Romans Graphiques

Les Tribulations de Félix Mogo de Christian Cailleaux : un éloge de la fuite

Par Hippolyte ARZILLIER le 6 juin 2024                      Lien  
On ne remerciera jamais assez les éditions Glénat de rééditer les quatre histoires qui constituent Les Tribulations de Félix Mogo. Il faut dire qu’elles étaient épuisées pour une raison simple : Cailleaux a produit là une grande œuvre. Ouvrage suivant les aventures du dénommé Félix Mogo, ce livre est avant tout une réflexion sur le voyage et la fuite – on y suit moins une histoire qu’un questionnement nourri par des odeurs, des couleurs et des rencontres. Des nouvelles à lire ou à relire.

Les Tribulations de Félix Mogo se présentent comme un recueil de nouvelles : quatre histoires où l’on suit les aventures d’un même personnage – Félix Mogo. En même temps, il y a des points communs entre ces récits – des récurrences : on apprend que Félix est dessinateur (l’est-il vraiment dans chaque histoire ?) ; qu’il aime les femmes ; surtout : qu’il aime l’Afrique. Dans les capitales occidentales, il n’est jamais à l’aise. Il rêve toujours de contrées lointaines. Il s’embarque alors dans des aventures de toutes sortes pour échapper à son quotidien : il décide de suivre un jeune noir du nom de Sam qui lui demande de l’aider à retrouver le trésor de sa famille ; il vient à la rescousse d’une jeune femme maltraitée par son ancien partenaire ; dans la troisième nouvelle, il est chargé d’une mission par ses deux « tontons » parisiens (Hugo et Horace) : acheter des objets rares à Saint-Louis.

Les Tribulations de Félix Mogo de Christian Cailleaux : un éloge de la fuite
© Cailleaux ; Glénat.

Seule la dernière histoire se déroule dans un cadre tout autre : l’Inde. Mais ici encore, les mêmes problèmes. On pourrait presque les résumer par une citation de Saint-Exupéry prononcée par une jeune française que Félix rencontre « par hasard » : « Pourquoi ne pas s’arrêter pour avoir sa place et sa part parmi les choses éternelles ? » Félix s’adonne au divertissement. Il pratique l’art de la fuite pour résoudre ses problèmes. En même temps, il n’a pas l’air d’être à la recherche de racines. Il veut fuir pour fuir. C’est une très belle idée : ne pas considérer la fuite comme quelque chose de négatif – ne pas la voir comme l’apanage de ceux qui sont en danger. Voir la dérobade comme un mode de vie à part entière.

Le style graphique mime complètement cette errance en changeant d’une histoire à une autre. On y retrouve la même patte – un trait épuré et expressif – mais dans un registre différent. Cela donne une impression étrange, comme si l’on passait d’un univers à un autre. On ne sait pas si ce que l’on lit sont des rêves. Est-il toujours question de la même époque ? Suit-on toujours les aventures du même personnage ? Dans la dernière histoire, il change même de couleur de cheveux.

© Cailleaux ; Glénat.

Dans le prologue qui clôt ce long ouvrage, le dessin cède la place au texte. On passe d’une bande dessinée à une nouvelle illustrée : l’auteur – on ne peut jamais vraiment être sûr que c’est lui qui parle – raconte sa rencontre (fictive ou réelle ?) avec Félix Mogo. D’abord, il le croise une première fois à Central Park, à New York (c’est là où se déroule en partie la première nouvelle) ; puis, il le revoit une seconde fois au parc Monceau. Là, il s’interroge sur ce qu’il a pu chercher et trouver en lui : « Nous avions visiblement le même âge mais j’étais moins libre que lui. Il flânait dans les ruelles comme un enfant hésitant entre l’excitation de la découverte et la crainte de s’égarer. Moi, j’étais dans le cadre convenu des nations qui s’échangent ou prêtent des jeunes hommes ambitieux pour faire du globe une usine productive ». Et plus loin : « Existe-t-il vraiment ? Est-il le fruit de mon imagination ? La matérialisation de celui que j’aimerais être (…) Vous-même, n’avez-vous jamais éprouvé ce sentiment de reconnaître en d’autres ce que vous n’êtes pas devenu ? » On connaît Cailleaux pour ses récits de voyage. À travers Mogo, il retrouve ce qu’il n’est plus une fois rentré chez lui. C’est cette part de lui-même pour laquelle les frontières et les nations n’ont aucune consistance. C’est une ligne de fuite ; une trajectoire qui trace son propre chemin.

Le personnage éponyme est porteur d’une éthique, et plus que dans une histoire, on est embarqué dans une réflexion d’une extrême profondeur : on passe d’un Félix Mogo pétri de fantasmes sur le monde non occidental à un personnage qui se questionne, en Inde, sur son rapport aux autres cultures. Il s’interroge ainsi sur la religion hindouiste, sur certaines habitudes qu’il avait toujours prises pour des réflexes « naturels ». Par exemple, sur le hochement tête : contrairement à ce qu’on pourrait penser, les Indiens ne font pas le même mouvement que nous, les Occidentaux, pour signifier la négation ou l’affirmation – ils « dodelinent » de la tête.

© Cailleaux ; Glénat.

Cette unité réflexive donne toute sa force à cette œuvre de plus de 600 pages. On est moins pris par des intrigues que par une ouverture graduelle à une pensée riche de sens pour les hommes que nous sommes. A l’époque du surtourisme et de l’ailleurs à portée de main grâce à la technologie, Christian Cailleaux appelle de ses vœux un autre rapport au monde : un rapport où l’on cesse de chercher dans les pays étrangers ce que l’on a déjà vu quelque part et où l’on se laisse emporter dans une aventure pleine de surprises.

(par Hippolyte ARZILLIER)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782344064207

 En médaillon d’article : © Cailleaux ; Glénat.

Glénat ✏️ Christian Cailleaux Livre de voyage
 
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