Les aventures de Tintin en yiddish

10 novembre 2010 8 commentaires
  • Le 7 novembre dernier a été présenté à la Foire du Livre d’Anvers la maquette d’une version de Tintin en yiddish, la langue vernaculaire des juifs d’Europe centrale. Une édition paradoxale quand on connaît les différentes représentations de l’image des juifs dans l’œuvre d’Hergé.

Ce n’est pas la première fois qu’une bande dessinée se trouve traduite en yiddish. Dès la fin du 19e Siècle des bandes dessinées paraissent dans les journaux yiddish publiés à New York et à Paris. Dans les premiers comic strips américains, même quand ils ne sont pas créés par des auteurs juifs, des mots de yiddish cockney apparaissent sporadiquement.

Dans les années 1920, le célèbre poète yiddish Der Tunkeler, le traducteur yiddishiste de Henrich Heine, traduisit les bandes dessinées de Wilhelm Busch (Max und Moritz devenant Notl un Motl), un auteur pourtant qui donna parfois une image peu flatteuse des juifs.

Mais le premier album à proprement parler date de 1984 : Il s’agit d’Un contrat avec Dieu de Will Eisner (An Opmakh mit Got, coédition entre la librairie Lambiek et Magic Strip) publiée en deux versions : lettres hébraïques et lettres romaines. Rien d’étonnant à ce que les aventures de Fromme Hirsch se retrouvent dans la langue parlée par les parents de Will Eisner qui étaient autrichiens. Le succès n’a pas été fulgurant : les jeunes juifs ne parlant pas le yiddish, et les vieux juifs ne lisant pas les bandes dessinées…

Une édition paradoxale

Et voici que Tintin s’y met. À l’occasion de la Foire du Livre d’Anvers qui a eu lieu le 7 novembre dernier, une association néerlandaise, Hergé Genootschap, avait organisé une bourse des éditions étrangères de Tintin. Le reporter à la houppe est en effet traduit dans une centaine de langues et les organisateurs avaient organisé une rencontre avec plusieurs des traducteurs de Tintin. C’est dans cette circonstance qu’a été présentée la maquette d’une version de Tintin en yiddish traduite en accord avec les éditions Casterman.

Pour les juifs, ce rapprochement est surprenant car tous ont en mémoire les différentes représentations des juifs par Hergé dans Tintin, portant souvent les traces de l’antijudaïsme chrétien si commun dans la bande dessinée belge [1]. On se souvient du fripier juif dans Tintin au Pays des Soviets, de l’antiquaire de L’Oreille cassée, de Rastapopoulos dont bien des caractéristiques renvoient au « rastaquouère » producteur de cinéma stigmatisé par Céline, jusqu’aux dessins carrément antisémites de L’Étoile mystérieuse, parus dans Le Soir volé en 1942. Il n’est pas jusqu’à la représentation des terroristes juifs de L’Or noir apparaissant au lendemain de la guerre (disparus dans les versions ultérieures) qui ne soient marquée d’ambigüité.

Hergé s’est longuement expliqué sur ces clichés qu’il attribuait à son environnement (il qualifia lui-même Le Vingtième Siècle de journal d’ « extrême-droite ») et s’en est parfois même excusé. Il est probable qu’il aurait beaucoup apprécié cette version en « langue juive » [2] qui sonne un peu pour lui comme une réhabilitation. Cette version n’est en ce moment qu’à l’état de maquette, mais quand elle sera en librairie, nous ne manquerons pas de vous en informer.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Source de l’info : Objectif Tintin

En médaillon : Dessins d’Hergé. (c) Moulinsart.

[1Certains lecteurs savent que je planche depuis quelques années sur la question, ces travaux devant aboutir dans un ouvrage collectif, La Diaspora des bulles, non encore achevé à ce jour.

[2À noter que Tintin été traduit en hébreu notamment par le dessinateur israélien Uri Fink chez Modan et par la traductrice Dorith Dalioth Rabinovitch pour sa version télévisée.

 
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8 Messages :
  • Tintin et la haine du commerce
    11 novembre 2010 09:41, par Jacobs

    L’archétype psychologique du juif chez Hergé, ressemble en fait fort à la vielle propagande royaliste mercantiliste (platonicienne !) : c’est-à dire, au mépris de l’activité commerciale (qui menace les privilèges "divins").
    Pourtant dans "La Licorne", Tintin n’hésitait pas à marchander la maquette de bateau, dira-t-on.
    Il ne faut pas s’y tromper cependant : ni Tintin, ni le brocanteur de "La Licorne" ne sont sujets à la passion avilissante de l’enrichissement ...

    Cette optique mercantiliste exprimée souvent par Hergé est d’ailleurs largement confortée par l’image des industriels dans Tintin en Amérique... qui dépasse déjà bien le cliché religieux.

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  • Les aventures de Tintin en yiddish
    11 novembre 2010 22:04, par Lo

    Merci pour cette info Didier,
    Savez-vous s’il s’agira d’une adaptation en alphabet hébraïque ou latin ? Quels titres seront concernés ?

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  • Les aventures de Tintin en yiddish
    12 novembre 2010 07:09

    Et avec L’étoile mystérieuse, on aura peut être droit à une plainte comme avec Tintin au Congo...

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    • Répondu par Lo le 12 novembre 2010 à  09:23 :

      Non, car l’Etoile mystérieuse a été "corrigée" en conséquence et ne peut plus être taxée d’antisémitisme ou de sympathie envers les forces de l’axe. Tintin au Congo pose un vrai problème car il continue de justifier une suprématie européenne en propageant une image dégradante des noirs.

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  • Les aventures de Tintin en yiddish
    12 novembre 2010 09:00, par PPV

    « car tous ont en mémoire les différentes représentations des juifs par Hergé dans Tintin, portant souvent les traces de l’antijudaïsme chrétien si commun dans la bande dessinée belge »

    Tous, vraiment ? Allons, allons, Didier, il est peu probable que l’ensemble de la communauté juive garde ce genre de stigmate, les plus agés, peut-être, la génération actuelle je n’en crois pas un mot.

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    • Répondu le 12 novembre 2010 à  09:33 :

      Il ne s’agit pas ici de stigmate. Il s’agit de représentations. Je pense que n’importe quel juif (certains de nos lecteurs pourront le confirmer) a pu remarquer que certaines de ces représentations portent des traces de l’antisémitisme propre au contexte dans lesquelles elles ont été créées. Il s’agit ici d’un fait que vous ne pouvez pas raisonnablement contester.

      Et si vous les découvrez, ces représentations, par le biais de mon article, c’est qu’il avait de bonnes raisons d’exister.

      Tout cela ne mérite ni plainte, ni procès. Il y a prescription à mon sens, et comme je vous l’ai dit, Hergé s’en est expliqué.

      Mais dans la mesure où des représentations existent dans le commerce sans aucun appareil critique, il est bon d’en rappeler le sens de temps en temps...

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      • Répondu par Pic le 15 novembre 2010 à  16:57 :

        Oui, Didier parle bien de mémoire et non de stigmates.

        Quand à la "jeune" génération, pour beaucoup, elle fait bien de ne pas oublier l’histoire pour ne pas qu’elle se répète.

        Louons et propageons la parole des réfugiés des camps du système nazi qui ont dû surmonter l’horreur absolu de leur expérience et se confronter en plus à l’indifférence et à l’incrédulité ambiante.

        La plupart de ces femmes et hommes n’ont pu parler qu’après des décennies après leur retour pour toutes ces raisons.

        D’ailleurs, je viens aujourd’hui de voir à public sénat un reportage sur un album dont le sujet est le camp de Dora.
        (KZ DORA par Robin Walter, chez "des ronds dans l’O)
        Comme quoi la "jeune" génération vous salue bien.

        Et n’importe quel non-juif est aussi capable d’être sensible et en révolte face à l’antisémitisme, comme au racisme, au jeunisme, à la misogynie et autres prurits de la nature humaine.

        "Résister, c’est tous les jours" nous a confié Lucie Aubrac.
        Nous n’oublions pas.

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  • Les aventures de Tintin en yiddish
    1er janvier 2012 18:09, par Marcelin SwitCH

    « Il n’est pas jusqu’à la représentation des terroristes juifs de L’Or noir apparaissant au lendemain de la guerre (disparus dans les versions ultérieures) qui ne soient marquée d’ambigüité. »
    Précision factuelle à propos des combattants sionistes représentés dans L’Or noir : ils apparaissent non pas "au lendemain" mais au tout début de la guerre (Le Petit Vingtième, 11 janvier 1940, si je ne me trompe).
    Si on ne peut projeter sur cette partie de l’album l’ombre de la Shoah, cela ne dissipe pas nécessairement le soupçon d’une connotation antisémite, encore qu’elle ne soit pas évidente dans ce cas-ci. Le groupe armé qui enlève par erreur Tintin est surtout mis en symétrie avec une troupe arabe agissant de la même manière.
    L’épisode fut interrompu par l’offensive allemande du printemps 1940, puis poursuivi après la partition de la Palestine. On ignore si Hergé songeait à une autre suite dans la première version. L’effacement des Britanniques et de leurs adversaires des deux bords se fera dans les années 70.

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