"Les Rats de Montsouris" : un nouveau dessinateur pour Nestor Burma

9 septembre 2020 13 commentaires
  • Soutenu par le découpage d'Emmanuel Moynot, François Ravard fait son entrée dans le cercle fermé des dessinateurs du "Détective qui met le mystère K.O.". Un pari tenu graphiquement, pour un récit un peu emmêlé mais qui respecte le style de Léo Malet.

Plus qu’une adaptation littéraire, Nestor Burma est devenu une vraie licence chez Casterman, une locomotive qui bénéficie maintenant d’une sortie (presque) annuelle, et dont on ne peut pas rater le lancement. Ceci explique que ce treizième titre annoncé initialement pour le mois d’avril, ait été reporté en septembre, histoire que les librairies retrouvent leur rythme de croisière pour accueillir cette nouvelle adaptation.

De Tardi à Ravard

L’autre raison de ce rythme de parution soutenu en dépit d’une pagination dense pour chaque ouvrage est la multiplication des auteurs. Petit retour en arrière : au début des années 1980, Tardi est à la recherche d’un écrivain français de polar dont il voulait adapter un roman. Un critique littéraire lui conseille de lire Léo Malet, et pour Tardi, c’est la révélation : le style imagé de l’écrivain autodidacte, l’atmosphère sombre et les rues de Paris forment l’ensemble qu’il recherchait. Surtout qu’après des premières aventures de son détective Nestor Burma, Léo Malet imagina une nouvelle série presque complète [1] où chaque récit trouvait sa source dans les rues d’un des vingt arrondissements parisiens.

C’est d’ailleurs avec l’un d’entre eux que Tardi commença son adaptation en 1982, coachée par Léo Malet lui-même, avec Brouillard au Pont de Tolbiac pour le 13e arrondissement. L’adaptation suivante, qui imposa réellement le personnage graphiquement créé par Tardi, fut un des premiers romans de Malet qui balade son personnage des deux côtés de la ligne de démarcation en 1942 : 120, Rue de la gare, un titre en référence à une des intrigues les plus célèbres du détective de l’agence Fiat Lux (Que la lumière soit !). Et des lumières, Burma en possède autant pour démêler les intrigues, que d’étoiles lorsqu’il reçoit ses célèbres coups sur la caboche. Amateur de Paris et de récits sombres, Tardi refit toutes les couvertures des romans de la série rééditée au Fleuve Noir, et imagina même une pure création avec ce personnage Une Gueule de bois en plomb. Puis il alterna divers récits, tout en revenant régulièrement vers ses ‘premières’ amours, car il adapta lui-même les récits des 12e et 10e arrondissements : Casse-Pipe à la Nation et M’as-tu vu en cadavre ?.

"Les Rats de Montsouris" : un nouveau dessinateur pour Nestor Burma
De fameux poèmes pas si surréalistes que cela
Nestor Burma, Les Rats de Montsouris - Par Moynot, Ravard & Malet d’après l’univers graphique de Tardi - Casterman.

Par la suite, Tardi passa la main à Emmanuel Moynot pour prolonger une des plus fidèles et rentables adaptations littéraires de polar du moment. Moynot réalisa trois récits, tous empruntés aux Nouveaux Mystères de Paris en mettant en avant chronologiquement les 6e, 1er, et 17e arrondissements : La Nuit de Saint-Germain-Des-Prés, Le Soleil se couche derrière le Louvre et L’Envahissant Cadavre de la plaine Monceau. Le respect du graphisme initial et les atmosphères travaillées dans ces albums contribuèrent à faire de Nestor Burma un personnage incontournable du paysage du neuvième art, même si le trait de Moynot était plus académique que celui de Tardi. Une prépublication de ces albums se fit dans un grand format, en journaux reprenant à chaque fois un tiers de l’album, suivant la formule que Tardi avait inauguré avec un de ses propres albums Le Secret de l’étrangleur, adaptant le polar d’un autre romancier.

Après sa troisième adaptation, Emmanuel Moynot avait annoncé avoir fait le tour de ce qu’il souhaitait apporter à Burma. L’éditeur se mit donc en quête d’un autre repreneur et dénicha Nicolas Barral, un choix à première vue étonnant car l’auteur s’était illustré dans des parodies délirantes comme Baker Street et de Blake et Mortimer, mais il avait également pu démontrer toute sa maîtrise dans des polars plus sombres.

Un pari gagnant car Nicolas Barral a su donner plus de profondeur au personnage tout en revenant à un style graphique plus proche de celui de Tardi, tout d’abord dans Boulevard... Ossements en 2013, puis dans Micmac moche au Boul’Mich en 2015.

Tout semblait donc revenu à la normale après un trou de quelques années entre Moynot et Barral, les adaptations de Burma pourraient se poursuivre au rythme d’un nouvel titre tous les deux ou trois ans. Mais patratas ! Cette belle mécanique se modifie avec le retour de Moynot au dessin : l’auteur n’en avait finalement pas fini avec Léo Malet, et se proposa de revenir dans la course. Et pour éviter de marcher sur les plates-bandes de Barral, il proposa de se répartir le travail : il lui laissait les arrondissements de Paris et irait s’occuper des autres romans qui précédaient et suivaient la suite parisienne écrite entre 1954 et 1959.

Comme à chaque enquête, Burma prend des coups sur la cafetière
Nestor Burma, Les Rats de Montsouris - Par Moynot, Ravard & Malet d’après l’univers graphique de Tardi - Casterman.

Moynot réalise donc deux albums consécutifs : Nestor Burma contre CQFD et L’Homme au sang bleu parus respectivement en 2016 et 2017. Suivit juste après un troisième opus signé Barral, Corrida aux Champs-Élysées.

La différence de style entre les deux auteurs a-t-elle poussé l’éditeur a changer son fusil d’épaule ? En effet, Moynot refusait de copier Tardi. [« Je pense qu’Emmanuel avait dans l’idée de tirer le personnage à lui, imaginant pouvoir revendiquer ses Burma comme étant des albums de Moynot à part entière » exprime Nicolas Barral à notre collaborateur Pierre Garrigues. « Personnellement, je me suis efforcé de rester dans les pas de Tardi. De ne pas casser ses jouets. Je n’ai pas tenu compte du travail d’Emmanuel sur Burma. »

François Ravard entre en piste

Quoiqu’il en soit, c’est une nouvelle équipe qui est maintenant mise en place, en plus de Nicolas Barral. Moynot reste en poste, mais n’assure plus que l’adaptation scénaristique. Pour le dessin à proprement dit, Moynot a été chercher François Ravard, un jeune auteur (il n’a pas quarante ans) au parcours déjà impressionnant, car on lui doit entre autres Les Mystères de la Cinquième République avec Philippe Richelle, le diptyque du Portrait avec Loïc Dauvillier, La Faute aux Chinois, Mort aux vaches et Clichés de Bosnie avec Aurélien Ducoudray, Chères Élites avec James ainsi que Didier, la 5e roue du tracteur avec Pascal Rabaté.

Un choix plutôt inspiré car François Ravard réalise une superbe performance pour son premier album : sans copier Tardi, il présente une version du détective qui vient se glisser entre l’original et celle de Barral dans Corrida aux Champs-Élysées, le précédent titre paru. Le lecteur voit ainsi sa vision de Nestor Burma se rassembler autour du canon, de quoi permettre une meilleure alternance entre les deux dessinateurs, et stabiliser les courbes de ventes qui avaient tendance à osciller, voire à diminuer ces dernières années.

Si Ravard propose un visage de Burma plus oblong et pas toujours très expressif, il a en revanche parfaitement intégré la grammaire de Tardi grâce certainement à l’adaptation livrée par Moynot : il joue sur des profils de visages très typés chez Tardi, disposant de petites cases en culs de lampe, et adopte la typographie de Tardi notamment dans le dessin des onomatopées.

La face sombre du 14e
Nestor Burma, Les Rats de Montsouris - Par Moynot, Ravard & Malet d’après l’univers graphique de Tardi - Casterman.

L’immersion de François Ravard frise l’excellence pour certains personnages : de la bonhomie à la violence la plus sourde, les physiques choisis correspondent aux caractères des différents protagonistes, tout en cadrant parfaitement avec l’univers graphique de Tardi.

Bien sûr, il y a encore une marge de progression : quelques petites erreurs de découpage dans l’action et des cadrages urbains qui rappellent parfois davantage Les Mystères de la Cinquième République que les albums du créateur d’Adèle Blanc-Sec. Mais ces petits éléments ne sauteront pas yeux du grand public, qui profitera pleinement de cette adaptation graphique réussie.

Les Rats de Montsouris : Burma dans le 14e

Ok, Ravard est parvenu à entrer dans les pas de Tardi, et on s’en réjouit. Mais qu’en est-il de l’album lui-même ? On retrouve notre détective de choc à l’été 1955, engagé simultanément par deux clients résidant dans le 14e arrondissement. L’un, Ferrand, un ancien compagnon de captivité pendant la guerre, demande l’aide du détective pour une histoire de cambriolages en série. L’autre, un riche bourgeois du nom de Gaudebert, veut découvrir qui s’amuse à le faire chanter.

À première vue, rien de commun à ces deux affaires. Pourtant, il n’y a pas de hasard et « Dynamite Burma » va vite découvrir qu’elles sont en fait liées toutes les deux à la tristement célèbre bande des Rats de Montsouris, un gang spécialisé dans le cambriolage des caves parisiennes.

Nestor Burma, Les Rats de Montsouris - Par Moynot, Ravard & Malet d’après l’univers graphique de Tardi - Casterman.
Burma attendu au 14e arrondissement
Nestor Burma, Les Rats de Montsouris - Par Moynot, Ravard & Malet d’après l’univers graphique de Tardi - Casterman.

Alors qu’il laissait à ses collègues les Nouveaux Mystères de Paris, Moynot y revient avec un roman certes intéressants, mais diablement compliqué ! Le 14e arrondissement y présente deux visages en 1955 : une partie cossue visitée par la fameuse bande de cambrioleurs, où l’on retrouve de savoureux personnages : ce juge dont le seul verdict immuable était la décapitation, et cet artiste en couple avec une libertine nomade. Et de l’autre, un quartier plus mal famé entre misère des taudis et garagistes margoulins.

En dépit de ces quelques portraits savoureux, Moynot n’arrive pas vraiment à démêler l’écheveau de cette intrigue à double niveau. Certes, la résolution est our autanintéressante, mais il aurait certainement fallu mieux résumer les différents éléments, afin de s’assurer que le lecteur ait bien tout réuni.

Un Stalag que les fans de Burma connaissent bien
Nestor Burma, Les Rats de Montsouris - Par Moynot, Ravard & Malet d’après l’univers graphique de Tardi - Casterman.

Ce léger sentiment d’embrouillamini me gâche pas pour autant le plaisir, surtout que Moynot a maintenu des détails du roman qui étaient chers à Léo Malet. En effet, le romancier écrivait surtout à partir de ce qu’il avait vécu et de ses propres affinités. Les amateurs apprécieront donc retrouver le romancier au détour des allusions conservés dans la bande dessinée : les poèmes surréalistes (Malet a fait partie de ce courant avant-guerre), le cinéma (il a été plusieurs années devant et derrière la caméra), ainsi que le fameux Stalag où Burma a été emprisonné, inspiré du camp où les Allemands ont enfermé Malet lui-même, et où il a effectivement noué quantité de relations qui lui ont bien servi dans sa carrière.

Les lecteurs connaissent d’ailleurs bien ce fameux stalag dessiné sur plusieurs pages par Tardi au début du fameux 120, Rue de la gare, l’album emblématique de la série. Un album dont on retrouve également le fameux lion de Belfort, situé sur la place Denfert-Rochereau dans le 14e arrondissement !

Une très belle scène nocturne qui augurait la réussite de la fameuse scène du réservoir
Nestor Burma, Les Rats de Montsouris - Par Moynot, Ravard & Malet d’après l’univers graphique de Tardi - Casterman.

Au final, ces Rats de Montsouris réjouiront la très grande partie des fans de Nestor Burma, davantage pour le respect de l’univers graphique que pour la limpidité de l’intrigue. Mais qu’importe le but du périple, c’est le voyage qui vaut la peine. D’ailleurs, celui-ci s’achève dans une superbe scène crépusculaire dans le réservoir d’eau de Montsouris, une séquence mythique que les fans de Burma attendaient de pied ferme, tellement bien réussie qu’elle permet de terminer cet opus sur une excellente note !

Un bilan très positif qui nous permet d’attendre sans souffler le prochain récit qui sera signé par ce nouveau tandem Ravard-Moynot, précédemment ponctuée par le nouvel album de Nicolas Barral : Fièvre au Marais.

(par Charles-Louis Detournay)

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Nestor Burma, Les Rats de Montsouris - Par Moynot, Ravard & Malet d’après l’univers graphique de Tardi - Casterman.

Sur le même sujet, lire également notre précédente interview de Nicolas Barral : En attendant le prochain Nestor Burma... et Emmanuel Moynot : misère noire et aplats de gris

lire également les chroniques de :
- L’envahissant cadavre de la plaine Monceau
- Le soleil naît derrière le Louvre
et l’interview d’Emmanuel Moynot : "Dans certaines histoires, les scènes explicites sont nécessaires !"

[1Des notes de Léo Malet existent, dans lesquelles on peut retrouver les synopsis des intrigues des arrondissements manquants.

 
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13 Messages :
  • Ça n’est pas formidable de rechercher de maladroits copistes de Tardi. Pellejero fait preuve de plus de personnalité dans sa reprise de Corto Maltese.

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  • Bonjour
    En survolant les planches présentées, je vois un billard américain (boules numérotées). Je pensais que Nestor Burma était dans le quatorzième, à Paris, et qu’à l’époque, on jouait sur un billard français, à trois boules (une rouge, une blanche et une seconde blanche avec un point dessus pour la différencier). Ce genre de grossière erreur, pour cause de flemme de se documenter, m’attriste au plus haut point !

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    • Répondu par kyle william le 9 septembre à  19:44 :

      Ce n’est pas forcément une erreur. Les américains exportaient des jukebox dès les années 50. Pourquoi pas des billards ?

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    • Répondu par RDevelder le 9 septembre à  20:47 :

      Vous avez faux, dans ces années-là à Paris on jouait le plus souvent au billard américain, l’Amérique était à la mode en ces années d’après guerre, les premiers flippers arrivaient aussi et les cocktails à la mode portaient des noms américains. Renseignez-vous avant de traiter les auteurs de flemmards, ils travaillent sûrement bien plus que vous.

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    • Répondu par Somerset le 10 septembre à  01:39 :

      Vous avez dû mal lire. L’histoire se passe en 1955, pas au XVIIIème siècle...

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      • Répondu par Riton les gamelles le 10 septembre à  07:29 :

        Bravo les gars et les filles.
        Vous avez tous sûrement raison. Ben, en tous cas, je ne confierais pas la réalisation d’une BD historique (ni un film d’époque) à des accessoiristes tels que vous. Vous seriez capables d’inclure un téléphone portable dans une BD se situant sous l’Occupation, mais, attention ! Avec un cadran. Car la TSF existait déjà, et que le téléphone possédait un cadran à cette époque pour composer le numéro. Vous mélangez vraiment tout. Vous faites partie de ces personnes tel celui qui a réussi à placer les Halles de Rungis dans une BD se déroulant en 1949 (je vous laisse le soin de chercher laquelle). Vous êtes vraiment trop forts.

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        • Répondu par Riton les gamelles le 10 septembre à  08:40 :

          Ha ha ha ! Je pressens qu’il y en a bien une ou un petit malin qui va me citer le talkie-walkie pour mon exemple, anachronique, d’une possibilité de téléphone portable pendant la guerre de 39/45. (Rappelons ce qu’est un talkie-walkie : un appareil portatif pour communiquer, mais sur de petites distances. Pas un téléphone cellulaire qui permet de parler avec le monde entier). J’avais pris l’exemple d’un téléphone portable, car il est très présent pour beaucoup d’entre nous, qui regardons le passé avec les yeux d’aujourd’hui. Un dessinateur actuel aurait pu inclure une Renault 16 en 1955, pendant que l’on y est.

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          • Répondu par kyle william le 10 septembre à  08:59 :

            Vous monologuez.

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          • Répondu par RDevelder le 10 septembre à  10:04 :

            Quand Riton se gamelle ça fait un bruit de casseroles.
            Il me fait penser à des visiteurs qui s’offusquaient qu’on trouve un billard justement au château de Versailles.
            Pour infos Riton le babyfoot existe lui depuis le 19e siècle.

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  • "Les Rats de Montsouris" : un nouveau dessinateur pour Nestor Burma
    10 septembre 18:36, par Riton les gamelles

    Amusant. Je repense, en lisant certaines réactions, au dicton chinois :
    Quand le sage montre la Lune,
    l’idiot regarde le doigt.

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    • Répondu le 10 septembre à  20:40 :

      Et c’est vous La Gamelle le sage ? LOL !

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      • Répondu par Riton les gamelles le 11 septembre à  06:04 :

        ☞ Mme ou M. l’Anonyme :
        Je vois surtout que je perds mon temps.

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        • Répondu par RDevelder le 11 septembre à  12:31 :

          Il insiste le bougre...
          kyle william avait raison:Vous monologuez.

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