"Les Métamorphoses 1858" : pour lecteurs exigeants

29 janvier 2020 1 commentaire
  • En douze mois sont parus les trois volumes composant l'histoire complète des "Métamorphoses 1858", une étonnante série réalisée par deux nouveaux venus, et qui se démarque des sorties traditionnelles.

On entend parfois des lecteurs se plaindre d’un manque d’originalité dans les parutions actuelles, malgré le nombre impressionnants de sorties chaque année, et qu’il faut aller chercher chez les indépendants des propositions sortant de l’ordinaire. Les Métamorphoses 1858 contredisent ce raccourci, tant dans la forme que dans le fond.

Comme le titre l’indique, la série se déroule en 1858 et met en scène deux colocataires, Stan et Joseph. Plus que des amis, ces deux jeunes hommes sont frères de lait : la riche famille de Joseph ayant pris pour gouvernante la mère de Stanislas, les deux jeunes garçons ont fait ensemble les quatre cents coups.

Pourtant, tout les oppose : l’un est posé, réfléchi et parfois moins sûr de lui ; le second est frondeur, impertinent et a le verbe facile. S’ils sont restés soudés, les deux amis ne vivent plus dans la soie, depuis que Joseph a décidé de devenir docteur pour soigner les plus nécessiteux et s’enfoncer dans les livres. Après avoir rompu avec sa famille, il a donc emménagé avec Stan dans un minable petit appartement, et les fins de mois sont difficiles.

"Les Métamorphoses 1858" : pour lecteurs exigeants
Les explications du jeune homme trouvent écho dans les fumées...
Les Métamorphoses 1858, T1 : © Éditions Delcourt, 2019 – Durand, Ferret

Au cœur de l’atmosphère étouffante des rues d’été de Paris, notre récit débute alors qu’une jeune couturière disparaît dans la plus totale indifférence. Seul Stanislas, qui a embrassé l’activité de détective amateur, décide d’enquêter et pousse Joseph à l’accompagner. D’abord réticent, le second lui emboîte le pas lorsqu’il remarque à la morgue de Paris qu’un cadavre a été découvert, proprement débarrassé de ses organes vitaux.

Comble de l’horreur, ces ablations auraient réalisé du vivant de la victime. S’agit-il d’ailleurs de la fameuse couturière ? Difficile à dire, car la malheureuse a également été énuclée. Face à cette infamie, les deux hommes suivent les indices les menant à une étrange organisation... que l’un d’entre eux connaît pourtant bien !

Des inconnus à la manœuvre

À la lecture du premier tome, difficile d’imaginer que ses auteurs réalisent là leur première bande dessinée ! C’est pourtant bien le cas : Sylvain Ferret était graphiste et poseur en enseigne-signalétique. Depuis toujours, il a voulu réaliser de la bande dessinée, coaché par Tony Valente.

À la recherche d’un scénario ambitieux, il trouve finalement ce qu’il recherche auprès d’Alexie Durand. Cette dernière n’écrit que pour son plaisir, après ses heures de travail. Elle décide pourtant de lancer dans l’aventure, et écrit un roman que Sylvain Ferret a adapté en bande dessinée.

Dans la case trois, les personnages apparaissent à plusieurs reprises, tout en montant l’escalier.
Les Métamorphoses 1858, T1 : © Éditions Delcourt, 2019 – Durand, Ferret

Plusieurs éléments frappent d’entrée de jeu : le dessinateur opte pour des mises en pages audacieuses, en modifiant régulièrement ses présentations, afin de maintenir le lecteur en alerte. Ainsi, le récit commence avec deux regards différents, celui de Stan et l’autre de Joseph. Afin de bien marquer l’importance des personnages, et le fait que toute la série se déroule selon leurs propres approches, Sylvain Ferret réalise ses premières pages en se plaçant dans les yeux de ses personnages, utilisant une couleur différente pour chaque point de vue.

« C’est assez compliqué d’avoir deux héros principaux sans que l’un passe au-dessus de l’autre, nous a expliqué le dessinateur. Le premier tome est celui de Stanislas : il est au cœur de l’intrigue. Cela s’équilibre avec le second tome, qui est plus dévolu à Joseph. Il fallait les installer sur le même pied dès le début. Ce sont plus que des amis, ils sont assez sarcastiques et s’envoient des piques comme deux frères peuvent l’être. Il a été compliqué de débuter une série d’aventure dans un huis clos au sein de leur un appartement. Il fallait trouver une narration qui se renouvelle, avec de l’originalité, pour faire passer la totalité des informations malgré la densité des textes. Alexis est heureusement une bonne dialoguiste qui parvient à diluer les informations en évitant une présentation figée. Les personnages dévoilent leurs émotions tout au long de la série, ce qui va permettre d’apprendre à les connaître au fur et à mesure. Puis, cela se double d’un parcours initiatique car ils apprennent en même temps beaucoup d’informations inconnues des profanes. »

Une double-page au sein du premier tomes des "Métamorphoses 1858"
Sylvain Ferret : « Nous voulions éviter une double-page de Paris qui a sans doute été dessiné ainsi des milliers de fois, j’ai alors eu cette idée de « time-laps », quitte à couper dans mon dessin. Certains lecteurs ont regretté ces petites césures, mais cela m’a permis de placer un jeu de piste avec le public, car au-delà du cadre magnifique et du temps qui passe, un crime se déroule devant nos yeux. Il n’a pas de rapport direct avec notre histoire, mais je trouve que cela joue dans l’atmosphère du récit. »

Impossible de rester de marbre à la lecture de ce premier tome : la mise en page est pleine d’audace, jouant sur les cadrages, les couleurs, les répétitions ou l’absence de dessins. Le rythme est également en constante évolution, avec des pages très chargées, qui apportent beaucoup d’informations, tandis que d’autres font avancer le récit sans phylactère.

Et malgré ces originalités, on perçoit que rien n’est gratuit, mais calculé, presque méthodique, à la manière d’un horloger qui place minutieusement ses engrenages.

Sylvain Ferret
Photo : Charles-Louis Detournay.

« Nous essayons de penser la narration de la manière la plus fluide possible, continue Sylvain Ferret, Même si c’est original, il ne faut presque pas la sentir. D’un autre côté, on ose parfois l’un ou l’autre défi plus audacieux, quitte à se planter avec quelques lecteurs. Certains vont trouver cela génial, d’autres passeront à côté, et quelques-uns vont peut-être trouver cela nul. Ces paris permettent pourtant d’amener des novices à réaliser une vraie analyse de la narration en bande dessinée. Réussie ou pas, j’avais effectivement l’envie de me démarquer par rapport au reste de ce lectorat ou de ce format. Parfois, je me fais plus plaisir avec une toute petite case et une idée. J’essaie effectivement de me procurer régulièrement ces petites respirations, car dessiner dix fois le même décor d’une bibliothèque dans un huis clos, c’est difficile pour un dessinateur. Et pour ma part, je serai mauvais à partir de la cinquième fois. Je vais alors me rapprocher d’un verre qui casse, ou d’un livre. »

« Dans ce type de bande dessinée, ajoute-t-il, On fait normalement de grandes cases pour donner la place au dessin, tandis que de mon côté, j’ose parfois 15 cases par page, puis je place quelques pleines pages pour donner le rythme du récit. Je sais que j’ai plus de mal à conduire ma narration avec moins de cases : je suis moins intéressé à dessiner une case large avec beaucoup de dialogues, plutôt que la découper en trois en présentant un mouvement de main ou de bouche voire une attitude. Je n’ai pas la prétention de révolutionner la BD, mais je suis mes envies, sans doute aussi influencé par la réalisation cinématographique. »

Narration à deux niveaux pour nos deux héros
Les Métamorphoses 1858, T2 : © Éditions Delcourt, 2019 – Durand, Ferret

L’influence littéraire

Même dans les dialogues, le ton diffère de ce qu’on retrouve habituellement. Plutôt que d’aller à l’essentiel en évitant des blablas rédhibitoires, les auteurs se permettent des circonvolutions, ou placent le bégaiement d’un personnage pour poser respectivement l’atmosphère du lieu, ou son caractère tout simplement.

La scénariste Alexie Durand est une grande lectrice de romans, et parmi ces influences, on ressent nettement celle de la littérature du XIXe siècle, à commencer par Gaston Leroux et Jules Verne, dont les lecteurs retrouveront des ambiances au sein respectivement des premier et deuxième tomes.

La littérature anglo-saxonne n’est pas non plus absente : un peu de Conan Doyle mais la scénariste évite habilement l’ornière pour conférer une vraie personnalité à son détective, bien au-delà des canevas. Les romans d’H.G. Wells ont sans doute été sur la table de chevet de la scénariste, car après un premier tome plutôt policier, la suite de la série prend les atours d’un récit plus fantastique. On retrouve ainsi des ambiances similaires à L’Île du Docteur Moreau.

Les Métamorphoses 1858, T3 : © Éditions Delcourt, 2020 – Durand, Ferret

Conduit par l’action et les nombreux flashback qui émaillent le deuxième tome, Sylvain Ferret a réduit le rythme de ses audaces graphiques, pour laisser le dynamisme de l’action prendre le pas et éviter de distraire le lecteur. Comme il nous l’a expliqué :

« J’ai fini la réalisation du premier tome 1 en octobre 2017. Pour le second, nous avons maintenu la même direction, avec une narration plus dense qui reste la marque de fabrique de la série. Mais avec le recul, je me suis rendu compte que j’avais peut-être eu tendance à en mettre un peu trop dans le premier album, en voulant donner tout ce que j’avais. Je ne pense pas que je me sois préservé dans les deux tomes suivants, j’ai juste voulu mieux mieux placer mes idées. A chaque planche storyboardée, j’essaie de trouver quelques petites surprises. Il y a bien sûr des trucs qui reviennent, mais globalement j’essaie d’utiliser de nouvelles mécaniques de narration, à mes yeux en tout cas par rapport à ce que j’ai déjà réalisé auparavant. Car si j’ai mis cela en place précédemment, il fallait que le pari et l’engagement du tome 1 se prolongent sur les deux suivants. »

Les Métamorphoses 1858, T3 : © Éditions Delcourt, 2020 – Durand, Ferret

Évitons tout malentendu : cette densité revendiquée par les auteurs sera certainement un frein rédhibitoire pour une partie du public. Les Métamorphoses 1858 nécessitent une vraie implication pour son lecteur. Pas question de lire ces albums dans le métro, entre deux stations. Il est nécessaire de s’installer confortablement, et d’accepter de jouer avec les auteurs, en analysant chaque case, quitte à revenir en arrière ou relire un album plusieurs fois avant de passer au suivant. Les annexes sont également des éléments permettant de mieux comprendre l’intrigue et de situer les nombreux personnages secondaires. Un lecteur inattentif aura tôt fait de s’y perdre.

« La série dispose de beaucoup de contenu pour donner de la profondeur aux personnages et au monde qui les entoure, car nous voulions doter les héros d’une vraie substance, revendique le dessinateur. Même avec les personnages secondaires, dont certains ont vraiment existé, le lecteur peut imaginer leur vécu rien qu’à leur façon de parler. Sans forcément développer toutes les parties, nous voulions donner cet aperçu de profondeur et de réalité de l’univers que nous avons créé. Ce qui est appuyé par le petit dossier en fin des deux premiers tomes. Sans oublier les jeux de pistes que nous apprécions particulièrement. Comme dans les couvertures qui devaient pourtant être simple graphiquement : le personnage qui est présenté sur le tome 1 ne sera dévoilé que dans le tome 2, tandis qu’à la fin du tome 2, le lecteur sera intrigué par la couverture du tome 3. On comprend bien entendu la métamorphose du corps au premier plan, puis il y a un fond qui se dévoile au fur et à mesure de la lecture. Proposées également sur la base d’un jeu graphique, les annexes donnent de la vie à l’histoire, en dévoilant des briques du passé ou du futur. »

Une des pages d’annexes, qui donnent des informations complémentaires au lecteur
Les Métamorphoses 1858, T1 : © Éditions Delcourt, 2019 – Durand, Ferret

Malgré un certain relâchement dans le rythme de l’action à la fin de la série, Les Métamorphoses 1858 méritent amplement toute votre attention. Une série qui reste pourtant à réserver à un lectorat exigeant, avide de nouvelles propositions graphiques, gardant un œil critique et habitué aux jeux de pistes.

Quant aux auteurs, même si le récit se clôt à la fin du tome 3, on attend impatiemment leurs prochains albums, au sein de l’univers des Métamorphoses 1858 car des prolongations sont toujours possibles, ou dans un nouveau registre.

Les Métamorphoses 1858, T2 : © Éditions Delcourt, 2019 – Durand, Ferret

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Tous les visuels sont : © Éditions Delcourt, 2019 – Durand, Ferret pour les tomes 1 & 2 ; © Éditions Delcourt, 2020 – Durand, Ferret pour les tomes 3.

 
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