Les exo-planètes, nouvel horizon du scénario ?

18 avril 2016 0 commentaire
  • Trois albums traitant des exo-planètes paraissent simultanément ces jours-ci : deux séries de Leo ("Les Survivants" T. 4 et "Centaurus" T. 2), ainsi qu'une nouveauté aux Humanoïdes Associés ("Exo"). Les exo-planètes remplaceraient-elles les continents inconnus qui nous faisaient rêver jadis?

Dès ses origines, comme d’autres médias de narration, la bande dessinée s’est présentée comme un moyen d’évasion et de découverte. De par ses origines éducatives, par ailleurs, cette thématique s’est souvent combinée attachée à rendre plausible, sinon documentaire, ces récits afin de les marquer au sceau de l’authenticité. Comment Tintin aurait-il mieux entraîner ses lecteurs chez les Soviets, au Congo ou en Amérique sans qu’Hergé ne puise son inspiration au cœur des musées et de l’expérience des témoins de l’époque ?

Mais avec le temps, les Terrae Incognitae terrestres se sont réduites à peau de chagrin. On a certes été sur la Lune, mais vus d’ici, les territoires martiens paraissent bien désertiques ! Pour faire rêver le lecteur, il reste la science-fiction est une ressource infinie. Mais il était compliqué de présenter des récits réalistes avec des faune et flore adaptées… jusqu’à ce qu’on découvre les exo-planètes !

L’idée d’une planète habitable par l’homme en dehors de notre système solaire n’est certes pas nouvelle, mais elle a pris de l’essor avec les maux actuels de notre espèce (surpopulation, réchauffement climatique, déforestation, pollution, extinction d’espèces animales, etc.). De quoi renforcer la volonté pour l’homme de prendre un nouveau départ, d’autant plus que les télescopes sont maintenant capables d’identifier des exo-planètes dans les systèmes solaires proches de la Terre.

Les exo-planètes, nouvel horizon du scénario ?
Les Survivants,T4 par Leo (Dargaud)

Leo, le découvreur d’univers

Léo, à "Quai des Bulles"
Photo : Nicolas Anspach

En bande dessinée, c’est bien entendu Leo qui reste l’auteur emblématique de cette thématique. Depuis la sortie du premier tome d’Aldébaran (1994), cet ingénieur brésilien n’a cessé d’emporter les lecteurs dans de surprenantes et passionnantes aventures aux côtés de ses personnages humains découvreurs de planètes inconnues.

La recette de Leo est d’une sobre efficacité : il a juste transposé le récit d’aventures du XIXe et du début du XXe sur d’autres planètes, laissant libre cours à son imagination et à sa vision scientifique pour représenter les animaux, plantes et indigènes que ses héros peuvent rencontrer.

Plus de vingt ans après le premier tome d’Aldébaran, sa recette et le succès apparenté ne se sont pas démentis. La meilleure preuve est constituée par le tome 4 des Survivants, déjà le dix-neuvième tome de ses Mondes d’Aldébaran. Pour cette série, Leo a chamboulé la donne des précédents Aldébaran, Betelgeuse et Antarès en conférant à ses personnages le rôle de naufragés de l’espace. En découvrant le récit de manière chronologique aux côtés des Survivants, on comprend mieux leurs réactions, ce qui renforce l’identification, surtout que la galerie de personnages est vaste et bigarrée.

Les Survivants,T4 par Leo (Dargaud)

Comme l’indique le sous-titre de cette série (Anomalies quantiques, l’autre particularité des Survivants se situe dans le décalage temporel. Comme dans Sur l’Étoile – Une Croisière Citroën de Moebius, la planète sur laquelle se sont écrasés nos naufragés terriens attire en réalité tous les vaisseaux qui passent à sa portée. Certainement la conséquence des anomalies quantiques qui, en plus d’imposer que des peuplades de races et d’évolution différentes doivent se côtoyer avec les moyens du bord, provoquent des décalages temporels qui bouleversent encore davantage les maigres attaches de nos protagonistes..

Si cette série a débuté de façon classique et heureusement mystérieuse, chaque nouveau tome apporte son lot de révélations étonnantes et de développements dans les relations entre les différents personnages. Cette seconde particularité n’est pas à prendre à la légère, car Leo pousse très loin le réalisme, n’hésitant à faire varier les couples ou à provoquer de funestes rencontres.

Les Survivants,T4 par Leo (Dargaud)

Ce tome 4 débute en fanfare avec une révélation explosive dès la première page (voir ci-dessus) ! Les découvertes, les rivalités ou les collaborations entre espèces se succèdent ensuite à un rythme effréné jusqu’à ce que se produise ce que la couverture laisse imaginer : une rencontre avec la créature-pivot des Mondes d’Aldébaran : la Mantrisse !

Avec Les Survivants, Leo a donc développé la série qui propose le plus de bouleversements pour l’homme. C’est d’ailleurs pour cela qu’il se focalise tellement sur ses personnages, ce qui confère à l’ensemble une force et une acuité rarement atteintes. Les amateurs qui auraient fait l’impasse sur Les Survivants devraient rapidement rattraper leur retard, mais, comme le reste des lecteurs, ils ne pourrons échapper à une désillusion : la série ne comptera que cinq tomes, et se terminera donc au prochain volume.

Les Survivants,T4 par Leo (Dargaud)

Centaurus : enfin du concret

Comme vous le savez, l’avantage avec Leo, c’est qu’il multiplie les horizons galactiques. Et les lecteurs en manque de découvertes d’exo-planètes pourront se rabattre sur Centaurus, la série que Leo a inaugurée l’année dernière avec son compère Rodolphe (Trent, Kenya, Namibia) et le dessinateur d’Avant l’Incal et des Technopères, Zoran Janjetov.

Ici, plus question de naufragés, car le récit de Centaurus débute à bord d’un gigantesque « vaisseau-monde » qui a quitté la Terre à l’agonie. Vingt générations se sont succédées depuis son départ il y a 400 ans, car le vaisseau est en route pour un objectif bien précis : trouver une planète susceptible d’accueillir les descendants des terriens. Vera, satellite de l’étoile Proxima Centaurus, est la planète-cible. Envoyé en reconnaissance, un équipage perd la liaison avec le vaisseau (à la suite d’un sabotage) et découvre un monde peuplé d’étranges et placides indigènes, ainsi que d’étonnants et angoissants animaux.

© Éditions Delcourt, 2016 – Léo,Rodolphe, Janjetov

Si Centaurus présente bien des caractéristiques des univers de Leo, le talent de son complice et co-scénariste Rodolphe se déploie également dans ce second tome. Ce récit de science-fiction se teinte d’une connotation presque fantastique : une race de géants intelligents aurait peuplé cette planète et aurait voyagé à l’aide de soucoupes volantes comme celles que des témoins terriens avaient pu décrire. Ces soucoupes se présentent d’ailleurs comme une flotte prête à l’invasion.

D’autres éléments étranges viennent compléter ces révélations : un organisme aurait pénétré dans la carlingue du vaisseau-mère vingt ans auparavant pour engendrer des enfants humains dotés de mystérieux pouvoirs... Et que penser de ses étonnantes reliques terriennes que l’expédition rencontre, tel que ce cuirassé américain de la Seconde Guerre mondiale, échoué en plein désert ?

CentaurusT2, par Leo, Rodolphe, & Janjetov (Delcourt)
© Éditions Delcourt, 2016 – Léo,Rodolphe, Janjetov

Si Rodolphe manie ainsi les références multiples, allant de la Quatrième Dimension à Rencontre du 3e type, ce sont également ces explorateurs du futur qui guident le lecteur. Ils suivent un chemin parallèle à ceux qui découvrirent par exemple les cités précolombiennes désertées par leur population, une sensation étrange de calme avec des dangers tapis dans l’ombre.

Une bonne part de la réussite du récit provient du graphisme inspiré de Zoran Janjetov : si son style emprunte, comme il se doit, au graphisme de Leo pour ne pas désorienter le lecteur, il impose néamoins sa propre patte, notamment dans l’étonnante structures des bâtiments, d’inspiration presque précolombienne !

Moins focalisé sur l’identification aux personnages qui, pour certains d’entre eux, cachant encore leur jeu, Centaurus renouvelle le motif de l’exo-planète en faisant un lien avec notre propre Histoire. Un procédé intrigant mené de main de maître par Janjetov, si l’on fait exception de ses visages barbus à l’étrange trait épais. Un second tome captivant, et qui attend une suite rapide !

CentaurusT2, par Leo, Rodolphe, & Janjetov (Delcourt)
© Éditions Delcourt, 2016 – Léo,Rodolphe, Janjetov

Exo : le mythe écorné du paradis perdu

Cette veine de récit fantastique qui se nourrit du mystère d’un contact entre humains et extra-terrestres trouve un très intéressant écho avec Exo, la série qui vient de paraître aux Humanoïdes Associés, et dont les auteurs Jerry Frissen & Philippe Scoffoni nous ont accordé un entretien. A rebours des deux séries précitées, l’exo-planète Darwin II découverte par les humains n’est pas le terrain de découverte des explorateurs, mais bien celui du lancement d’une intrigue qui prend principalement place sur Terre pour ce premier tome, et sur la Lune !

En, effet, Exo relate la découverte réalisée par la NASA d’une exo-planète capable d’abriter la vie. Située à quatre années-lumière de la Terre -ce qui n’est pas sans soulever un paradoxe, car une sonde atteindrait ce lieu en quarante ans, Darwin II suscite nombre d’interrogations, et fait immédiatement l’objet d’un projet d’exploration par une sonde spatiale. Au même moment, une station orbitale est traversée par un projectile en provenance de la lune, tuant plusieurs astronautes. Coïncidence ? Certainement pas, car plusieurs sphères brillantes s’échappent de l’obus ayant atteint la Terre. Ils cherchent des hôtes...

Exo, T1 : Darwin II - Par Jerry Frissen & Philippe Scoffoni - Les Humanoïdes Associés

Si ce premier tome d’une trilogie annoncée présente un schéma très classique, il en est néanmoins terriblement efficace. Philippe Scoffoni dessine toutes les situations avec une acuité redoutable et utilise adroitement les couleurs pour souligner l’ambiance des différentes séquences qui s’imbriquent. En effet, après une courte présentation des principaux protagonistes, le récit orchestré par Jerry Frissen passe de surprises en interrogation, pour mieux passionner le lecteur.

Que cela soit donc par le sujet des exo-planètes ou grâce au suspens des révélations à venir, ces trois séries nous ont passionné et prouvent toute la richesse de ces thématiques complexes que l’on peut développer autour de ces planètes, à la fois proches de nous dans notre esprit, mais qui demeurent aussi mystérieuses qu’inaccessibles. Pour le plus grand bonheur des scénaristes.

Exo, T1 : Darwin II - Par Jerry Frissen & Philippe Scoffoni - Les Humanoïdes Associés
Documents
CentaurusT2, par Leo, Rodolphe, & Janjetov (Delcourt)

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander :
- Exo T1 par Jerry Frissen & Philippe Scoffoni (Les Humanoïdes Associés) chez Amazon ou à la FNAC
- Centaurus T2 par Leo, Rodolphe, & Janjetov (Delcourt) chez Amazon ou à la FNAC
- Les Survivants T4 par Leo (Dargaud) chez Amazon ou à la FNAC

Concernent cette thématique, lire également
- Après "Centaurus" et "Namibia", Leo et Rodolpe explorent de nouveaux horizons et notre chronique de Centaurus T1
- notre interview de Jerry Frissen & Philippe Scoffoni : « Avec "Exo", une histoire de science-fiction probable ; il a donc fallu crédibiliser les libertés que nous prenons avec la réalité scientifique. »

  Un commentaire ?