Les Tuniques bleues N°50 : La Traque - Par Raoul Cauvin et Willy Lambil - Editions Dupuis

7 septembre 2006 0 commentaire
  • Cinq années de guerre générant autant d'albums de BD truffés de gags, est-ce bien raisonnable ? Si cela avait été la Seconde Guerre mondiale, c'eut été plus difficile... La distance géographique et historique aidant, l'exploit a été possible. Mais il y a aussi cette évidence : une grande partie du succès des {Tuniques bleues} vient de ce que ce récit de guerre ridiculise la guerre.

Pour Cauvin, qui a la tâche de remplacer en 1968 la série Lucky Luke passée du camp nordiste (Dupuis) à l’ennemi sudiste (Dargaud), il n’est pas question d’affronter le géant Morris et le non moins colossal René Goscinny, parfait connaisseur de l’histoire américaine, sur le même terrain qu’eux : le western. Les Tuniques bleues choisiront prudemment de se cantonner à la guerre civile américaine, la Guerre de Sécession, qui ne dure que cinq ans, suffisamment pour que leurs aventures tiennent le haut de l’affiche pendant près de quarante ans.

Mais voici que la série à peine entamée, son créateur graphique, Louis Salvérius, meurt sur le champ d’honneur de sa table à dessin. Willy Lambil cherchant à rebondir après 24 épisodes de Sandy & Hoppy, des personnages sympathiques pour lesquels les éditions Dupuis rechignaient cependant à faire des albums, sauta d’un bond de marsupial sur l’occasion de reprendre une saga qui, déjà, remportait un joli petit succès et qui, cela ne gâche rien, s’annonçait amusante à dessiner. Il s’acquitta pendant plusieurs décennies de sa tâche avec une régularité de métronome, une qualité égale et une probité exemplaire, fruit d’une complicité joyeuse et moustachue qui nous valut aussi ce sommet de l’humour qu’est la série Pauvre Lampil, précurseur de l’autobiographie dans la bande dessinée, mouvement dans lequel une certaine avant-garde s’engouffra avec le succès que l’on sait, en oubliant de rendre aux Césars belges ce qui leur revenait.

Cauvin et Lambil ne sont pas seulement les précurseurs cette tendance : par leur militantisme pacifiste, ils ont activement contribué à l’abolition du service militaire (Bon, dans Astérix légionnaire et dans Lucky Luke, le Vingtième de cavalerie, Goscinny les avait précédés). Faites l’humour et pas la guerre, telle est la devise des Tuniques bleues ! Les gouvernements français et belges ont d’ailleurs fini par baisser les armes devant les revendications et les coups (d’éclats de rire) répétés de Blutch et de Chesterfield. On retrouve ce discours humaniste dans La Traque, leur dernier album, qui est à la fois un plaidoyer en faveur des fusillés pour l’exemple de la Guerre de Sécession (on en a fait des tonnes pour ceux de la Guerre de 14, et rien pour ceux-ci) et une réflexion sur le système concentrationnaire bien plus amusante qu’Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljenitsyne.

On s’étonne dès lors que face à ces services rendus à la Nation et à la Culture, les instances gouvernementales, comme celles de la bande dessinée, se montrent aussi peu reconnaissantes. Lambil et Cauvin devraient être depuis longtemps présidents du Festival d’Angoulême, avoir une rue à leur nom à Tamines et à Antoing-lez-Tournai et se trouver nommés pairs du royaume ! Comment expliquer un tel ostracisme ? Nous exigeons que les candidats aux prochaines présidentielles françaises inscrivent dans leur programme des mesures concrètes pour leur réhabilitation. Sinon, nous relirons la collection complète des Tuniques bleues le jour où il faudra voter et ils n’auront pas à s’étonner que le gros blond (que nos compères avaient réussi à combattre jusqu’ici avec leurs sarcasmes [1]) passe au second tour !

Les Tuniques bleues N°50 : La Traque - Par Raoul Cauvin et Willy Lambil - Editions Dupuis
Les Tuniques bleues N°50 : La Traque
Editions Dupuis

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1L’album des Tuniques bleues N°35, Captain Nepel, est un pamphlet contre le leader du Front National.

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