Les intégrales de l’été, 2e partie : Anita, par Crepax (Delcourt)

28 juillet 2016 0 commentaire
  • Delcourt, et son éditeur Vincent Bernière, mettent une nouvelle fois Crepax à l'honneur en publiant d'un bloc l'intégrale des récits d'Anita, dont une aventure était resté inédite. Une ode au fantasme médiatique.

Avec Valentina et Bianca, Anita demeure l’une des trois principales héroïnes de Guido Crepax. Par rapport aux précédentes publications, c’est pourtant moins sa personnalité qui sera au cœur de ses aventures, mais bien son rapport à la... technologie.

D’apparence rangée, Anita qui travaille comme secrétaire, réalise consciencieusement son travail. Mais dès qu’elle se retrouve seule, particulièrement chez elle, elle est implacablement attirée par les nouveaux moyens de communication : télévision, téléphone, ordinateur, etc. Par le biais de son imagination, ses fantasmes s’incarnent et prennent possession de son corps. Une addiction qu’elle a grand peine à réfréner.

Les intégrales de l'été, 2e partie : Anita, par Crepax (Delcourt)

Avec un pitch aussi simpliste qui annonce Le Déclic de Manara, le maître italien a su largement dépasser le seul registre érotique pour se faire la vitrine de l’évolution de la société. Ces quatre aventures destinées à paraître en album ont été réalisées entre 1971 et 1988 : à leur manière, elles se font le témoin des relations amoureuses ou fantasmées qui évoluent, notamment au travers de ces nouveaux vecteurs qui en annoncent bien d’autres.

Une héroïne, témoin de son temps

Si Anita demeure peut être la série la moins connue de Crepax, c’est sans doute dû au fait que le premier titre de cette série sobrement intitulé Anita ne paraît au Square – Albin Michel que fin 1981. L’album (doté d’une couverture aussi sulfureuse qu’évocatrice) réalisé dix ans plus tôt est pourtant un parfait témoignage de son époque.

Dès les premières pages, l’héroïne arbore le look de la fin des Sixties et du début des Seventies. Le disco n’est pas encore arrivé, mais les petites télévisions portatives ont fait leur apparition, de quoi modifier le quotidien de la jeune secrétaire. Elle la laisse allumée en permanence, avec ou sans le son, la trimbalant de son salon à sa chambre, progressivement addict à cette fenêtre sur le monde et à son intimité.

Si on regrette que cette nouvelle édition n’ait pas conservé le titre "A-N-I-T-A’" composée par différentes postures troublantes de l’héroïne, les premières pages du recueil traduisent la parfaite maîtrise de Crepax, tant dans son sujet que dans sa méthode particulière et inventive de découpage. Les cases s’enchaînent, allant des yeux de l’héroïne à l’écran de la télévision, ses doigts dans la bouche, abandonnée à son délassement, non sans une certaine nervosité, mais aussi à un irrépressible titillement des sens.

Anita vaut surtout pour son graphisme, son découpage ultra-maîtrisé, et le magnifique encrage de Crepax. La case n’enferme ni les personnages, ni le récit. Les lignes de l’écran font écho à celles de l’héroïne, emplissant sensuellement les pages, jusqu’à se dissoudre en signaux parasites qui s’affichent à l’écran pour signifier la fin des programmes.

Une publication erratique

Anita témoigne des libertés de son époque (qu’elles soient visuelles, artistiques, créatrices ou sexuelles), le second tome Hello, Anita réalisé entre 1979 et 1980 est plus anxiogène. Anita est coincée chez elle, avec ses problèmes de téléphone. Le plaisir cède la place à la soumission, la liberté à la contrainte. À ce téléphone incontournable qui peut sonner et vous déranger à tout moment, Anita trouve une riposte par le biais d’un autre personnage de Crepax, l’insoumise Valentina. Par le cinéma et la photographie, l’héroïne libère Anita de ses obsessions, dans une ode au voyage loin du matérialisme.

Paradoxalement, ce second tome est paru en France chez Glénat quelques mois avant le premier. Le jeu des noirs et blancs hypnotise le lecteur, mais la première édition présentait une épaisse mise en couleur qui dépouillait le récit de son oppression originelle. En plus de faire retraduire tous les textes par Bernard Joubert, un autre spécialiste de l’érotisme, Vincent Bernière a choisi de présenter les planches de ce second tome en noir et blanc, et on s’en félicite.

L’art des récits d’Anita réside dans le champ des interprétations possibles. Les dialogues sont courts, contextuels, mais l’imagination se mêle au fantasme pour que le lecteur trouve son propre chemin de narration. Le choix de courts chapitres permet également de tisser un fil narratif tout en profitant pleinement de chaque séquence. Crepax préféra pourtant renoncer à ce cadre pour les deux récits suivants.

Un épisode inédit en français

Anita en direct, le troisième récit de 28 pages est effectivement réalisé d’une traite en 1986 et trouve une seconde vie dans la version aquarellée de cette intégrale. Bien entendu, Anita a évolué, ses cheveux sont coupés courts, et la mode des années 1980 s’impose dans chaque scène. Le fil narratif de la couleur (la vie représentée par Anita) contraste avec le noir et blanc du carrelage et celui des machines.

Anita doit composer avec un nouvel outil : l’ordinateur. Celui-ci, comme dans 2001, l’Odyssée de l’espace, se rebelle et la belle a le plus grand mal à rester concentrée sur son travail : il lui faut dompter toutes les nouvelles fonctionnalités, à moins que ce ne soit l’ordinateur lui-même qui tente de prendre le contrôle de sa raison... Au final, pas de réel gagnant, si ce n’est une nouvelle évolution de la société qui va devoir composer avec ces robots d’un nouveau genre...

Ce récit resté inédit a fait l’objet de tellement de confusion éditoriale qu’il en est devenu mythique. En effet, l’album Anita en Direct a été publié en noir et blanc en 1989 par Albin Michel, prétendûment en même temps qu’un quatrième album intitulé Anita en vidéo. Or ce quatrième album est furieusement recherché depuis vingt-cinq ans par tous les amateurs de l’auteur ! Jusqu’à ce que les plus sagaces d’entre eux mettent en doute son existence…

En 1989, la couverture du récit liée à la télévision utilise la planche d’introduction de l’aventure informatique : à en perdre son latin !

Que s’était-il donc passé ? Une erreur de communication, le même album ayant été annoncé sous deux titres différents, ce qui expliquerait la supposée simultanéité des deux éditions ? De fait, le contenu de cet Anita en direct publié en 1989 correspond au quatrième récit chronologiquement réalisé par Crepax en 1987-88. Cette histoire se retrouve dans cette intégrale sous le titre d’Anita en couleurs. Elle montre la belle aux prises avec sa télévision (voir ci-dessous). Cependant, son éditeur, Albin Michel, a utilisé la première planche de ce récit de 28 pages (la confrontation avec l’ordinateur) pour réaliser la couverture de l’épisode télévisuel ! Une hésitation de communication plus tard et la confusion battait son plein. Bravo les gars !

Cette intégrale parue chez Delcourt utilise donc le titre français de l’album lié à la télévision pour le rendre à ce récit de 28 pages resté inédit (et non 85 pages inédites en français comme l’indique erronément l’argument de l’éditeur, décidément...). Au final, il aurait mieux valu utiliser le titre original Input Anita qui aurait levé tous les doutes. Qu’importe, voici une ancienne énigme qui se trouve ici résolue !

Anita en couleurs

Bien que donc publié précédemment par Albin Michel en 1989, ce quatrième et dernier récit titré aujourd’hui titré : Anita en couleurs, mérite toute notre attention. Ce petit bijou d’érotisme boucle le cheminement de l’héroïne : elle revient à la télévision du premier tome, mais celle-ci a fortement évolué ! Tout d’abord, par la multiplicité des chaînes et des programmes, puis par la généralisation de la couleur qui donne encore plus de réalité à ce qui est projeté sur l’écran.

Comme l’indique le titre, la référence à la couleur est loin d’être anecdotique. L’édition d’Albin Michel en noir et blanc la zappait complètement. Et on en comprend tout le sens en redécouvrant ce récit dans cette intégrale. La couleur est cruciale dans le déroulement de l’intrigue : elle permet de distinguer le réel de l’imaginaire. Une autre bévue se trouve ici réparée !

Si le fil narratif est moins abouti que dans les précédentes aventures, la succession des images, imposées par la zappette qu’Anita tient fermement en mains, imprime un rythme fou à l’album. Personnages illustres, historiques ou inconnus se bousculent dans le salon et sur le canapé d’Anita, jouant sur un nouveau contraste de couleur, sauf que cette fois, Anita reste en noir et blanc, comme elle désirait se raccrocher à son passé. Jusqu’à céder, pour la dernière fois...

Crepax profite de cette sarabande d’images pour multiplier les références et les allusions : super-héros, sportifs, acteurs mais également ses propres bandes dessinées : Justine, Histoire d’O, Casanova, Dr Jekyll & Mr Hyde, Dracula et surtout Valentina !

Les amateurs de Crepax ne devront donc pas hésiter à acquérir cette intégrale, qui respecte les intentions de l’auteur. Quant aux autres, ils peuvent découvrir le regard singulier de ce magicien des images qu’est Crepax et le point de vue qu’il jette sur l’irruption continue et problématique de ces images des temps nouveaux. Une réflexion sur l’érotisme, certes, mais aussi sur l’image dont l’acuité demeure incroyablement contemporaine !

(par Charles-Louis Detournay)

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