Les chemins de traverse de Dominique Véret et d’Akata

25 juillet 2012 1 commentaire
  • Le label Akata (éditions Delcourt) a dix ans. Derrière ce logo en forme de gemme, il y a un éditeur hors normes qui étonne les Français et qui subjugue les professionnels japonais. Croquis rapide d'un personnage complexe.
Les chemins de traverse de Dominique Véret et d'Akata
Fruit Basket, le best-seller du catalogue Akata avec 2,2 millions d’albums vendus
Ed. Delcourt - Akata

Dominique Véret est un cas à part dans l’édition de bande dessinée francophone. Rarement on y rencontre un personnage aussi "habité" par sa passion.

La plupart de ses collègues parlent de parts de marché ou esquissent une sociologie des lecteurs de mangas tandis que notre homme s’engage dans une logorrhée qu’il est difficile d’arrêter, qui fait rire même, tellement elle s’encombre de concepts et d’une terminologie qui tient davantage de celle d’un gourou ou d’un philosophe que de celle d’un éditeur.

Pourtant, Dominique Véret est la voix qui est écoutée avec le plus d’attention par les éditeurs japonais et, quand on veut bien s’y intéresser, ses propos ont bien plus de sens que l’ordinaire langue de bois des éditeurs.

Car Véret n’est absolument pas un geek du manga. Sa culture d’origine est la bande dessinée franco-belge. Svelte, la cinquantaine triomphante, Dominique Véret a roulé sa bosse. C’est un enfant de la balle, issu d’un milieu populaire, qui a commencé comme libraire d’occasion sur les marchés de Montreuil et de la région parisienne.

Nana, l’autre best-seller de la maison.
Ed. Delcourt - Akata

Ses débuts dans l’édition sont assez ingénus : à la fin des années 1970, il provoque la rencontre entre Léo Mallet et Tardi et convainc ce dernier à adapter Nestor Burma en BD. L’idée est bonne et constituerait un bon départ pour un jeune éditeur, mais le jeune homme est trop tendre, trop idéaliste et Casterman saura tirer profit de sa naïveté...

Entre-temps, Véret a découvert la sagesse orientale. Ses nombreux voyages en Asie lui apporteront une passion pour ce continent, dans son ensemble. Il l’épouse littéralement puisqu’avec sa femme Sylvie Chang, il deviendra l’un des fers de lance du développement du manga en France.

Tandis que J’ai Lu n’y voit qu’une diversification rentable de son catalogue de livres de poche, publiant ses collections le nez collé sur les courbes d’audience des dessins animés passant à la télévision, et que Glénat entre dans le manga presque par hasard en publiant Akira d’Otomo puis Dragon Ball de Toriyama en raison de leur proximité graphique avec le style franco-belge, Véret qui a ouvert avec la famille de son épouse une des premières boutiques de manga à Paris, rue Keller, où il importe anime et manga en VO et développe une diffusion de vente par correspondance, crée le label éditorial Tonkam en 1994.

Il sait très vite s’entourer de connaisseurs passionnés comme Éric Faurie ou Pascal Lafine, qui travaillait alors pour le Club Dorothée.

Dominique Véret devient le premier "vrai" éditeur de manga en France : "Dès le départ, Dominique Véret fuyait les séries commerciales, raconte Pascal Lafine. Il ne voulait pas faire de l’argent facilement avec des séries qui passaient à la télé, alors qu’il aurait pu le faire ! Il voulait publier des BD qui avaient un message derrière ! Au départ, Tonkam c’est vraiment Dominique. C’est lui qui a su réunir des gens qui ont lancé cette entreprise. C’est lui qui a bâti un catalogue qui ne cherchait pas forcément les best-sellers."

Dominique Véret. Avec Tonkam et Akata, il a façonné le visage du manga en France
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

De fait, derrière Video Girl Aï de Masakazu Katsura, il publie véritablement, non pas des séries, mais des auteurs de mangas : Osamu Tezuka (L’Histoire des 3 Adolf, La Vie de Bouddha, Phénix, L’Arbre au soleil,...), Taiyō Matsumoto (Amer Béton, Ping Pong...), etc.

L’approche révolutionne la perception du manga dans le monde francophone et fait de la France le pays où la richesse et la diversité du manga est la mieux représentée dans le monde.

Après une restructuration familiale de sa maison d’édition, les éditions Delcourt prennent le contrôle de Tonkam, désormais dirigée par Pascal Lafine, tandis que pour le même éditeur, Dominique Véret et Sylvie Chang créent le label Akata avec l’aide de Bruno Pham.

La Force des humbles : un titre de manga et une profession de foi
Ed. Delcourt - Akata

La ligne éditoriale est-elle vraiment différente de celle pratiquée chez Tonkam ? Pas vraiment, car on ne se refait pas : "Le critère le plus important, nous dit Dominique Véret, est le respect du lecteur. Notre rôle est éducatif, il faut donner au lecteur l’occasion de s’élever, mais de manière invisible car nous ne sommes pas des porteurs de vérité : la vérité est une chose absolument personnelle, propre à chacun, pas question que nous entrions là dedans. Nous sommes dans une société qui est dans une fuite en avant permanente. Il faut bien faire des efforts pour que cela s’arrête !"

Cette façon de faire est-elle compatible avec la politique du groupe Delcourt qui contrôle désormais trois labels de manga : Les mangas Delcourt, Tonkam et Soleil Manga ? "Il n’y a aucun conflit. Guy a fait de telle manière que chacun puisse travailler dans son coin. Pascal Lafine aime bien les séries pour teenagers. Soleil développe plus le côté gothique. Cela tombe bien, je n’aime pas vraiment leurs trucs. D’une manière générale, je n’ai aucun préoccupation de concurrence. Il faut d’ailleurs sortir de ce système qui sert juste à faire augmenter les avances de royalties et à rendre nos interlocuteurs japonais de plus en plus insupportables. Nous sommes pieds et poings liés avec les Japonais à cause de ce genre de compétition sur un marché qui produit des BD à en dégueuler."

Ayako, l’un des titres les plus engagés d’Osamu Tezuka
Ed. Delcourt - Akata

En dix ans, Akata a produit quelques remarquables best sellers dont émergent principalement Fruit Basket de Natsuki Takaya et Nana de Ai Yazawa. La première a vendu 2,2 millions d’exemplaires en France, alors que l’on s’apprête à en proposer une nouvelle traduction. "C’est le manga que l’on a fait dans les moins bonnes conditions et on a envie de l’améliorer" s’enflamme notre éditeur.

Dans le catalogue Akata, on trouve aussi ce joyau d’Osamu Tezuka : Ayako et bien d’autres perles rares qu’il faut absolument découvrir : " Pour moi, La Force des humbles de Hiroshi Hirata, en fait partie, argumente Dominique Véret. On n’y dit pas n’importe quoi. J’ai aussi aimé publier Tajikarao de Kanji Yoshikai (Dessin) et de Jinpachi Mori (scénario). Ce sont des bouquins qui parlent de ce qui se passe maintenant. Le monde est actuellement en surchauffe parce qu’il y a d’une part des gens qui ont des connaissances qui sont héritées de la tradition et d’autre part, des connaissances qui sont recouvrées par le monde scientifique. Les moins cons d’entre eux s’associent pour "pianoter" les êtres humains et faire exploser la planète. Ces deux livres donnent des pistes pour comprendre cela."

Ce qui n’empêche pas notre éditeur d’avoir des regrets : "Je trouve qu’Inugami de Masaya Ono n’a pas été assez bien compris, de même que Coqs de combat d’Akio Tanaka dont 21e tome vient de sortir."



Dans le domaine des genres, Véret est assez content d’avoir mis en valeur le Shôjô manga (ou manga pour jeunes filles) : "Pour moi, les deux auteures importantes sont Mari Okazaki ("Complément affectif", "Shibuya Love Hotel",...) et Kahori Onozucca ("Nico Says", "Amours Félines",...). Cette dernière est une auteure avec un "grand A", une femme japonaise qui vous entraîne dans des trucs un peu hardcore que la femme française libérée, estampillée "MLF", n’est pas encore prête à accepter. Les femmes françaises sont capables d’accepter "Baise-moi" de Virginie Despentes mais ignorent les œuvres majeures d’auteures japonaises qui vont dans cette direction. La femme asiatique peut continuer à être une mère et une salope délurée en même temps, tandis que la femme française va avoir du mal à être une "bonne mère" dans ces conditions. Il y a encore un travail à faire..."

Il y a encore Ki-itchi de Hideki Araï, qu’il a découvert en cherchant en 2002 une BD qui parle de l’attentat du 11 septembre 2001, le Shojo déjanté Mitsuko Attitude de Mamoru Kurihara, "éducatif et burlesque" qui invite à connaître la naturopathie et la bonne bouffe, "une petite initiation à prendre soin de soi, de son corps", le retour ces jours-ci, après une longue interruption, de Coqs de combat de Akio Tanaka devenu un classique, et puis un retour aux Shonen, "mais des Shonen hyper-électriques" promet-il, assurant par avance que l’on sortira des sentiers battus.

Le chemin de Dominique Véret passe aujourd’hui par Akata, mais qu’en sera-t-il demain ? Seul lui le sait pour qui le parcours a été une permanente remise en question. Chapeau bas, Monsieur Véret.



(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
1 Message :
  • Les chemins de traverse de Dominique Véret et d’Akata
    25 juillet 2012 13:51, par Philippe Capart

    Concernant le duo Mallet-Tardi, j’ai eu un autre son de cloche sur son origine : "j’ai fait un portfolio avec Tardi et Mallet. J’ai été chercher Léo Mallet, et j’ai été boire des coups avec les deux, et puis de là naît le duo Tardi-Mallet. Qui après va s’exploiter très bien chez Casterman" Etienne Robial (interviewé en Juillet 2012).

    Répondre à ce message