"Les Travaux d’Hercule" de Gustave Doré (2024) : la bande dessinée à ses prémices

14 janvier 2019 0 commentaire
  • Gustave Doré écrit et dessine "Les Travaux d'Hercule" alors qu'il est âgé d'une quinzaine d'année. La bande dessinée n'en était encore qu'à ses débuts, mais le dessinateur en maîtrise déjà une partie des bases. Les Éditions 2024 présentent une nouvelle édition de ce livre qui a contribué, avec quelques autres, à faire de la bande dessinée un art et un mode d'expression à part entière.

Gustave Doré n’est certes pas aussi célébré que Rodolphe Töpffer. Si le Suisse, né en 1799 et décédé en 1846, est souvent présenté comme le premier à avoir créé une bande dessinée en Occident - à savoir une séquence composée d’au moins deux dessins, avec ou sans texte, reproductible sur un support imprimé [1] - et ouvre l’histoire de la bande dessinée telle qu’étudiée actuellement, il a rapidement été suivi par d’autres dessinateurs en Europe puis aux États-Unis. Gustave Doré (1832-1883) est de ceux-ci, comme en témoigne son ouvrage Les Travaux d’Hercule, édité fin 1847 par Aubert et republié par 2024 en fin d’année dernière.

Gustave Doré arrive à Paris semble-t-il déterminé. Il n’a que quinze ans mais se présente rapidement à Charles Philipon, directeur des Éditions Aubert et fondateur des journaux La Caricature et Le Charvivari. Il faut dire que le jeune homme venu de Bourg-en-Bresse a déjà le trait sûr et sait ce qu’il veut. Il dessine depuis son plus jeune âge, avec frénésie et néanmoins beaucoup de précision. S’inspirant de tous les dessins imprimés qu’il peut trouver, il parvient très tôt à créer des compositions complexes et détaillées, tout en laissant son crayon aller vers la caricature.

La rencontre entre Doré et Philipon est fructueuse. Les Travaux d’Hercule, première des quatre bandes dessinées publiées par le dessinateur et préfacée par Philipon lui-même, paraît fin 1847. Elle constitue le douzième livre de la collection dire « des Jabots », en référence à l’œuvre de Töpffer qui ouvre la collection, d’ailleurs sans l’autorisation de son auteur. Töpffer, Cham et Doré sont les trois seuls dessinateurs de ce qui est certainement la première collection dédiée à la bande dessinée.

"Les Travaux d'Hercule" de Gustave Doré (2024) : la bande dessinée à ses prémices
Les Travaux d’Hercule © Gustave Doré / Éditions 2024 2018

Comme le souligne Antoine Sausverd dans sa postface, Gustave Doré « s’applique à suivre la voie tracée par ses aînés [et] reprend fidèlement le modèle de la "littérature en estampes de Töpffer" ». Ses planches sont dessinées dans un format allongé, que nous dirions « à l’italienne », puis imprimées sur le recto seulement. Il trace deux à trois dessins par planche, dans des cases séparées d’une ligne simple et légendées d’un texte assez bref.

Ce procédé alors novateur et depuis devenu classique est parfaitement maîtrisé par le jeune Gustave Doré, qui sait varier les rythmes, user des ellipses et osciller entre précision et caricature pour livrer une version burlesque, voire grotesque, des travaux d’Hercule. Le dessin comme l’écriture montrent l’humour de l’auteur,ainsi que sa capacité à faire preuve de dérision en maniant les références à la culture classique et les effets parodiques.

Il joue avec les exagérations, se moquant des personnages, mais aussi les anachronismes, introduisant des éléments du XIXe siècle français dans la mythologie grecque. Son Hercule ventripotent devient un véritable personnage, parfois super-héros, parfois antihéros. Sous son trait souple et dynamique, Hercule est capable des plus beaux exploits mais subit aussi de risibles outrages. Gustave Doré s’amuse.

Le jeune dessinateur fait référence à Töpffer et d’autres par quelques citations graphiques. Il montre, par la même occasion, qu’il maîtrise déjà des codes qui deviennent ensuite comme une grammaire de la bande dessinée. Il suggère par exemple la vitesse en déformant ses personnages ou en les faisant « flotter » au-dessus du sol. Hercule, traversant un mur, disparaît derrière un nuage de poussière tout en demeurant reconnaissable grâce à une poignée de détails. Doré décompose même le mouvement, parvenant ainsi à l’excellence lorsqu’il raconte la course-poursuite entre Hercule et la biche de Cérynie.

L’initiative des Éditions 2024 est donc fort heureuse. Avec cet ouvrage soigneusement édité d’après les exemplaires conservés à la Bibliothèque des Musées de Strasbourg, mais qui n’est pas pour autant un fac-similé [2], 2024 nous permet de redécouvrir l’œuvre d’un dessinateur connu davantage pour ses milliers d’illustrations que pour ses bandes dessinées. La sélection des Travaux d’Hercule dans la catégorie Patrimoine du FIBD 2019 est une première reconnaissance de ce travail.

(par Frédéric HOJLO)

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Les Travaux d’Hercule - Par Gustave Doré - Éditions 2024 - 1e édition chez Aubert en 1847 - 29,5 x 20,5 cm (format à l’italienne) - postface d’Antoine Sausverd - 96 pages en noir & blanc - cousu, couverture cartonnée avec bandeau - parution le 21 novembre 2018.

Consulter le site de la Bibliothèque nationale de France consacré à Gustave Doré & la page du site Töpfferiana consacrée aux bandes dessinées de Gustave Doré.

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[1Définition excluant donc les séquences d’images existant sur d’autres supports (tapisseries, retables...) tels qu’ils existaient au Moyen Âge voire avant.

[2Certains textes ont été recomposés afin d’en faciliter la lecture.

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