Les habits neufs de la bande dessinée politique

20 août 2010 3 commentaires
  • Quelque chose a changé. Avant, la politique en BD tenait de Guignol : on applaudissait à chaque fois que le caricaturiste rossait le gendarme. Aujourd’hui, la BD politique commence à sortir de l’icône ou du slogan, développant une profonde investigation quand ce n’est pas une véritable thèse. La BD va-t-elle finir à Sciences-Po ?
Les habits neufs de la bande dessinée politique
"Ahmadinedjad atomisé" par Mohamed Sifaoui et Pilippe Bercovici
Editions 12bis

On se souvient que la dernière élection présidentielle avait provoqué une avalanche de bandes dessinées à thème politique dont certaines, comme La Face kärchée de Sarkozy de Malka & Riss, devinrent de vrais succès de librairie.

Mais les observateurs –et sans doute le public- finirent assez vite par être agacés par un exercice qui tournait assez vite à un acharnement vide de sens. De la même façon que, dit-on, les saillies des Guignols de Canal + avaient fini par rendre Jacques Chirac sympathique au point de favoriser sa réélection, cette diabolisation de la personne du président de la République devenait contre-productive dans le cadre d’un discours d’opposition.

Mohamed Sifaoui est un des premiers à avoir senti le vent tourner. Avec son Ben Laden dévoilé (dessiné par Philippe Bercovici, éditions 12bis), il produit non seulement un ouvrage drôlatique qui se moque à gorge déployée du leader d’Al Qaïda, mais il en fait une enquête sérieuse et approfondie qui renseigne aussi bien, de façon amusante et synthétique, sur Ben Laden qu’une sérieuse biographie de trois cents pages. La BD devient ici non seulement l’occasion de s’amuser mais aussi d’en apprendre.

Le spécialiste des Islamistes a remis le couvert juste avant l’été avec Ahmadinedjad atomisé (toujours avec Bercovici, éditions 12Bis), une biographie à l’humour enrichi où, à travers le parcours politique du président iranien, on revisite les cinquante dernières années de l’histoire tumultueuse de l’Iran jusqu’aux dernières élections usurpées et aux sorties vociférantes du chef du gouvernement iranien à propos de l’arme nucléaire. Un album agrémenté de notes et d’une bibliographie comme dans un manuel de Sciences-Po !

Une fiction avec des morceaux de vrai dedans

"Quai d’Orsay" de Blain & Lanzac
Éditions Dargaud

Ces projets font néanmoins peu appel à la fiction. Mais depuis quelques mois, le pas est fait. Avec Quai d’Orsay de Christophe Blain et un ancien membre de cabinet ministériel qui signe du pseudonyme de Abel Lanzac (éditions Dargaud), on nous montre un ministre des affaires étrangères qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Dominique de Villepin. La machinerie politique est pour la première fois vue de l’intérieur. Et cela fait frémir tant on y voit mêlés inextricablement petitesse et grandeur. Grandeur d’une mission, d’un pays ; petitesse des hommes qui en détiennent le mandat. L’album fait fureur dans la classe politique. Les cabinets ministériels se le refilent ou se le recommandent. Un article du Monde le cite explicitement dans le portrait d’un collaborateur de l’ancien Premier ministre… Une réussite.

"La Droite ! Petites trahisons entre amis" de Boisserie, Ploquin et Gros.
Éditions 12bis

Fiction encore que l’ouvrage La Droite ! Petites trahisons entre amis de Pierre Boisserie, Frédéric Ploquin et Pascal Gros. Cette fois, le narrateur n’est autre que… Nicolas Sarkozy qui raconte à son fils Jean l’irrésistible ascension de son ancien mentor Charles Pasqua avec, au passage, cinquante ans de l’histoire politique de la Ve République. C’est vachard et brillant, magnifiquement synthétisé, tandis que la narration se permet des audaces d’une grande drôlerie.

Le propos ne se contente pas d’être fin et documenté. Il fait appel aussi à l’intelligence du lecteur qui est appelé à deviner qui sont certains des protagonistes, même si en général, les caricatures sont plutôt réussies. La charge est rarement grossière – Charles Pasqua ne passe pas ici pour un abruti, bien du contraire, mais s’autorise parfois des raccourcis surprenants, notamment quand il décrit les relations de l’ancien ministre avec la mafia des jeux ou son rôle dans l’affaire Robert Boulin, un ministre « suicidé » qui pouvait entraver la marche de Jacques Chirac vers le pouvoir.

Un humour provocateur

"Ingrid de la jungle" de Scotto, Stoffel et Di Martino
Éditions Fluide Glacial

Les aventures d’ Ingrid de la Jungle par Scotto, Stoffel et Di Martino (Editions Fluide Glacial) jouent davantage encore dans le registre de la provocation. Ingrid Bétancourt est à l’évidence le modèle de cette Ingrid Pétancourt enlevée par les éléments révolutionnaires de la F.A.R.C.E. Galouzeau de Villepin inspire certainement aussi ce Premier ministre qui se transforme en Hulk chaque fois qu’est prononcé le nom de son ministre de l’intérieur. L’affaire Clearstream attire autant l’attention qu’un croc de boucher.

Au travers de ces scénarios de fiction, enrichis de réalité documentée, beaucoup d’informations sur les rouages de la politique. Les auteurs s’adressent à un public mature, renseigné et motivé, lecteur régulier du Canard enchaîné. Comme ils sont paraît-il, chaque semaine, plusieurs centaines de milliers à lire "le volatile" (ainsi que le surnommait le Général De Gaulle), il y a un créneau, pour sûr. Les éditeurs l’ont bien compris.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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3 Messages :
  • Un créneau ? C’est surtout une opération marketing bien pensée qui marche du feu de dieu, car elle intéresse non seulement les non-lecteurs de BD, mais aussi et surtout les nombreux journalistes généralistes !

    Regardez la tête (et le discours) de l’animateur du journal télévisé lorsqu’il reçoit un auteur de BD lambda : questions-clichés, nombre d’exemplaires vendus, "et surtout, continuez à nous faire bien rire".

    Observez-le à présent devant un Jul ou un Plantu (voire Satrapi) : il est parfaitement à l’aise et ne tarit pas d’éloges.

    Dès lors, pourquoi ne pas poursuivre dans ce filon juteux ?

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    • Répondu par Oncle Francois le 22 août 2010 à  23:26 :

      Vous avez raison, cher LP. D’un coté, il y a la "Baidaie" pour enfants et adultes attardés : albums d’aventures en tous genres, compilation de gags en une page à la noix de coco, le journaliste TV n’a pas le temps ni l’envie de se pencher là-dessus, sauf pour faire un cadeau à son moutard qui de toutes façons préfèrera mangas et jeux-vidéos.

      Et puis, à coté et tellement mieux, il y a des livres de journalisme dessiné qui mettent en scène (parfois de façon caustique, et toujours inattendue) les "people" de la chose politique qu’il lui arrive de convier sur son plateau télé. Du coup, le pauvre journaliste (je dirai plutôt "lecteur sur prompteur") se sent rassuré et valorisé. Il n’a plus à faire à des livres pour niais, mais à du journalisme moderne d’investigation qui traite de sujets de sociétés sous une forme moderne et visuelle.

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      • Répondu par Sergio Salma le 23 août 2010 à  20:16 :

        Eh bien c’est fou mais je suis à 100% d’accord avec Monsieur Pincemi !

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