Les Mystères du Lotus Bleu – Par Pierre Fresnault-Deruelle - Moulinsart

18 janvier 2007 2 commentaires
  • Sous un éclairage minutieux et judicieux nous pénétrons dans les arcanes narratifs et graphiques de l’album mythique {le Lotus Bleu}. Cette dernière formule sonne juste parce qu’un mythe, en tant que « mensonge vrai », nous parle des choses de la vie dans leur prolongation transcendantale.

Le mythe devient dans l’oeuvre d’Hergé une histoire étrange qui éclaire nos existences. Comme dans l’album préféré de l’auteur, et le plus émouvant, Tintin au Tibet, Hergé prend le même chemin initiatique pour nous parler de notre humanité, de nos désirs et de nos craintes par le lien de l’amitié sans frontière. Suite à la pertinente introduction de Jean-Michel Coblence, le biographe de Tchang, Fresnault-Deruelle nous dévoile avec une grande érudition et des observations surprenantes la profondeur secrète de l’album où Hergé fait appel, pour la première fois, à un scénario et à une documentation authentique.

Nous pouvons mesurer l’audace d’Hergé à l’époque, d’ouvrir aux jeunes lecteurs les portes de l’exotisme oriental et les initier à des sujets inédits et tabous dans la BD européenne, entre autres le crime organisé des concessions internationales à Shanghai avec ses fumeries d’opium. Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre que nous apprendrons toutes les atrocités de l’invasion militaire du Japon en Chine, suivie des débats diplomatiques abstraits de la Société des Nations qui se perpétuent dans l’actuelle et impuissante ONU. En plus de capter magistralement les particularismes de la Chine, Hergé nous plonge dans les féaux universels d’un monde en guerre avec la folie machiavélique des gouvernements arrogants, encore si présente en ce début du XXI ième siècle. Voir Tintin traverser les démarcations frontalières de simples barbelés, nous rappelle les immenses barrières entre des pays contemporains comme la Palestine et Israël, ou encore la Corée du Nord et du Sud. Dans les actualités d’une petite salle de cinéma, où notre héros s’est réfugié, nous voyons sur l’écran le sadisme réservé au sort d’une femme blanche et blonde fouettée par de cruels Bédouins : on retrouve les mêmes images violentes en 2007, à la télévision et sur internet.

L’un des mystères les plus touchants qu’Hergé nous dévoile, c’est celui de la Chine méconnue, avec ses hommes, ses femmes et ses enfants dans les rues, les trains, les maisons. C’est plus que des images pour faire couleur locale ou orner un décor ; tous ces éléments participent à la narration et pèsent sur le destin de Tintin. L’émouvante rencontre de ce dernier avec Tchang sur les bords du Yang-tsé, dédouble notre héros de papier qui découvre l’Autre, son semblable, son frère et Tchang qui scelle le pacte de cette profonde amitié en disant : « À deux, nous serons plus forts... ».

Hergé projette le signe avant-coureur de la « mondialisation » par le dessin des pylônes métalliques qui gagnent sur la cité. Dans le bureau du raciste Gibsons, sur le mur, un cadre représente les usines Ford des années 1930. Dans cette Chine encore traditionnelle, nous découvrons son appétit économique qui deviendra féroce dans le futur. Les signes de cette modernisation en puissance alimentent plusieurs cases avec des dessins d’innovations technologiques pour l’époque : la photographie, le téléphone, le cinéma, les armes automatiques. À la page cinq, derrière le pousse-pousse nous voyons sur un mur une affiche qui fait la promotion des ampoules Siemens. L’intrusion de la publicité devient obsédante dans les décors des rues avec ses innombrables slogans.

Dans le déguisement outré des Dupondt qui veulent se faire plus chinois que les Chinois, on confond le folklore et la vie réelle. Dans cette case, la plus grande de l’album, Hergé nous présente une véritable une collection de visages avec chacun leur personnalité propre et crédible. Une belle et surprenante trouvaille analytique de Fresnault-Deruelle se retrace dans un rapprochement entre les Dupondt et deux clones d’une toile peu connue de René Magritte intitulée L’imprudent (1927), tous les deux, ou plutôt les quatre, avec des moustaches et un bras dans le plâtre. La présentation des Chinois versus les Japonais est très soignée dans l’ossature différente des visages. Les Fils du Dragon, une société secrète chinoise, occupent une case rectangulaire qui ressemble à une frise ( p.17 ) pour mettre en valeur le cérémonial ancestral de trois Chinois bien éduqués et polis. Dans une case plus petite [1], trois Japonais, la tête haute, sortent de la Société des Nations, comme des marionnettes.

Avec beaucoup de convictions, Fresnault-Deruelle démontre comment le style d’Hergé est né et a trouvé une constance rythmique au développement narratif. La ligne claire avec toute sa cohérence formelle abonde dans les ombres chinoises qui sont, en fait, que des silhouettes en mal de lumière. La concision et la lisibilité s’expriment à merveille dans les cases où figure que la fraction des objets dont l’auteur a besoin. La science de la reprise et du rebond de certaines séquences similaires assure un rythme thématique dans la lecture, autant dans l’humour que dans le drame. La couleur locale se retrouve pas seulement dans le contenu, mais dans la forme même des cases qui ressemblent à de véritables estampes dans lesquelles l’oeil occidental perd son point de repère avec l’absence de la ligne horizontale. Dans une case silencieuse [2] où Tintin et Tchang descendent un long escalier dans le flanc de la montagne, nous sommes plongés dans un univers graphique typiquement oriental. Toute l’esthétique de la Chine traditionnelle se résume dans la séquence de nuit, construite en ombres et dans laquelle la lune est remplacée par des bulles [3]. On ne peut que revenir à la rencontre réelle de Tchang en 1934 qui a fourni à Hergé sa première documentation, mais qui a permis à ce dernier d’épurer et assouplir son trait, à saisir le subtil dialogue du vide et du plein qui fonde la culture picturale chinoise.
C’est grâce à Tchang qu’Hergé a perfectionné au fil des cases la courbure d’un trait, la silhouette d’un cerisier, les motifs délicats d’un vase Ming et le mouvement des bambous derrière une fenêtre.

Dans cette magistrale et succincte étude, la grande révélation c’est celle de la relecture d’un album phare où l’esthétisme, le graphisme et la narration s’harmonisent à merveille dans un univers sans complaisance exotique gratuite et facile. En prime, nous pouvons parcourir avec un oeil curieux et ébloui l’intégralité des couvertures du Petit Vingtième consacrées aux aventures de Tintin en Extrême-Orient, d’août 1934 à octobre 1935. Le Lotus Bleu demeure une oeuvre majeure comme point tournant dans l’évolution et la maturation d’Hergé comme auteur, dont l’oeuvre sur la Chine dépasse en actualité et en popularité celle de La Condition Humaine d’André Malraux qui a mal survécu à l’épreuve du temps.

(par Richard Langlois)

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