Les Pestiférés par Serge Scotto, Eric Stoffel et Samuel Wambre - Editions Bamboo

14 mars 2019 0 commentaire
  • C’est fin 2015 que les éditions Bamboo entreprennent d’éditer toute l’oeuvre de Marcel Pagnol. Pari audacieux, né de la complicité entre Nicolas, petit fils de l’académicien, le scénariste Serge Scotto et le dessinateur Eric Stoffel. L’entreprise initiée par Hervé Richez avait alors de quoi surprendre !

Comment l’éditeur des Profs pouvait-il se lancer dans une entreprise éditoriale aussi ambitieuse et...risquée ? Au lancement de la collection, le directeur de Grand Angle justifiait son initiative à la fois par un coup de cœur personnel et la volonté farouche d’associer le nom de sa maison à celui d’un des auteurs les plus populaires du XXe siècle.

A côté d’œuvres célèbres comme Marius, César ou Jean de Florette, les lecteurs auront ainsi l’occasion de découvrir des ouvrages plus confidentiels comme Merlusse ou Cigalon. Fort du succès rencontré, Bamboo ira jusqu’à se payer le luxe d’une édition de La Gloire de mon père en...provençal !

Avec les Pestiférés, on nous dévoile une œuvre inconnue du grand public, revisitée aujourd’hui par le trio Scotto, Stoffel et Wambre. Inconnue, car jamais totalement achevée par son auteur. Si le texte figure dans le Temps des amours, Pagnol n’aura pas le temps de développer cette histoire, la mort l’empêchant d’aller au bout du projet. Ce récit demeurera donc dans une version incomplète avant que quelqu’un n’ose reprendre le texte en revenant aux sources en recherchant dans sa mémoire ce que l’écrivain en révélait de son vivant. C’est désormais chose faite grâce au petit-fils de l’écrivain Nicolas Pagnol avec cette adaptation en bande dessinée .

Les Pestiférés par Serge Scotto, Eric Stoffel et Samuel Wambre - Editions Bamboo
Ambiance méditerranéenne et Pagnolesque alors que le drame couve.

L’histoire repose sur un fait historique connu : l’épidémie de peste qui frappa Marseille de 1720 à 1722. Sans doute propagée par le Grand-Saint-Antoine, un bateau de commerce en provenance de Syrie, la maladie emporta la moitié de la population phocéenne et s’étendit aux villages environnants. On estimera à 120 000 le nombre de victimes !

Devant la catastrophe, si certains restent barricadés chez eux, la majeure partie de la population cherche à fuir, les autorités de boucler la ville afin d’éviter la propagation. Alors que s’érigent des barricades pour ne laisser ni sortir ni entrer personne, les habitants du quartier où exerce le médecin Maître Pancrace sont de plus en plus inquiets, se sentent de moins en moins en sécurité et cherchent à fuir le péril qui frappe la cité. Fort de son influence auprès de ses concitoyens et avec l’aide de quelques notables, le bon docteur va donc organiser la fuite vers la campagne jugée plus accueillante, loin de l’épidémie.

Sur fond de catastrophe, de savoureux portraits traités avec sensbilité.

Le déplacement de la population nécessitera de ruser, s’organiser et faire preuve d’imagination pour déjouer les gardes qui verrouillent la ville. L’épopée de la troupe trouvera son épilogue de manière inattendue. Ayant trouvé refuge, loin de la peste le groupe va réinventer une autre communauté, une autre vie mais sera rattrapé par une réalité brutale et cruelle. Après avoir échappé au "fléau de dieu", c’est celui des hommes qui se révélera plus impitoyable encore !

Un univers et une ambiance inédit pour ce Pagnol oublié.

Au fil des 120 pages on assiste non seulement à la genèse de ce projet un peu fou et mais on rencontre toute une galerie de personnages truculents, volubiles et souvent pittoresques ! De ce point de vue, on retrouve tout ce qui a fait le succès des grands textes de Pagnol. En dépit d’une omniprésence des récitatifs, la narration demeure fluide et captivante. La mise en page alterne gaufriers aérés et larges vignettes « pleine page » en accord avec les rebondissements d’un récit sombre et haletant.

Il y a dans cette histoire un mélange de film catastrophe et... de politique. On n’attendrait pas l’académicien sur ce terrain ! Si ce récit nous prend par surprise, il n’en est pas moins efficace par sa qualité évidemment très littéraire. Les personnages sont traités avec soin tandis que le climat de catastrophe fortement présent évite le sensationnel facile et le grandiloquent.

Venu de l’animation, Samuel Wambre s’acquitte avec brio de l’illustration de cette étrange et fascinante chronique provençale. Sa mise en couleurs se décline sur une gamme de nuances réduites qui contribuent à recréer l’ambiance de manière sensible et crédible. Se jouant de la lumière et des ombres , il nous fait pénétrer autant avec efficacité dans la promiscuité de ce faubourg de Marseille, que dans les ruelles encombrée des cadavres que l’on devine dans l’ombre. La fournaise, qui dévore peu à peu les quartiers, progresse au rythme du récit et d’un flamboiement de rouges, orangés et ocres venant créer une atmosphère de fin du monde à la fois sobre et diabolique.

La fin du récit prend un tour politique pour attraper ensuite les couleurs de la cendre et de la poussière renvoyant encore un peu plus vers l’aspect morbide d’une histoire qu’on aurait imaginée tout autre.

En ressuscitant ce texte oublié, les éditions Bamboo nous dévoilent un aspect méconnu, violemment engagé de l’œuvre de Marcel Pagnol. Une réussite à ne pas manquer !

(par Patrice Gentilhomme)

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