Les habits neufs de l’histoire de la bande dessinée francophone (3/3) : la bande dessinée a son « Bouquin »

28 février 2021 11
  • « Le Bouquin de la bande dessinée » sort dans la mythique collection « Bouquins » chez Robert Laffont. Fort de plus de 150 entrées, cet ouvrage se veut un « dictionnaire esthétique et thématique », « un ouvrage de grande synthèse pour faire le point sur les notions relatives à ce mode d’expression […] à mi-chemin entre les arts du livre et les arts visuels. » Bon…

La collection Bouquins chez Robert Laffont est un des fleurons de l’édition francophone de ces quarante dernières années. Créée en 1979 par le grand éditeur Guy Schoeller, elle est une sorte de pendant de la collection La Pléiade chez Gallimard dont elle reprend l’idée d’une « bibliothèque idéale ». La collection compte plus de 600 titres à son catalogue et produit sept à huit titres par an. Pour la première fois, elle s’ouvre cette année à la bande dessinée.

Moins « chic » que La Pléiade, elle s’emploie comme elle à réunir des œuvres complètes et des dictionnaires sur des sujets aussi divers que le vin ou l’opéra, sur le modèle d’un ouvrage édité par l’Anglais Penguin en 1976, un fort volume souple et maniable de plus de mille pages : Le Capital de Karl Marx. Guy Schoeller, entreprit d’abord de publier l’intégrale des poèmes de Victor Hugo mais bientôt l’œuvre complète d’Eugène Sue, de Gustave Le Rouge, de Maurice Leblanc, de Lovecraft, de Jack London ou de Léo Malet, ces derniers étant le plus souvent dotés d’un appareil critique signé… Francis Lacassin, le cofondateur du Centre d’études des littératures d’expression graphique (Celeg), l’un des premiers clubs de la bande dessinée de France et l’homme qui popularisa le vocable « 9e art » pour désigner la bande dessinée. Joli hasard.

L’une des perles de la collection Bouquins est sans conteste le Dictionnaire des Auteurs et des oeuvres de Laffont-Bompiani, où l’on peut lire le résumé de la plupart des grandes chefs d’oeuvre littéraires du monde. Un monument. La collection s’ouvrit, sous la houlette de Daniel Rondeau puis de Jean-Luc Barré, à des auteurs plus contemporains, par exemple des essayistes comme Edgar Morin ou Michel Onfray, Jacques Julliard ou Erik Orsenna.

Les habits neufs de l'histoire de la bande dessinée francophone (3/3) : la bande dessinée a son « Bouquin »
Le fameux "Dictionnaire des oeuvres". Il mériterait d’exister pour la bande dessinée.
Photo : DR

Le Bouquin de la BD

Dirigeant cet ouvrage, Thierry Groensteen, ancien directeur du Musée de la bande dessinée d’Angoulême, créateur de la revue Neuvième Art et des Éditions de l’An 2, s’est entouré de bon nombre de spécialistes de la BD, mais aussi d’historiens, d’universitaires, de critiques, de bibliothécaires.

Qu’en dire ? Que c’est une mine d’informations de qualité sur la bande dessinée composée de quelque 150 articles que l’on consomme avec appétit. Comme toujours dans ce type d’ouvrage, c’est parfois inégal. Certains articles sont purement scolaires, rassemblant des savoirs avec une application laborieuse mais honnête, c’est déjà ça ; d’autres sont par trop ambitieux, brassant des sujets énormes qui peuvent difficilement être ramassés en un seul article. Je pense à l’excellente notice de Sylvain Lesage à propos des albums qui passe de la collection Jabot de Cham au milieu du XIXe siècle, soulignant la filiation avec Töpffer, aux albums de Saint-Ogan (Zig et Puce, 1925) puis à ceux d’Astérix en une colonne, tandis qu’il s’attarde dans tout le reste de l’article sur les albums parus depuis les années 1970. Ou à l’article de Gilles Ciment sur la couleur qui n’a l’air d’exister, selon son auteur, qu’à partir des années 1980. C’est la limite du genre.

On sent ça et là, notamment dans l’article sur la « critique », poindre un parfum de règlement de compte. Vous pensez bien que celui-là, on l’a regardé d’un peu plus près. Il est signé par Thierry Groensteen himself. On y retrouve la petite rivalité entre la critique académique et la critique journalistique.

Même si notre éminent théoricien de la BD feint d’oublier qu’il a lui-même versé dans cette engeance, notamment dans ses chroniques pour Le Monde (pour brouiller les cartes, il a aussi été scénariste et il est toujours éditeur à L’An 2/Actes Sud), il se pose en théoricien, chantre de la « critique savante » face à ce qu’il nomme une « critique d’accompagnement » que serait la pratique journalistique. Il reprend les catégories absconses et méprisantes d’Harry Morgan et confine le travail de l’Association des critiques et des journalistes de bande dessinée (ACBD) au rapport de Gilles Ratier qu’il réduit à une simple comptabilité. Elle a pourtant bien servi pendant des années, sa comptabilité....

À la trappe également, dans son petit parcours historique, le travail des pionniers de l’érudition bédéphilique : les Francis Lacassin, Pierre Couperie, Pierre Vankeer, Claude Moliterni, Maurice Horn, Jacques Sadoul ou Henri Filippini qui pourtant ne manquaient pas d’ambition dès la première heure en s’assignant la tache d’élaborer les premières encyclopédies et les premiers dictionnaires, ancêtres de celui-ci, certes truffés d’erreurs et d’approximations, mais extrêmement novateurs pour l’époque.

Thierry Groensteen. Il a dirigé le "Bouquin de la bande dessinée".
Ph : D. Pasamonik.

Pertinences et béances

On peut évidemment sourire aujourd’hui en feuilletant cette Encyclopédie de la bande dessinée de Claude Moliterni, Pierre Couperie et Henri Filippini (1974), la première du genre, qui s’arrête à la lettre D, ou encore cette Histoire mondiale de la bande dessinée (1980) à laquelle collaborèrent Kosei Ono et Osamu Tezuka lui-même ! À l’époque, il n’y avait ni Internet, ni fax. Dès lors, lorsque nos contributeurs japonais envoyèrent les illustrations des mangas japonais pour illustrer leur article, les directeurs d’ouvrage, dans l’impossibilité de les attribuer, les mirent en page n’importe comment, au petit bonheur la chance… Kosei Ono en rit encore.

Dans cette énumération, les travaux de véritables références fiables comme Dominique Petitfaux, longtemps animateur du Collectionneur de bande dessinée ou celui de Patrick Gaumer, l’auteur du Larousse de la bande dessinée sont également ignorés.

Certes, cela a mis du temps pour que l’université arrive à investir ce champ avec son sens bien connu du sérieux, et c’est tant mieux. Le corpus savant sur la bande dessinée s’est agrandi depuis trois décennies (et on ne parle pas ici de ce que l’on peut lire en ligne) et cet ouvrage offre un panorama assez équilibré sur le savoir tel qu’il est délivré aujourd’hui. L’article sur la BD et la Shoah par exemple -un sujet que je connais un peu- est bien réalisé, avec sobriété.

L’ouvrage cependant n’est pas exempt de ces travers horripilants qui caractérisent la prose universitaire. On la reconnaît à coup férir aux auto-citations qui la parsèment tous les trois paragraphes en moyenne, quand elle n’invente pas sa novlangue (je pense à Harry Morgan, évidemment). L’autre caractéristique de cette littérature, c’est qu’elle sort rarement du champ d’analyse qu’elle s’est soigneusement assignée -rigueur scientifique oblige, n’est-ce pas ? - laissant des béances qui contrastent avec le caractère tautologique des questionnements (le « roman graphique » a ainsi droit à de multiples variations).

Ainsi, si l’on n’échappe pas dans ce Bouquin aux mots « bulle », « auteur », « comics », « underground », … ou encore à « abstraction », « canon », « génétique », voire « jungle », les mots « impression », « libraire », « diffusion » ou « distribution » manquent à l’appel. Ils ont pourtant, dans le domaine de la bande dessinée, une histoire singulière. Les verra-t-on dans la prochaine édition ?

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Le Bouquin de la bande dessinée – Par Thierry Groensteen [Dir.] – Robert Laffont - Coédition avec La Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image – 928 pp- 30€.

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11 Messages :
  • Cher Didier, merci de regretter mon absence de cet ouvrage. J’y suis cependant, je crois, mentionné une fois, mais pour un motif que je n’aurais jamais imaginé : je n’ai pas signalé que l’oeuvre d’Alain Saint-Ogan est raciste ! C’est vrai que je ne l’ai pas fait, car je partais - naïvement sans doute - du principe qu’il était évident pour tous les lecteurs que les bandes dessinées de Saint-Ogan sont des récits où les personnages sont (à l’exception du sage Alfred !) caricaturaux, quelle que soit leur origine ethnique... Ou alors faut-il voir en la création de monsieur Poche, petit-bourgeois désagréable, imbu de lui-même, querelleur, vantard, l’expression chez Saint-Ogan d’un racisme anti-français ?

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 1er mars à  18:30 :

      C’est vrai que cet ouvrage compte quelques bizarreries et que le propre de certaines chapelles est qu’elles sont oublieuses quand elles ne sont pas dans l’ostentatoire indifférence. Mais il faut quand même reconnaître que cet ouvrage ouvre la porte à une génération de nouvelles plumes, chercheurs, agrégés ou doctorants, voire simplement spécialistes, que l’on n’avait pas jusqu’ici l’habitude de voir. Les habits neufs sont parfois un peu étriqués, mais ils ont l’avantage de la nouveauté ;)

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  • Thierry Groensteen est un historien auto-proclamé. Il a étudié le journalisme mais n’a aucune formation d’historien. Il n’est agrégé de rien du tout. Sa démarche n’est pas plus scientifique que celle d’un journaliste. Son érudition est celle d’un amateur plus ou moins éclairé.

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    • Répondu par Bloch le 2 mars à  21:19 :

      Il a tout de même un doctorat en Lettre Modernes obtenu en soutenant une thèse sur la bande dessinée. Donc la reconnaissance de scientifiques.

      Ceci dit, rien ne va dans votre commentaire.
      L’histoire et l’histoire de l’art sont des démarches, elles se définissent plus par leurs critères de recherche et d’écriture que par le fait d’avoir été produites dans le milieu académique. Des journalistes ou des artistes peuvent écrire de très bons livres d’histoire.

      Votre distinction entre scientifique et amateur éclairé me semble assez pauvre. Les livres intéressants sont ceux qui reposent sur un solide travail de recherche et une réflexion sur les sources autant que sur l’érudition de leur auteur.

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      • Répondu par Laurent Mélikian le 3 mars à  06:20 :

        Faudrait-il donc un diplôme des Chartes pour évoquer l’histoire de la bande dessinée ? Le cercle des autorisés va se réduire...

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        • Répondu le 3 mars à  10:41 :

          En France, l’École Nationale des Chartes ou l’ENS ne sont pas les deux seules voies. Vous pouvez aussi obtenir un doctorat d’historien en passant par l’université.
          Il n’y a rien de scélérat à dire que Thierry Groensteen n’est pas historien. Il est diplômé de l’IHECS : prestigieuse école belge de communication et de journalisme. En 1992, il a soutenu un mémoire de DEA pour valider ses acquis professionnels pour valider ses acquis. En 1996, il a soutenu une thèse sur la bande dessinée : mention « très honorable » et publiée aux PUF (1999).
          Professeur, oui. Chercheur, oui. Spécialiste, oui. Théoricien, oui. Historien, non.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 3 mars à  07:15 :

      Voilà un post que la rédaction d’ActuaBD n’aurait pas dû laisser passer. Il est doublement scélérat. D’abord parce qu’il suppose que la qualité de journaliste de Thierry Groensteen est de moindre valeur que celle de l’historien. Alors que l’une n’empêche pas l’autre. Ensuite parce qu’il fait la démonstration du corporatisme qui gangrène la société française. On se fiche des diplômes, ils ne signifient rien. La France est remplie de diplômés improductifs et sans talent. Groensteen a des états de service. Il a fallu aller chercher ce "journaliste" belge qui, comme le rappelle un intervenant a quand même un doctorat en Lettres Modernes d’une université française, pour créer le Musée de la BD d’Angoulême, pour écrire l’histoire de la BD en France. Il a l’avantage de connaître parfaitement la bande dessinée, bien mieux que bon nombre d’historiens patentés. Il est donc largement en capacité et comme expert, et comme acteur de cette histoire qui est quand même récente.
      L’intention de notre article était juste de décrire une connaissance en pleine évolution et qui n’est pas sans défauts. En clair, d’inviter nos lecteurs à exercer leur esprit critique (à commencer sur notre article).
      Thierry Groensteen est un grand vulgarisateur de la bande dessinée d’une incontestable probité, peut-être le plus grand dans l’espace francophone, c’est une autorité. Et c’est à ce titre que je me permets de le bousculer de temps en temps, ce qui retire en rien l’estime et l’amitié que je lui porte et qui ne datent pas d’hier.

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      • Répondu le 3 mars à  09:32 :

        Thierry Groensteen est spécialiste de l’Histoire de la bande dessinée mais pas historien. Monsieur Pasamonik, vous êtes vous aussi spécialiste de l’Histoire de la bande dessinée. Et vous êtes tous les deux journalistes. Mais aucun d’entre vous ne peut se dire historien.

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        • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 3 mars à  11:50 :

          Quand vous aurez le niveau d’un Thierry Groensteen, on en reparlera.

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        • Répondu par Frédéric HOJLO le 3 mars à  12:44 :

          Voilà bien du cheveu coupé en quatre pour pas grand chose. M. Groensteen, par une partie de ses travaux, a fait œuvre d’historien ; M. Pasamonik également (ce n’était pas le sujet de l’article au départ, mais bon...). Ils n’ont certes pas de thèse en histoire validée par l’Université, il n’empêche que quand ils travaillent sur l’histoire de la bande dessinée, qu’ils écrivent l’histoire de la bande dessinée, ils sont de fait historiens. Et moi qui ai suivi des études d’histoire (pas jusqu’au doctorat, désolé), cela ne me gêne pas qu’on leur attribue alors le qualificatif, car cela correspond simplement à ce qu’ils font.

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  • Il serait bien de republier " La bande dessinée son histoire et ses maîtres "
    C’est etrange que le livre ne soit plus disponible même à la cité internationale de la bd.

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