Les habits neufs de l’histoire de la bande dessinée francophone (1/3) : les éditeurs de BD entre 1950 et 1990

8 février 2021 6
  • « BD2020 – L’Année de la bande dessinée » aura au moins eu cette vertu : celle de voir apparaître une quantité substantielle de nouveaux chercheurs qui écrivent pour nous une nouvelle approche de l’Histoire de la bande dessinée. Une Histoire qui aborde à la fois ses supports, sa diffusion et son évolution esthétique. Intéressons-nous aujourd’hui, pour faire un point, à trois publications récentes : « Publier la bande dessinée : les éditeurs franco-belges et l’album. 1950-1990 » de Sylvain Lesage, « Presse et bande dessinée – Une aventure sans fin » d’Alexis Lévrier et Guillaume Pinson [dir.] et « Le Bouquin de la bande dessinée » de Thierry Groensteen [dir.]
Les habits neufs de l'histoire de la bande dessinée francophone (1/3) : les éditeurs de BD entre 1950 et 1990
Sylvain Lesage
Photo : DR - Université de Lille

On l’attendait depuis longtemps, le chemin a été long ! Il y a un peu plus de dix ans, on pouvait lire sur ActuaBD dans un article intitulé « Pour une nouvelle Histoire de la bande dessinée » (Août 2009), la remarque suivante : « Par sa présence dans des espaces muséaux prestigieux : Le Louvre, le Musée du Quai Branly, la Maison rouge à Paris, les Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles, ou le Musée d’Art contemporain de Lyon ou du Havre… mais aussi par la création de nouvelles institutions : Musée Hergé, le CIBDI à Angoulême, la BD accède à la reconnaissance. Mais dans le domaine de l’Histoire, la recherche reste à la traîne. »

L’article détaillait ensuite quelques-uns de ces secteurs de la recherche quelque peu oubliés : l’insuffisance de la contextualisation et le manque d’attention des historiens d’alors pour la technique, la diffusion, le contexte politique des publications, etc. Bref de leur inscription dans l’histoire culturelle de leur époque. La relation de la personnalité des auteurs se limitait le plus souvent au seul exercice de l’interview, sans vraiment d’esprit critique. « On connaît la moindre pétouille d’Hergé mais on ignore tout des conditions de travail de Georges Dargaud ou des éditions Bayard dans les années soixante » pouvait-on lire.

Il va sans dire que cette génération d’historiens, à de rares exceptions près, n’a pas vu venir et a assez peu documenté les évolutions techniques de ces vingt dernières années : l’influence du jeu de rôle (et sa dimension la plus populaire : le jeu vidéo), la « génération blog », l’influence des réseaux sociaux et le bouleversement de la chaîne de production (disparition du métier de photograveur, impression numérique…) et de la diffusion-distribution (financement participatif, plateformes comme Amazon…), de même que leur impact sur le statut des auteurs, sans parler d’un contexte de la culture populaire dynamisé par les mangas comme par Hollywood.

Vers une nouvelle Histoire de la BD franco-belge

Publier la bande dessinée : les éditeurs franco-belges et l’album, de Sylvain Lesage (Presses de l’ENSSIB, Université de Lyon) paru en février 2018, est sans conteste une avancée majeure dans l’historiographie de la bande dessinée franco-belge. Enfin, voici un vrai travail d’historien appuyé sur des ressources rarement exploitées par les spécialistes habituels de la bande dessinée : archives d’entreprises (Hachette, Casterman…), enquêtes et études statistiques, analyse du Dépôt Légal, lecture de la presse professionnelle, interviews d’acteurs de la chaîne du livre…

Situant son investigation dans les années 1950 à 1990, Sylvain Lesage s’intéresse au produit émergent de cette époque : l’album. Lesage fait le constat que dans les cinq dernières décennies, en dépit d’une grande pluralité des approches théoriques, « Bien peu, pourtant, se posent la question des supports… »

Et de prendre l’exemple d’Hergé : « …la plupart des travaux qui en décryptent les aspects formels, littéraires ou historiques évoquent Tintin, implicitement ou explicitement, à travers le prisme unique de l’album. » Qu’il désigne d’entrée comme « une exception culturelle  » du marché francophone. Or, on le sait : Tintin est né dans la presse et son support (prépublication dans Le Petit Vingtième, dans Cœurs Vaillants, dans le « Soir volé », dans Het Laatste Nieuws, puis dans le Journal Tintin) a subi au fil des ans ce que Lesage appelle un « effet codex » qui se signale par une « refonte des manières de raconter en images, de créer, de publier, de diffuser, de lire ou de critiquer la bande dessinée, sous l’effet de la banalisation de l’album. »

Voilà qui est bien neuf. Sous ses titres de chapitres qui font un clin d’œil à quelques chefs d’œuvre de la BD, Lesage fait une analyse détaillée de cette période qui correspond à « une redéfinition en profondeur des pratiques et des hiérarchies culturelles. L’allongement de la scolarité, la banalisation des études et l’entrée plus tardive dans la vie active transforment les pratiques culturelles des jeunes des « Trente Glorieuses  » et l’une de ces transformations les plus spectaculaires réside dans «  l’effritement du modèle légitime de la culture. » Intéressant.

C’est la première fois que je vois un ouvrage appuyé sur des statistiques précises, comme l’évolution des ventes du Journal de Mickey entre 1953 (date de son retour en kiosque) et 1975 (source : OJD) comparées à celles de Spirou sur la même période, lesquelles mettent en évidence le tassement des ventes à partir du milieu des années 1960, moment où l’album décolle dans le mode d’usage des amateurs de BD.

Où l’on désigne l’éditeur de Bécassine, Gautier-Languereau, comme le vecteur d’un premier modèle commercial de standardisation de l’album, jusqu’à son déclin dans les années 1950. Où l’on décrit la mutation, dans l’après-guerre, des périodiques de la SPE, éditrice des fameux Pieds Nickelés, en fascicules-albums, étape originale qui annonce le marché émergent avec des séries comme Les Pieds Nickelés de Pellos, mais aussi Charlot et L’Espiègle Lili, le marché de collection à venir.

Le premier aussi qui se penche sur les productions de La Bonne Presse (Bayard) et de Fleurus (dont Cœurs Vaillants prépubliait Tintin et Milou en France) , la plus importante diffusion de bande dessinée de l’après-guerre appuyée sur une clientèle catholique avec, face à elle, la presse communiste issue de la Résistance, avec Vaillant (et bientôt Pif), chacune appuyée sur un important portefeuille d’abonnés.

On peut regretter dans cette analyse l’oubli des « Petits Formats » , ces fascicules en kiosque souvent d’origine italienne qui a pourtant connu son zénith précisément à la même époque. Mais bon, Rome, comme l’Histoire, ne s’est pas faite en un jour.

De la presse au livre

Après cette première période française, les Belges arrivent en force : Casterman, Dupuis et le Journal de Spirou, Le Lombard et le Journal Tintin, enfin Dargaud et Pilote, qui se situent dans le sillage de l’École belge. Un graphique montre la production exponentielle d’albums par l’éditeur de Marcinelle entre 1946 et 1975, en dépit des actions protectionnistes de la Loi de 1949 pour la protection de la jeunesse. Le chiffre d’affaires du département albums des éditions Dupuis passa de 44 000 € en 1946 à 9 millions en 1977. C’est la première fois que ces chiffres sont évoqués. La documentation est précise : on découvre le tirage moyen des séries Dupuis vers 1975, de Lucky Luke (796 055 ex) à Génial Olivier (24 250 ex). Des chiffres qui feraient rêver les éditeurs aujourd’hui…

Le duel Lombard-Dargaud est bien mis en évidence. Pour la première fois, on entre dans les secrets du partenariat fructueux noué, dans l’immédiat après-guerre, par Georges Dargaud et Raymond Leblanc, le dynamique patron des éditions du Lombard, empêtré de son côté dans une relation ambiguë avec Hergé qui voit dans la publication d’albums issus du Journal Tintin comme une concurrence potentielle pour sa propre production.

Mais avec l’arrivée d’Astérix dans les années 1960, dont les ventes en 1966 cumulent à 3 millions d’exemplaires, le rapport de force s’inverse et Dargaud devient l’éditeur incontournable jusqu’à ce qu’un « grand fossé » se creuse entre Dargaud et ses auteurs dans les années 1970.

Lesage décrit bien la décennie explosive des années « septante » qui inaugurent un « printemps de l’édition de bande dessinée » dont le chiffre d’affaire est multiplié par six entre 1974 et 1990. On sait qu’il a encore été multiplié par deux ensuite entre 1990 et aujourd’hui. On y apprend qu’entre sur la même période 1974-1990, le tirage moyen a été divisé par deux, descendant à une moyenne de 15 000 exemplaires. On sait ce qu’il en est aujourd’hui…

On y trouve aussi un travail pionnier sur l’histoire des libraires-éditeurs belges des année 1980, sur les éditions Futuropolis et l’émergence des nouveaux éditeurs alternatifs français qui bouleversent les formats éditoriaux établis. Au début des années 1990, le marché est en pleine mutation. Nous sommes à l’aube d’un grand mouvement de concentrations consécutif à la disparition progressive de la presse de bande dessinée nourricière des collections d’albums, mais aussi au déclin des entreprises familiales de bande dessinée nées dans l’après-guerre face au succès d’une bande dessinée qui ne s’adresse plus seulement à la jeunesse mais aussi à une large clientèle adulte. Ce faisant, la BD devient l’acteur majeur d’un secteur où elle ne jouait jusqu’ici qu’un rôle marginal : le secteur du livre.

« L’effet livre »

Dans L’Effet livre. Métamorphoses de la bande dessinée (Presses universitaires François Rabelais, 2019), Lesage prolonge son analyse -on peut parler de sampling- et se penche plus particulièrement sur la « sacralisation » que constitue pour la bande dessinée l’objet-livre qui transforme profondément l’approche du métier : la production devient plus formatée, plus « responsable », plus « marquettée » ; une division rationnelle du travail s’opère (scénaristes, dessinateurs, coloristes) tandis que le statut de l’auteur se modifie. Ainsi, le scénariste, jusque là invisibilisé, devient grâce à Goscinny, puis Greg, Convard ou Van Hamme, un facteur déterminant de l’identité de l’objet. Lesage souligne l’exception culturelle de cette caractéristique « franco-wallone » qui a peut-être permis l’émergence d’une nouvelle norme culturelle comme le « roman graphique ».

Si l’analyse a ses faiblesses (elle ne voit pas comment le format poche, un « échec » franco-belge dans les années 1980-1990, a fait le lit des mangas qui déferleront dans la décennie suivante), l’humilité du chercheur qui reconnaît que « les lacunes de notre connaissance du passé de la bande dessinée sont considérables » et qu’il faut un certain temps pour passer « de l’épopée à l’histoire », n’est pas feinte. Elle suscite d’autant plus l’appétit pour des approches nouvelles.

On en a un exemple plus précis encore dans (à suivre) : Archives d’une revue culte (Presses universitaires François Rabelais, décembre 2018) que Lesage codirige avec Gert Meesters, qui rassemble une quinzaine de chercheurs et qui consiste en une exploration dans les archives de cette aventure éditoriale de Casterman entre 1978 et 1997 (19 ans, 239 numéros et environ 29 000 pages publiées), navire-amiral d’une génération d’auteurs comme Hugo Pratt, Jacques Tardi, Jean-Claude Forest, Didier Cornés, Benoît Sokal, Benoît Peeters et François Schuiten, Philippe Geluck, Jean-Marc Rochette ou François Boucq qui ont marqué le paysage de la bande dessinée.

Les historiens d’aujourd’hui ne peuvent pas ignorer ces travaux remarquables.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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À suivre :
- Les habits neufs de l’histoire de la bande dessinée francophone (2/3) : presse et bande dessinée, un sujet encore inexploré
- Les habits neufs de l’histoire de la bande dessinée francophone (3/3) : la bande dessinée a son « Bouquin »

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-  L’Effet livre. Métamorphoses de la bande dessinée – Presses universitaires François Rabelais, 432 pages, 32€.
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-  (à suivre) : Archives d’une revue culte (Presses universitaires François Rabelais, 360 pages, 25€.
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6 Messages :
  • Merci pour cet article très intéressant. Vous m’avez donné envie d’en apprendre plus et de lire cet essai !

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  • "Le premier aussi qui se penche sur les productions de La Bonne Presse (Bayard, dont Cœurs Vaillants prépubliait Tintin et Milou en France) et de Fleurus, la plus importante diffusion de bande dessinée de l’après-guerre appuyée sur une clientèle catholique"

    Euh, Cœurs Vaillants plutôt chez Fleurus, non ?

    Et tu as raison, Didier, les écrits de Sylvain Lesage sont passionnants et novateurs.
    Amitiés,
    Patrick

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 8 février à  21:21 :

      Mais oui ! C’est corrigé.

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  • Bonne remarque sur l’ histoire des petits formats, je sais que Gérard Thomassian de la librairie Fantasmak à publié plusieurs ouvrages sur le sujet.
    Il me semble pressant de commencer à étudier cette histoire de la BD populaire, vu que presque tous les protagonistes sont disparus.

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    • Répondu le 9 février à  13:30 :

      La seule bd qu’il y avait chez moi quand j’étais petit c’était ces petits formats, Akim, Zembla, Bleck le roc etc... mais aussi ces drôles de bd qu’étaient Tartine ou Dodu le petit diable...et Elvifrance...

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      • Répondu par Dominique PETITFAUX le 9 février à  16:39 :

        Il est évident que l’histoire de la bande dessinée francophone est à réécrire. Sur cette question, voir par exemple la transcription dans le n° 13 de "Bananas" (à paraître en mars prochain) du débat qui s’est tenu au SoBD 2019. L’animateur en était Harry Morgan et les participants Manuel Hirtz, Jean-Pierre Dionnet, Gérard Thomassian et moi (www.bananas-comix.fr).

        Les écrits de Sylvain Lesage, qui vont dans ce sens, sont fort bienvenus. On peut déplorer cependant la qualité fort inégale des contributions à l’ouvrage "(À Suivre) - Archives d’une revue culte". Ainsi, l’autrice de l’article sur Corto Maltese accumule les erreurs, écrivant par exemple qu’après "Pif" la série s’est poursuivie en France dans "Charlie" (voir page 229). Mais dans l’ensemble, les contributions sont intéressantes. Qu’elles viennent toutes d’universitaires traduit néanmoins une forme de communautarisme que je trouve regrettable.

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