Les habits neufs de l’histoire de la bande dessinée francophone (2/3) : presse et bande dessinée, un sujet encore inexploré

17 février 2021 0
  • « Une histoire médiatique de la bande dessinée », telle est la promesse que nous font Alexis Lévrier, universitaire spécialiste de l’histoire de la presse et Guillaume Pinson, professeur de littérature, de théâtre et de cinéma de l’Université Laval, dans « Presse et bande dessinée : une aventure sans fin » (Ed. Les Impressions nouvelles). En réalité, cette compilation d’articles très inégaux passe un peu à côté du sujet.

Je me souviens d’un colloque tenu à Grenoble voici plus de vingt ans sur le sujet de l’univers juridique et politique de la bande dessinée [1] où défilaient d’éminents professeurs de faculté venus nous parler d’Astérix, de Tintin ou de Largo Winch. Dans la salle, j’étais assis à côté de Patrick Gaumer, l’auteur du Larousse de la BD et d’Annie Baron-Carvais, l’autrice du Que Sais-je ? sur le sujet. Ce colloque était, pour ces ferrailleurs de prétoires, un moment de récréation, une échappatoire momentanée d’un quotidien que l’on imaginait plus sérieux. Cela nous a valu des discours truffés d’éclats de rire, mais aussi d’un grand nombre d’erreurs, que les spécialistes de bande dessinée présents dans la salle n’avaient pas manqué de relever. « - Il semble bien que nous sommes sous surveillance !  » s’était alors exclamé le président de la faculté, un peu interloqué.

Heureusement, depuis, les universitaires ont à leur disposition un corpus de plus en plus structuré et les erreurs sont de moins en moins présentes dans leurs travaux, ce qui nous donne des interventions bien plus intéressantes et moins fantaisistes que naguère. Mais néanmoins, elles restent encore bien engoncées dans les préjugés et les aveuglements habituels de l’université. Qu’en est-il de cet ouvrage ?

Les habits neufs de l'histoire de la bande dessinée francophone (2/3) : presse et bande dessinée, un sujet encore inexploré
Les plagiats américains ont pérénisé l’oeuvre du Suisse Rodolphe Töpffer jusque dans le Nouveau Monde.
Merci au site/www.topfferiana.fr

Presse et bande dessinée

Il s’intéresse autant à la présence du 9e art dans la presse périodique qu’à la représentation de la presse dans la bande dessinée. Il s’échelonne en trois parties un peu composites. La première, la plus intéressante, s’intitule « La Bande dessinée, un art du journal. » Elle rappelle notamment que les « histoires en images » sont nées dans la presse ; qu’elles ont souvent partie liée avec la publication du dessin de presse, le grand phénomène culturel du siècle ; que ce dessin se trouve, au début du XXe siècle, concurrencé par la photographie. On termine par deux études de cas sur Le Concombre Masqué et sur Barbarella.

La seconde s’intéresse aux « héros journalistes », un standard de la bande dessinée du XXe siècle, avec des études de cas à propos de Tintin, de Gaston Lagaffe & la rédaction de Spirou et d’Adèle Blanc-Sec. La troisième porte sur les fictions d’actualité et les reportages dessinés.

Les contributeurs de ce recueil, pour une bonne part d’entre eux, restent dans leur zone de confort : soit, en spécialiste d’un corpus donné (l’histoire de la presse, de la caricature…), ils abordent seulement en surface un sujet qu’ils ont peu travaillé et n’émettent que des généralités ; soit ils se cantonnent à une focale très réduite, entre celles largement labourée depuis des années comme les sempiternels articles sur Tintin ou sur la BD de reportage et d’autres sujets, plus inédits, mais dont le lien avec le sujet général du livre est assez ténu.

On conviendra néanmoins que certains éclairages sont vraiment intéressants : sur la photographie (mais c’est un peu hors sujet) ; sur Gens de France et d’ailleurs de Jean Teulé, un thème rare joliment fouillé, ou encore sur Rishoumon de l’autrice israélienne Ilana Zeffren, une BD paraissant dans le quotidien israélien Haaretz, mais à ce jour inédite en France.

Le génie de Wilhelm Busch. L’effervescence de la bande dessinée entre 1860 et le début du XXe siècle reste un sujet peu étudié.
Merci au site/www.topfferiana.fr

Goût de trop peu

La plus grande déception vient de la promesse non tenue. Nous avons sous la main de vrais spécialistes de l’histoire de la presse qui nous annoncent que « la bande dessinée est un art médiatique ». Voilà qui nous fait saliver ! Dans leur introduction, les auteurs nous montrent qu’ils ont bien exploré la bibliographie sur le sujet. On nous parle de Töpffer, de Cham, de Caran d’Ache, de généralités sur la presse au XIXe siècle mais, à l’évidence, sur la question de savoir quand et comment la bande dessinée s’impose dans ce secteur, on reste sur notre faim.

Nos historiens de la première partie de l’ouvrage n’ont manifestement pas, en ce qui concerne le XIXe siècle, regardé de très près le corpus : flous dans les dates, présence diaphane d’informations sur les systèmes de diffusion, faiblesses dans les considérations techniques et dans la contextualisation historique, et surtout absence d’informations concrètes sur la situation des artistes. Le contexte de l’effervescence de la bande dessinée entre 1880 et le début du XXe siècle est à peine ébauché, sa diffusion internationale dans toute l’Europe et au-delà, jusqu’en Chine, au Japon ou en Amérique du Sud est totalement ignorée. Des pans entiers de la production sont passés sous silence. Et il semble encore que nos contributeurs ont du mal à considérer que la « littérature en estampes » (dixit Töpffer) que constitue la production des Imagiers (Épinal, Quantin, etc.) fasse pleinement partie de cette histoire.

Grâce à Thierry Groensteen, Benoît Peeters et Thierry Smolderen, largement cités, on évoque le passage de relais de Töpffer à Cham et sa diffusion aux États-Unis au milieu du XIXe siècle, mais si l’on se gargarise souvent sur les citations de Töpffer pour illustrer ses propos, on attendait davantage de trouvailles sur la présence de bandes dessinées ou de « proto-bande dessinée » (mot-valise bien commode) dans la presse, champ que David Kunzle (malheureusement peu traduit en français), Antoine Sausverd sur son site Töpfferiana ou encore Camille Filliot dans sa thèse sur « La Bande dessinée au siècle de Rodolphe Töpffer » ont pourtant largement défriché.

Il en est ainsi de la science. Comme disait Jean Rostand, chaque trait de lumière ne fait qu’accuser la profondeur de l’ombre.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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« Presse et bande dessinée : une aventure sans fin » - Par Alexis Lévrier et Guillaume Pinson [Dir.], (Ed. Les Impressions nouvelles), 28€

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- Les habits neufs de l’histoire de la bande dessinée francophone (3/3) : la bande dessinée a son « Bouquin »

[1Catherine Ribot [Dir.] – Droit et bande dessinée : l’univers juridique et politique de la bande dessinée, Presses Universitaires de Grenoble, janvier 1998. L’auteur de ces lignes a contribué à ce recueil.

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