituer l’épine dorsale de l’école belge.

Jidéhem fait ses classes dans l’hebdomadaire de Fernand Cheneval [2], Héroïc-Albums dont Tillieux avait été la principale découverte. Avec le personnage de Ginger, une démarque de Félix, Jidéhem ajoute sa contribution aux histoires policières hard boiled qui peuplent ce journal très inspiré par les comic-books américains dont il reprend d’ailleurs le format.

Bientôt, Héroic-albums tombe sous les coups de la Commission de censure de la Loi de 1949 et doit fermer ses portes. Nous sommes en 1956. Les talents d’Héroïc s’égayent alors un peu partout dans le paysage de l’édition belge : au Lombard qui cherche à ce moment un second souffle et qui récupère Tibet, Weinberg, les Funcken, Greg… ; chez Spirou, où la porte s’ouvre (enfin) pour Tillieux tandis que Craenhals passe un peu de temps dans les publications de l’Abbaye d’Averbode.

Le dessin de Jidéhem en ce temps-là n’est pas encore très personnel, il est clairement sous l’influence de Tillieux. Mais Tillieux encre comme Hergé, davantage à la plume, tandis que Jidéhem encre de façon plus ronde, comme le Franquin un peu rapide de Modeste & Pompon.

Une planche de Starter. Le personnage avait été créé par Franquin.
(C) Jidéhem et éditions Dupuis.

Dans l’atelier de Franquin

Cela n’échappe pas à Charles Dupuis qui sait que son auteur vedette a besoin d’un assistant. Franquin s’était, une fois de plus, embringué dans une situation inextricable : un temps fâché avec Dupuis, il avait signé un contrat de cinq ans avec le Lombard pour dessiner Modeste & Pompon qui démarre en 1955. Il se rabiboche ensuite avec Dupuis et continue de dessiner Spirou

Mais ce n’est pas tout : Il assume, grâce à ou à cause d’Yvan Delporte, de plus en plus l’illustration rédactionnelle du journal : couverture de recueils, mise en valeur de la Une, ou encore illustration d’une rubrique automobile –une de ses passions- pour laquelle il crée le personnage de Starter en 1952 et qu’il anime régulièrement chaque semaine depuis 1956. Voici qu’en février 1957 arrive Gaston. Les coups de main des copains (Greg et Goscinny au scénario, Will ou Roba au décor…) ne suffisent plus.

Dupuis aime bien l’idée de la formation d’un atelier (chose qui se concrétisera plus tard avec Peyo) et envoie de plus en plus de jeunes dessinateurs prendre des conseils auprès de celui qui devient LA référence graphique du journal. Il aiguille vers lui le jeune dessinateur au chômage.

Quand il voit les possibilités de Jidéhem, Franquin lui refile aussitôt l’animation de Starter, puis les décors de Spirou (les épisodes scénarisés par Greg, son collègue d’Héroïc-Albums : Le Prisonnier du Bouddha et le cycle des Zorglub), enfin Gaston Lagaffe dont Jidéhem réalisera près de 500 planches en symbiose avec le créateur du Marsupilami.

Un Gaston signé Jidéhem (il ne figure pas dans cette intégrale).
(C) Jidéhem, Franquin, Dupuis, Marsu-Productions.

Pendant de nombreuses années encore, Jidéhem travaillera dans l’ombre de Franquin. Lui qui était venu pour faire de la bande dessinée chez Spirou et qui travaille tous les jours avec le dessinateur le plus génial de cette génération souffre un peu de ne pas exister.

Son émancipation passera par une bande dessinée autour de Starter. Le personnage étant inventé par Franquin, Dupuis n’avait rien à redire. Subtilement, après deux épisodes, Jidéhem va imposer Sophie…

La présente édition comprend tous ces rétroactes et seul le premier épisode de Sophie, L’Œuf de Karamazout y est repris. Mais, à la clé, nous avons une flopée d’ « incunables » (dont le mini-récit de Starter), et ô combien de documents inédits. Une fois de plus, voici une intégrale intéressante.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Sophie Intégrale T1 : De Starter à Sophie – Par Jidéhem – Ed. Dupuis.

Lire l’interview de Walthéry à propos de Jidéhem.

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Commander 60 voitures des années 60, reprise des chroniques de Starter sur Amazon ou à la FNAC

[1Mais connaissez-vous son prénom ? Je vous le laisse deviner…

[2Et non Chenneval, comme l’écrit le préfacier de cet ouvrage.

 
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7 Messages :
  • Les Meilleurs de Sophie
    5 septembre 2011 13:21

    merci pour ce (trop) court article.
    j’émets le voeu que quelqu’un aura l’heureuse idée de rééditer ces GINGER époque Héroïc-Albums.
    je me souviens des fascicules n&b Dupuis, suppléments de Spirou, rééditant quelques-unes de ces histoires (tout comme Félix), égarés depuis.
    j’avais songé un instant à Niffle (un lointain jour peut-être).
    pourquoi pas les éditions de l’Elan ?
    en espérant une réelle impression...

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    • Répondu par Alex le 6 septembre 2011 à  00:09 :

      Je les ai conservé, c’est de vrais petits chefs-d’oeuvre hard-boiled- plus que Tillieux encore (pas un jugement de qualité, mais Ginger était beaucoup plus violent que Félix). Il faudrait revenir sur toute cette époque et analyser proprement l’influence de la culture populaire américaine sur les dessinateurs belges.

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    • Répondu le 14 septembre 2011 à  23:47 :

      il y a déjà eu une réédition des GINGER (par P&T) et ça a fait un flop. http://www.bedetheque.com/serie-850-BD-Ginger.html

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  • Les Meilleurs de Sophie
    5 septembre 2011 22:03, par Matthieu V

    Voila une excellente nouvelle ! Décidément, on ressort beaucoup de bonnes intégrales ces temps ci. Ces vielles BDs qui font toujours rêver...

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  • Les Meilleurs de Sophie
    5 septembre 2011 22:55, par Oncle Francois

    Et oui, mes bons amis !! Une fois encore, Dupuis puise dans son magnifique et prestigieux catalogue, parfois oublié au cours des années passées. Une tardive mais légitime réhabilitation des auteurs qui ont contribué à l’émergence du neuvième art, parfois blanchis sous le harnais ! de quoi raviver bien des souvenirs nostalgiques, car bien des lecteurs d’antan se sont débarrassés des hebdos ou reliures Spirou qui encombraient leur grenier ou leur cave ! Et de quoi montrer aux jeunes générations de quel bois se chauffaient les grands créateurs du XXème sicle, scrogneugneu (si vous me passez l’expression).

    Après avoir subi un black-out total sur son fonds de catalogue, Dupuis redécouvre ses archives, on s’en félicite car du puits sort la vérité,arf arf, c’est connu !°)

    Dernière question : à quand le tour de Timour et du Vieux Nick et Barbe-Noire (respectivement de messieurs Sirius et Remacle) ??

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    • Répondu par Alex le 6 septembre 2011 à  01:22 :

      Dernière question : à quand le tour de Timour et du Vieux Nick et Barbe-Noire (respectivement de messieurs Sirius et Remacle) ??

      Tiens, de très vagues souvenirs de Timour... Mais Vieux Nick ! Ah, oui ! Quel bonheur de lecture ! Vous avez raison Onc’, dans le sens oú les maisons d’éditions devraient aussi prendre en compte un public viellissant (mmrrfff...)

      La bd franco-belge me semble dans une impasse quand les trésors du passé sont rééedités à des prix prohibitifs. Aucun jeune lecteur ne peut s’offrir cet ouvrage, ou peu l’on comme priorité dirais-je. Pour un public plus âgé cela demande aussi un investissement, un choix pesé. Et c’est même pas du 50/50. C’est du 10/90. Pourquoi quand malgré le talent de JDM je devrais dépenser autant alors qu’avec la même somme j’ai au moins 10 app’ pour mon I-Phone ? Quand devrais-je être convaincu ?

      Je ne vais pas entrer dans le détail mais je suis convaincu que le renouveau de la bd franco-belge doit passer par une formule bien plus économique, comics-par exemple. J’ai moi même dans ma bibli des tas de trésors du passé sous forme de comics. Vrai, ils s’usent plus vite. Mais on est là : dans le monde des collectionneurs ou dans celui des amateurs ? Tant que ce dilemme ne sera pas reconnu et accepté par les éditeurs européens le paysage de l’édition culturelle et historique restera le même. Accessible à un nombre limité d’happy-few. Et jamais, jamais ! dans ce processus on ne peut battre l’attraction d’une console de jeu. Alors, pff... une intégrale de JDM à 25e, get real !

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      • Répondu par Matthieu V le 7 septembre 2011 à  16:37 :

        Comment comparer l’achat d’un livre a celui d’une série d’applications pour un téléphone mobile ? Je suppose que dans 5 ans, vous aurez changé de téléphone ? Alors que votre livre est là, dans votre bédétheque, pour durer. Il n’a pas besoin d’énergie nucléaire ou éolienne pour etre lu et relu, vous n’avez pas à payer pour le re-télécharger et, on l’espere pour vous, il est toujours compatible avec votre hardware 8-)

        Ceci dit, effectivement, c’est un peu plus cher que normal et donc il faut connaitre pour vouloir l’acheter. Mais apres-tout, le public cible pour ce genre d’integrale, ce sont ceux qui ont plus de 30 ans.

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