Les intégrales BD de l’été (2e partie) - Hauts faits et moderne quête pour "Le Chevalier Ardent"

26 juillet 2014 1 commentaire
  • Deuxième étape dans notre sélection des intégrales de l'été : la saga du "Chevalier Ardent" de François Craenhals, joyau des riches heures du "Journal Tintin" dont le développement rejoint les préoccupations narratives de son époque. Analyse.

Nous étions déjà revenus en détail, au moment de son lancement, sur la première intégrale du Chevalier Ardent [1], le fougueux héros de François Craenhals, qui constitue l’un des joyaux de l’École belge.

Dès les premières pages de L’Ogre de Worm, le premier des quatre albums repris dans cette troisième intégrale, on comprend que Craenhals est parvenu au faîte de son art. Après une seconde escapade hors des terres de France, on se doute que le retour du chevalier va de pair avec les soucis : un envahissant voisin a profité de son absence pour mettre à mal ses propriétés et ses gens.

Les intégrales BD de l'été (2e partie) - Hauts faits et moderne quête pour "Le Chevalier Ardent"
La première planche de cette intégrale installe directement l’ambiance du récit. Nul besoin de savoir d’où vient Ardent, la vengeance et la colère vont l’emporter...

Avec cet adversaire qui rivalise de stature et de sournoiserie avec ses pires ennemis, la série prend un tournant. Mais grâce au jeune Jehan, cet héritier royal qui ne s’exprime que par cris et qui est accompagné d’un aigle, l’auteur va précisément profiter du mutisme de son personnage pour déjouer le piège des longs dialogues et mieux valoriser son découpage.

Une évolution de la narration

Nous sommes en 1972 et Craenhals a bien compris que la bande dessinée des années 1960 doit évoluer. Dès la première page, où il installe une ambiance rude dans une séquence proprement cinématographique, jusqu’aux scènes finales au cadrage dynamique, Craenhals abandonne le procédé ses quatre bandes traditionnelles pour passer à une narration en trois bandes qui confère plus de punch à son récit.

Cette nouvelle manière s’explique par le changement de rythme de publication du Journal Tintin. Finies les histoires de papa avec des récits à suivre d’une ou deux pages par numéro comportant des planches denses voire parfois verbeuses, avec un petit suspense en fin de page. Les récits complets de Pif Gadget, et leur retentissant succès, influencent les programmations éditoriales : on propose désormais de larges séquences qui avalent un album en seulement quelques semaines.

Au milieu des landes se dresse le château de l’Ogre de Worm

L’Ogre de Worm est publié en quatre courts récits de minimum dix pages. Ce séquençage en grands chapitres, Craenhals l’expérimente depuis un certain temps déjà avec l’apparition de Tintin Sélection en octobre 1968, publié par le Lombard pour contrer le Super Pocket Pilote de Dargaud paru quatre mois plus tôt [2]. Il y a, dès sa seconde livraison, inauguré le premier de ses courts récits (Les Loups-garous). À partir du numéro 3, il est présent dans ce format poche dans une publication sur deux, profitant de cette dynamique pour passer ses récits en maxi-chapitres, en grand format cette fois, dans Tintin à la fin de 1969, sous l’impulsion de Greg, alors rédacteur en chef.

Craenhals fut un des plus grands contributeurs aux Tintin Sélection. Il réalisa d’ailleurs deux couvertures, et fut le seul dessinateur de bande dessinée à y écrire un roman.

En plus de cette présence récurrente dans Tintin sélection, Craenhals a compris qu’il faut se rappeler régulièrement au souvenir du lecteur. Entre chaque longue aventure du Chevalier Ardent, il propose en alternance un court récit au Journal Tintin, et ceci dès la cinquième aventure de son héros.

Il est regrettable que Casterman n’ait pas suivi le concept développé dans leurs intégrales de Sibylline qui intègre chronologiquement ces courts récits, ce qui aurait permis de mieux comprendre l’évolution de la série ; ils envisagent au contraire de les regrouper dans le dernier volume de cette collection d’intégrales.

Raté dommageable, car, en effet, par son travail sur ces récits courts, Craenhals expérimente d’autres options narratives. La Dame aux yeux pers, paru en 1971, est révélateur de ce changement progressif de technique, parallèlement à une évolution des thématiques qui préfigure celle des grands récits qui vont suivre. Pour toutes ces raisons, L’Ogre de Worm est un épisode-charnière, révélateur du tournant narratif des années 1970 dans le domaine de la bande dessinée.

La révolte d’Ardent

Cette neuvième aventure met également en valeur d’autres sentiments que le traditionnel amour courtois entre Ardent et Gwendoline et la rivalité tendue du jeune chevalier avec le Roi Arthus. La présence de Jehan apporte quelque peu de sagesse au fougueux chevalier, qui devient une sorte de grand frère partageant un peu de son expérience avec le jeune homme. Par ailleurs, la séquence finale de cet épisode confère davantage de relief et de sensibilité à la personne du roi, jusqu’ici prisonnier de son rôle de lointain monarque, sourcilleux, égoïste et jaloux.


Si La Princesse Captive revient quelque peu au procédé initial de prépublication, un changement s’est cependant opéré : la grande page festive d’introduction ne laisse planer aucun doute, la série est bien entrée dans les années 1970. Craenhals y exploite cette idée des combattants aux masques d’animaux précédemment introduite dans le court récit La Dame aux yeux pers, mais modèle son ambiance sur une intrigue sombre et angoissante. La séquence de l’enlèvement des tourtereaux est presque muette, rare chez un héros à la langue normalement aussi prompte que l’épée.

Confronté à divers rebondissements, Ardent a bien du mal à comprendre ce qui lui arrive, et le lecteur le ressent car presque la totalité du récit se déroule entre brumes et pénombres, contre des adversaires fantomatiques dont on ne distingue jamais les traits. L’intrigue de La Princesse captive n’est donc pas la plus novatrice, mais son récit est ancré dans son époque, et génère une sensation d’oppression que Craenhaels réutilisera par la suite.

Les rêves trouvent toujours une place de choix dans Chevalier Ardent, afin que l’auteur puisse exprime les sentiments de son héros. Ici, la première planche de La Révolte du Vassal : quelle entrée en matière !

Contrastant avec la précédente histoire, La Révolte du vassal multiplie les séquences d’humour, d’action et d’ironie, là où Ardent paraissait passif et même dépossédé de toute autorité dans l’aventure précédente. Le lecteur connaît la ficelle de la reconstruction d’un héros qui repart de zéro pour se réhabiliter en fin d’aventure, mais elle n’a sans doute jamais aussi bien fonctionné que dans cette Révolte.

Partant d’une incroyable première planche, Craenhals parvient réutiliser tous les éléments éprouvés précédemment : la personnalité singulière d’Arthus et sa stratégie politique rendant bien les mentalités de l’époque médiévale avec ses coutumes : de la collecte des impôts aux mœurs des coupe-jarrets, aux violentes techniques de combat qui permet de faire défiler des personnages secondaires haut en couleurs. Jusqu’à ce danger venu de l’extérieur qui permet de conclure le récit sur un point culminant jamais égalé... La dérision distillée par Ardent à l’encontre de ses amis, du roi, mais surtout du rôle qu’il a précédemment joué dans ses aventures, lui confère une dimension nouvelle qui annonce les héros modernes à la Largo Winch.

La Révolte du Vassal : la colère fougueuse d’Ardent va plonger le Roi Arthus dans des abîmes de perplexité.

En dépit d’une puissance de travail impressionnante : les albums de Chevalier Ardent passant chaque année régulièrement, se payant même le luxe de prendre du retard dans leur programmation par rapport à leur prépublication dans le Journal Tintin, François Craenhals est contraint de réduire le train de sa chevauchée.

Imaginez que parallèlement à cette collection, Craenhals publie chaque année un album de sa série humoristique Les 4 As (Sc. Georges Chaulet). Les Tintin Sélection arrêtant de paraître, le Journal Tintin entamant son déclin, Craenhals doit bientôt interrompre sa production de récits courts récits, mettant un peu de distance entre les aventures d’Ardent. Il faut compter presque dix-huit mois entre La Princesse captive et La Révolte du vassal, puis plus de deux ans avant le début de l’aventure suivante Les Cavaliers de l’Apocalypse. Pour parer à l’allongement des délais, Craenhals utilise un vieux truc de feuilletoniste : le coup de théâtre ou l’arrivée d’un élément nouveau dans les dernières pages de son récit, afin de garder le lecteur en haleine pour la prochaine aventure.

Les Cavaliers de l’Apocalypse : une aventure oppressante et fantasmagorique.

C’est exactement ce qui se passe à la fin de La Révolte du vassal où un mystérieux personnage conseille le Roi Arthus. Il devient le point central de cette nouvelle aventure. Une fois encore, Craenhals construit son récit en opposition au précédent : ici, peu de combats, mais une tension psychologique qui monte crescendo avant de culminer dans un final apocalyptique et même presque fantastique. Cette frontière entre le réel et l’imaginaire, Craenhals l’avait elle-aussi expérimentée dans des courts récits, mais jamais sans aller aussi loin qu’ici dans la force de suggestion onirique.

Typique de la fin des années 1970, cette intrigue qui passait finalement assez mal en prépublication, retrouve toute sa force dans l’album. Craenhals y déploie une subtilité graphique insoupçonnée, tandis que la symbolique de sa thématique s’affirme : le héros est sans cesse partagé entre l’attirante noirceur du pouvoir et la sereine beauté de l’amour.

Même si d’autres aventures suivront, la dernière planche de cette intégrale clôt magnifiquement cette lecture passionnante.

De tout ce qui est décrit ci-dessus, Stephan Calluwaerts n’en dit rien dans son dossier introductif. Il a préféré laisser parler Craenhals lui-même, par la reprise d’un article court paru en 1980 dans le Journal Tintin. Et c’est finalement une longue interview d’Arnaud de la Croix qui occupe tout le reste du dossier. En tant qu’expert médiéval et ancien éditeur de Casterman, ses propos sont éclairants, même s’ils décrivent une situation éditoriale qui n’opère qu’à partir du dernier album de la série.

Ardent et Gwendoline vus par André Taymans pour le projet de reprise initié par Arnaud de la Croix

La section reproduisant les couvertures de Tintin et de nombreux dessins de Craenhals est bien mise en relief par des études réalisées par André Taymans qui évoque notamment le moment où l’éditeur envisageait une reprise de la série.

Si ces explications sont intéressantes, on peine à comprendre pourquoi elles sont placées dans ce dossier, et non en fin de collection, face à des épisodes plus contemporains aux faits évoqués..

En dépit de ces réserves, cette troisième intégrale constitue l’une des plus belles publications de cette saison. Elle peut être lue indépendamment des autres et illustre parfaitement le savoir-faire, sinon le génie, de ce pilier fondamental de l’École belge.

Espérons que les prochaines volumes corrigeront les défauts de premiers. On recommandera en particulier aux éditeurs de ne pas oublier d’offrir aux lecteurs le roman de 60 pages écrit et illustré par François Craenhals lui-même dans Tintin Sélection 21 : Le Diable dans la vallée, une curiosité en soi !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la première partie de ce dossier

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Lire aussi :

- Chevalier Ardent poursuit sa chevauchée en intégrale

- Les intégrales Casterman passent de Macherot à Craenhals avec "Le Chevalier Ardent"

[1puis sur le deuxième recueil.

[2Bien que le Lombard ait été précurseur en ce domaine, puisque sa première tentative date de 1955, s’arrêtant au premier numéro, où Craenhals était d’ailleurs déjà présent.

 
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1 Message :
  • Les éditeurs ont bien raison de se consacrer à la réhabilitation de leur glorieux patrimoine, surtout en été où les véritables créations récentes de qualité sont bien rares sur les étals des libraires (mais c’est également valable pour d’autres saisons de l’année, si je peux me permettre). Ces beaux livres forment un écrin précieux qui vient récompenser des années de travail laborieux dans l’ombre, il y a des décennies, l’échine courbée sur la planche à dessin.

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