"Les Trois Royaumes" ou l’empire des lianhuanhuas

27 novembre 2013 0 commentaire
  • Après le coffret "Au Bord de l'eau", les éditions Fei poursuivent l'exploration de la bande dessinée traditionnelle chinoise. Un domaine encore mal connu dans nos contrées.

Tout paré de jaune, le coffret des Trois Royaumes accuse sans rougir ses 3 kilos. On se surprend à découvrir son contenu, trente petits volumes d’environ une centaine de pages chacun. Ces livres à l’Italienne au format riquiqui supportent un récit au rythme d’une image par page. En version originale, on appelle ces publications des "lianhuanhua" ou images enchaînées.

Et quelles images ! Souvent des joyaux de compositions au trait virtuose offrant un vertige spectaculaire. Bienvenue dans l’empire de la bande dessinée traditionnelle chinoise !

"Les Trois Royaumes" ou l'empire des lianhuanhuas

Les premières publications de ce type, en petit format, apparaissent à Shanghai dans les années 1920. Ils sont proposés à la location par des échoppes installées à même le trottoir. Un immense phénomène populaire est enclenché. Pour la première fois en Chine, une lecture est accessible à tous et notamment aux masses peu lettrées. Les intellectuels proches du Parti Communistes louent l’entreprise et proposent qu’un effort national soit entrepris pour le développement de ces publications. Dès le début des années 1950, partout dans la nouvelle République populaire de Chine naissent des maisons d’édition spécialisées.

Avec le concours d’artistes de talent, elles sont chargées de transcrire en lianhuanhua les récits validés par le pouvoir. Le meilleur des arts, des lettres et de la pensée se propage ainsi à travers le pays le plus peuplé du monde. Jusqu’au milieu des années 1980, ce type de bandes dessinées représente le premier vecteur de culture.

Évidemment le lianhuanhua est aussi un outil de propagande. Mais, il serait ridicule de le réduire à ce simple aspect tout comme il serait ridicule de réduire le magazine Pif Gadget à ses seuls liens avec le Parti communiste français.

Xu Ge Fei (au centre) présentant les "Trois royaumes" au Centre national du livre avec de gauche à droite, Stéphane Feuillas, sinologue, le journaliste Romain Brethes, Nicolas Henry et Si Mo, traducteurs des "Trois Royaumes" et "Au Bord de l’eau"
© Laurent Mélikian

L’éditrice Xu Ge Fei est née en Mandchourie à la fin des années 1970. Comme des millions de Chinoises et de Chinois, le lianhuanhua lui a procuré un précieux enrichissement culturel ainsi qu’une fenêtre vers l’extérieur.

C’est en dessins que dès l’enfance, elle découvre et apprécie les Dumas et autres Molière. Ces lectures la conduisent plus tard à s’installer en France pour établir des passerelles entre les cultures chinoise et française par la bande dessinée.

Ainsi les Éditions Fei ont d’abord publié des séries contemporaines issues de collaborations entre auteurs des deux pays comme Juge Bao par Patrick Marty et Nie Chongrui ou la Balade de Yaya par Golo Zhao et Jean-Marie Omond. Ces œuvres présentent des facettes différentes de l’histoire de la Chine. Elles ont retenu l’attention de la critique et du public francophone. Reste pour Fei à faire découvrir le patrimoine de la bande dessinée chinoise et notamment du lianhuanhua.

Tiré à part, "Les Trois Royaumes, tome 8, la Diplomatie de la flèche et de la lance" par Pan Qinmeng et Lin Tao
© Les Éditions Fei, Maison des Beaux-arts du peuple de Shanghai

Dans ce domaine, les expériences précédentes ont été rares. À la fin des années 1970, dans les réseaux maoïstes français, circulent quelques lianhuanhuas traduits et édités en Chine. La motivation éditoriale est alors plus politique qu’artistique.

En 1982, l’exposition Bandes dessinées chinoises au Centre Beaubourg de Paris permet de découvrir les grands maîtres des images enchaînées.

En 2005 et 2006, les Éditions de l’An 2 proposent Mes années de Jeunesse et Cent métiers du vieux Shanghai, des œuvres contemporaines par He Youzhi considéré comme le plus grand artiste de lianhuanhua. Forts intéressants, ces deux livres sont pourtant loin de représenter la tradition des années Mao.

L’année dernière les éditions Fei abordent donc un terrain quasi vierge en publiant un premier coffret de trente volumes, Au Bord de l’eau. Une première tentative osée tant l’objet est impressionnant et déconcertant.

Le jeu en vaut cependant la chandelle, car le choix de Xu Ge Fei permet d’une part de découvrir un grand récit complet en lianhuanhua et, d’autre part, d’aborder un des piliers de la culture chinoise.

En effet Au Bord de l’eau est une des quatre sagas incontournables avec Les Trois Royaumes, Le Voyage à l’Ouest (connu aussi sous le titre Le Roi singe) et Le Rêve du pavillon rouge.

D’abord portés par la tradition orale, ces récits fleuves ont été retranscrits sous forme de romans à partir du 14e siècle. Ils ont étés adaptés en français dans la prestigieuse collection de La Pléiade. Leurs personnages imprègnent l’imaginaire collectif chinois et même mondiale.

Pour ne donner qu’un exemple, Son Goku, le héros de Dragon Ball est ouvertement dérivé du Roi Singe… Or ces quatre "livres extraordinaires" -comme ils sont par fois appelés- ont souvent été lus par les Chinois d’abord sous forme de lianhuanhua plutôt que dans leur forme littéraire. On comprend la volonté de Xu Ge Fei d’adapter au fur et à mesure, ces quatre titres en français.

Extrait de "Les Trois Royaumes, la passe de Hulao" (tome 4) par Ji Zihxi et Liu Xiyong
© Les Éditions Fei et Maison d’édition des Beaux-arts du peuple de Shanghai

Au Bord de l’Eau et Les Trois Royaumes, les deux coffrets aujourd’hui disponibles, sont des récits dont l’origine remonte à deux périodes clés de l’histoire de la Chine où deux grandes dynasties se sont effondrées. Si Au Bord de l’Eau exalte le besoin de révolte contre le pouvoir corrompu des Song au dixième siècle, les Trois Royaumes est l’analyse des stratégies guerrières et politiques qui vont permettre, au deuxième siècle, la réunification du pays après la déliquescence de l’empire Han. L’essence de la justice d’une part et de la vertu d’autre part sont réunies en deux sagas complémentaires.

Extrait d’" Au Bord de l’Eau, la taverne du Lion" (tome 9) par Dai Dungbang et Dai Hongqian © Les Éditions Fei et Maison d’édition des Beaux arts du peuple de Pékin
© Les Éditions Fei, Maison des Beaux-arts du peuple de Shanghai

D’un point de vue artistique, les deux coffrets s’inscrivent dans la même complémentarité. Les Trois Royaumes est une production des années 1950 de la Maison d’éditions des Beaux-arts de Shanghai (voir à ce sujet, notre interview de M Li Xin). Une quarantaine de dessinateurs et de scénaristes ont œuvré pendant plusieurs années sur ces petits livres pour réaliser un ensemble cohérent et élégant.

Au Bord de l’eau quant à lui provient de l’autre grande maison d’édition chinoise, celle de Pékin. Chacun des trente volumes a été confié à un dessinateur virtuose au style déjà affirmé. Ils appartiennent à diverses générations et diverses écoles, comme les vétérans de Shanghai Zhao Hongben et Dai Dunbang, ou le novice du Sichuan Luo Zhongli. En laissant libre court à leur trait, l’éditeur de l’époque qui avait subi les affres de la révolution culturelle n’a pas eu peur d’inclure dans une même œuvre un éventail de talents éblouissants mais disparates.

Pour les lecteurs occidentaux c’est une excellente manière de découvrir les deux procédés.

Xu Ge Fei et Li Xin, Directeur éditorial de la Maison d’édition des Beaux-arts du peuple de Shanghai
© Laurent Mélikian


Reste qu’une telle entreprise pour une structure aux dimensions modestes comme les Éditions Fei est un pari très risqué. "À l’automne 2012, nous avions tiré 2500 exemplaires d’Au Bord de l’eau, " se souvient Xu Ge Fei, "nous n’avions pas droit à l’échec."Il n’y eut pas d’échec. Ce premier tirage s’est retrouvé épuisé en deux mois. La publication actuelle des Trois royaumes à 3500 exemplaires est également accompagnée d’un retirage d’Au Bord de l’eau. "En Chine ces titres ont été vendus à 200 millions d’exemplaires, nous restons modestes, sourit l’éditrice"

Ce 27 décembre, Les Trois Royaumes apparaissent dans la sélection officielle du Prix du patrimoine du Festival d’Angoulême 2013. Une justice attendue puisque l’an dernier, Au Bord de l’eau avait été ignoré de cette même sélection. Espérons que cette mise en lumière soit profitable et que les Éditions Fei et ses confrères continueront d’offrir aux lecteurs francophones un regard plus large sur ces petites bandes dessinées d’un grand peuple.

(par Laurent Melikian)

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