Les intégrales de l’été - 2ème partie : inondation de Fluide

7 août 2019 1 commentaire
  • Depuis peu, Fluide Glacial se positionne au rang des éditeurs de plus en plus intéressés par la compilation de leurs séries en intégrale. Preuve par l’exemple avec six recueils parus récemment, de style et d’époque très différentes, avec néanmoins beaucoup de qualité, et un vrai esprit « Fluide » !

Est-ce lié au rachat de la maison d’édition Audie par Olivier Sulpice, le fondateur de Bamboo ? Quoi qu’il en soit, ces derniers semestres, Fluide Glacial va plus régulièrement puiser dans son fond (patrimonial et contemporain) afin de valoriser ses séries de bandes dessinées. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’éditeur tire tous azimuts avec cette sélection, qui comprend des des séries mythiques mêlées à d’autres au succès plus limité, parues initialement dans les années 1980 et même dans les années 2010 pour certaines.

Les intégrales de l'été - 2ème partie : inondation de FluideCommençons par l’une de ces dernières, pourtant l’un de nos coups de cœurs absolus : Hector Kanon, réalisé par Libon, à l’on doit entre autres Animal Lecteur, Jacques le petit lézard géant et Les Cavaliers de l’Apocadyspe.

Si vous n’avez pas encore découvert l’un de ses albums, Hektor Kanon est le type qu’on aimerait connaître mais jamais fréquenter ! Un déjanté pur et dur qui pense toujours avoir trouvé l’idée du siècle, le plan parfait auquel personne d’autre n’aurait pensé : vendre des saris avec nichons imprimés dessus, acheter du Saint-Émilion de Picardie à bas prix, ou écrire une biographie scatologique. Branché, il croit devancer la mode et être à la pointe de la pensée culturelle, mais comme toujours, ses plans foireux tombent à l’eau : il répare son pantalon à 400 € avec des cure-dents, et file la chiasse a Iggy Pop pour avoir abusé du champagne surprise de Jim Morrison. Ses plans drague sont tout aussi vaseux, car à force de côtoyer l’excès, il collectionne les râteaux.

D’un certain côté, Hector Kanon représente cette star des ados qui n’a pas su grandir. On a tous connu ce type de frimeur au lycée : arrivée en scooter, attirant toujours le regard des filles à qui on osait à peine adresser la parole ; c’est toujours lui qui avait le plan le plus drôle, la phrase de déconne qui le transformait en point de mire des regards... Mais des années plus tard, alors que tous ont évolué, comment a grandi cette grande gueule ? Forcément, pas dans le bon sens, car il se croit toujours obligé de montrer qu’il est toujours le meilleur, le plus cool, avec des succès plus qu’approximatifs.

En une trentaines de petites histoires, Libon égratigne férocement la société bien-pensante : qui peut se targuer d’être plus intelligent ou d’avoir plus de goût que les autres ? Hetor Kanon sûrement, mais dans un monde qui cultive la différence pour se faire remarquer, pour exister à travers les yeux des autres, il nous est déjà tous arrivé de tomber dans ce panneau. Et cette distante identification à l’anti-héros qu’est Hektor, nous permet d’éclater de rire à la lecture de ses frasques. Si certains gags sont très en dessous de la ceinture, c’est que Libon brasse large : évitons les tabous, car avec un personnage aussi culotté, on peut se moquer de tout ! Le pari est payant : certains gags sont à pleurer de rire !

Un résultat qui doit également à l’efficacité de son dessin. Entre le dessin réaliste et la caricature, la trogne de chaque personnage indique sa personnalité : le chieur, l’intello, le rabat-joie, la fille canon, ou le thon rasoir. Cette facilité à discerner le rôle de chacun focalise les dialogues sur l’effet comique sans insister sur la mise en situation. Percutant !

Cette intégrale regroupe donc le contenu des tomes 1 et 2, que l’éditeur complète avec sept histoires inédites (dont celle parue dans le numéro de Fluide Glacial spécial retraites. Un cahier bonus parachève l’intégrale avec les dessins des couvertures, des découpages de planches, etc. Certainement l’intégrale Fluide de l’année, un bijou d’humour corrosif qui redonne après lecture une certaine épaisseur à votre normalité !

Amour toujours

Avant de passer à un autre looser de dimension intergalactique, accordons-nous une pause salvatrice avec Amor, Amor !!. Nous vous avons déjà parlé de ce recueil qui réunit les bandes publiées précédemment dans les albums éponymes et Amour toujours. Pourtant, nous ne résistons pas à apporter un peu de douceur dans ce monde de brutes (voir ci-dessus et dessous).

Douceur ne rime pas avec fadeur, car Carlos Giménez dépeint la société madrilène, qui profite dans les années 1980 d’une libération des mœurs en même temps que le joug du franquisme s’étiolait après la mort du dictateur.

Carlos Giménez
Photo : CL Detournay

Les thématiques des récits sont universelles, elles parlent d’envie, de séduction, du besoin de plaire, de trouver de la tendresse, et du plaisir ! Si on rit et l’on s’amuse des péripéties aux accents authentiques rapportées par l’auteur, on se passionne aussi pour ces instants de vie, et l’on s’émeut.

Puis, le dessin de Carlos Giménez est une œuvre d’art en elle-même. Dans cet univers urbain composé d’adultes, son trait maîtrisé se rapproche de celui de Gotlib, exprimant une très large palette d’émotions, tout en restant d’une impressionnante lisibilité. Une évasion, doublée d’un vrai coup de cœur !

Dernier tour de piste (d’atterrissage) pour Cosmik Roger

On le sait, l’univers SF de Christin & Mézières a directement ou indirectement influencé plusieurs générations d’auteurs de bandes dessinées. Certains s’en réclament ouvertement, tels Julien & Mo/CDM, grâce leur parodie d’un agent spatio-temporel qui ressemble à s’y méprendre à Valérian : Cosmik Roger... Comme son illustre collègue, Roger est un agent spatial, et flirte parfois avec les décalages temporels.

Habillé en permanence de sa combinaison grise, notre héros est le dernier espoir de la race humaine. En effet, il a reçu la difficile mission de trouver une nouvelle planète viable pour résoudre le problème de la surpopulation galopante qui étouffe la Terre.

Des dizaines de milliards de Terriens comptent sur lui, ce qui n’empêche pas notre anti-héros de passer sa vie... au bistrot ! Entre deux parties de cartes avec ses amis extra-terrestres, Roger écluse les bières servies "Au Rendez-vous des Anneaux". En effet, notre agent est un vrai loser : il accumule les gaffes, crée des tensions entre les diverses races intergalactiques au lieu de résoudre leurs conflits, et n’hésite payer de sa personne si cela lui permet d’effacer l’ardoise occasionnée par son gosier assoiffé !

Les méfaits de ce looser intergalactique se sont étalés sur une dizaine d’années dans Fluide Glacial, le tout regroupé dans sept tomes… capiteux ! Le premier recueil de cette intégrale rassemblait les trois premiers albums, ainsi que quelques inédits réalisés pour l’occasion. Ce second recueil maintient le concept, en regroupant les tomes 4, 5, 6 et 7. Une succession d’épisodes loufoques qui multiplie les références pour mieux les détourner et s’en amuser : la littérature, la mythologie, la musique, la société sans oublier la BD ! Souvent drôle, parfois très trash, les deux auteurs explosent les codes pour notre plus grand plaisir !

Un récit inédit : Roger au paradis !

Pour ceux qui s’en souviennent, Roger terminait sa minable vie à la fin du tome 7. Pour les besoins de ce second recueil, Julien & Mo/CDM lui offrent un dernier tour de piste, car notre anti-héros atterrit au paradis, qui malheureusement souffre également de surpopulation. Roger n’a que quatre pages pour se tirer de ce dernier mauvais pas, une revanche à prendre contre ses auteurs qui l’avaient laissé en "sale" posture précédemment.

Ce second recueil est également complété par un dossier livrant quelques secrets de fabrication de la série : le plaisir de la collaboration entre les deux auteurs, l’art du découpage, les hommages et références, des dessins et planches promotionnels inédits en albums et qui font allégeance à Kirby et Uderzo, les couvertures réalisées pour le magazine Fluide Glacial, la participation à des publicités, des dessins pour l’album pop-up, les femmes croisés dans les albums, etc. Un second recueil aussi complet que délirant, et qui alunit à pic en cet été décidément très spatial !

Plaisir vibratoire

Dans cette fournée d’intégrale, on retrouve une étonnante surprise. L’éditeur a été rechercher une série précédemment publiée chez Ankama : Confessions d’un canard sex-toy. Pas de piège dans ce titre explicite, la série met effectivement en scène les turpitudes d’un vibromasseur en forme de mignon petit canard noir, et de sa jolie propriétaire.

Sur une thématique aussi sensible, on aurait pu croire qu’on tomberait rapidement dans le graveleux. Il n’en est heureusement rien, car les auteurs Arnaud Poitevin & Mickaël Roux restent sensibles et suggestifs, tout en osant tirer sur la ficelle (du string) pour éveiller des images dans l’esprit du lecteur.

La réussite de la série tient donc au talent de son scénariste Mickaël Roux, qui s’est caché un temps derrière le pseudonyme de Milly Chantilly pour donner un accent plus féminin à ces confidences sur l’oreiller. Le scénariste parvient à parler de plaisir sans omettre des réflexions de société dans ces thèmes évoqués. Son canard ne s’appelle effectivement pas Sigmund pour rien, même s’il est plutôt question de psychologie de bas étage ! Dans le dossier qui clôt la compilation de deux albums publiés en 2013 et 2014, le scénariste reproduit la petite nouvelle qu’il avait rédigée en 2009, pensant tout d’abord réaliser un écrit coquin, avant de se diriger vers la bande dessinée.

Le dessin d’Arnaud Poitevin contribue grandement à l’ambiance classe et pas vulgaire du recueil, un style qui n’est pas sans rappeler celui d’Arthur de Pins dans Péchés mignons, ce qui explique sans doute l’intérêt de l’éditeur dans le rachat de la série. Le dessinateur, qui réalise avec autant de talent la série presque enfantine des Spectaculaires chez Rue de Sèvres, livre une dizaine de pages de diverses recherches graphiques, notamment sur le physique de son héroïne, que devait être aussi sexy que mutine. Il explique notamment que son inspiration en matière de lingerie provient des travaux d’une de ses amies, créatrice de sa propre ligne de sous-vêtements.

Si vous voulez donc pimenter votre été sans vulgarité, cette nouvelle mouture de l’intégrale des Confessions d’un canard sex-toy contentera autant Monsieur que Madame…

Lucien indémodable

Également transfuge d’une autre maison d’édition, cela fait déjà dix ans que Frank Margerin et son immortel Lucien ont rejoint Fluide. Immortel ? Pas vraiment… car dans ce troisième et dernier recueil de son intégrale, Lucien a pris un sacré coup de vieux ! 25 ans dans les dents, mais toujours la banane ! Et cet esprit rock qui ne tient qu’à lui.

« Je ne pouvais plus trop me "projeter" dans ce personnage qui avait toujours dans les 25 ans, en ayant maintenant plus du double... » confiait en 2008 Frank Margerin. « Lucien était aussi très typé "années 70-80" et je voulais le situer plus dans notre époque actuelle, j’ai pensé tout logiquement qu’en le vieillissant et en ayant des enfants, il pourrait plus facilement évoluer et se rapprocher de moi... »

Il suffit parfois d’une case pour évoquer tout l’univers de Lucien
Frank Margerin (c) Fluide Glacial

Lucien a donc toujours la banane, mais elle a blanchi et lui a grossi. Il est désormais marié et père de deux enfants, un garçon de 12 ans et une fille de 17. Mais que c’est dur d’assumer son rôle de père pantouflard surtout lorsque vous passez pour un ringard aux yeux de vos enfants. A 50 ans il est un peu largué par internet, les consoles de jeu mais aussi par les exercices de math du fiston et le look gothique de son ainée…

Loin d’un ton nostalgique, l’humour prime toujours ! Certes, Lucien paraît un peu à côté de ses santiags dans le tome 9, puis repart comme en ’70, surtout grâce à la relation avec son fils en qui il se trouve dans le tome 10, assez logiquement intitulé Père et Fils. Moins axé sur le fossé intergénérationnel que dans les tomes précédents, le tome 11 (le dernier publié actuellement) s’attaque à des thématiques de son temps : la reconversion professionnelle, l’écologie à tout-va, les cotisations pour la retraite, les petits pépins de santé, les hobbies envahissants, etc.

Plus que dans des chutes parfois convenues, ce sont dans les cases elles-mêmes que l’humour et le regard acide de Margerin font mouche. Quel que soit l’âge du lecteur, on apprécie les personnages que Margerin a réunis, mais le fan qui aura vieilli avec son héros sera d’autant plus content de rire des petits tracas de sa vie qu’ils sont racontés avec sincérité et qu’il y reconnaitra les siens.

Le dossier introductif permet à Margerin d’expliquer les raisons de ce vieillissement de son personnage. L’auteur en profite pour nous dévoiler une série de crobars, de recherches et de couvertures. Sans oublier de nous faire partager son autre grande passion, la musique, par l’entremise de son personnage, bien entendu. Même si ce dossier n’est pas inintéressant, avouons-le, cela fait surtout un bien fou de retrouver Lucien, en l’absence de nouveautés depuis huit ans !

Inoubliable Coyote !

Terminons ce tour d’horizon avec un autre personnage marquant, via l’une des plus improbables bandes dessinées humoristiques : celle de Kévin, ce gentil garçon, qui tranche dans un univers de motards cocasses et de blondes madones dotées d’opulentes poitrines.

Nous n’aurons pas l’audace de vous représenter cette série très débridée (je parle de motos bien entendu), qui mêle gros cu(l)-bes et franche camaraderie, tout en présentant un modèle familial extravaguant et plein d’amour.

L’intégrale brochée de 2014 réunissait les sept tomes.

Cette « ultime édition vol.2 » cartonnée représente la seconde partie de la précédente intégrale brochée de 2014 [1]. On y retrouve les tomes 5 à 7 en couleurs, une compilation assez homogène dont la formule permet de compenser le petit manque de rythme du début du sixième tome, pour terminer en apothéose. En guise d’épilogue, un récit de six pages réalisé sous la forme d’un album-photo est commenté par Kévin himself.

Une couverture de Fluide qui aurait pu trouver une belle place dans ce recueil

Un très beau dossier de 26 pages vient compléter le volume. Il s’agit d’une partie du livre d’illustrations publié en 2003 chez Fluide Glacial, et intitulé Carnets intimes. En effet, Coyote s’était livré à de touchantes confidences concernant son métier, ses évolutions, ses envies graphiques, etc. On y trouve également l’un des deux récits de l’inédit Bébert Clochard et philosophe, ici Nous n’irons plus au bois un récit de 4 pages en noir et blanc publié dans Fluide Glacial en 1990.

Composé de nombreuses illustrations et remaquetté pour l’occasion, ce dossier parachève un très beau recueil, dont la sincérité et l’humour sont ultra-communicatifs. Un volume incontournable pour ceux qui ne détiendraient pas ces trois albums de Litteul Kévin, et qui nous rappelle également le vide laissé par la disparition de Coyote.

Plus tôt cette semaine, nous avons vu comment Dargaud a terminé l’intégrale Comanche initié au Lombard, via une maquette respectueuse des deux précédents volumes. Il est donc temps que l’éditeur bruxellois fasse preuve du même professionnalisme, par la programmation du troisième recueil de Litteul Kévin en respect de la mouture de Fluide Glacial.

On se rappelle en effet que Coyote avait choisi de publier les tomes 8 à 10 de sa série-phare au Lombard. Cet attendu troisième recueil profiterait d’un très beau complément puisé au sein de l’hors-série Coyote et Litteul Kévin publié également au Lombard à l’occasion des 20 ans de la série. Bref : aucune excuse pour que Le Lombard ne puisse pas nous concocter une conclusion de cette intégrale digne de ce nom !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Des intégrales de l’été 2019, lire notre précédent article : Les figures tutélaires de Dargaud

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Lire nos chroniques d’Hector Kanon : tome 1 et tome 2.
De Cosmik Roger, lire notre article concernant le premier recueil de cette intégrale, la chronique des tome 2 Une Planète Sinon Rien, tome 3 Le Général Gore, tome 4 Cosmik Roger, le retour, et tome 7 Roger & les femmes

De Coyote, lire nos articles : « Litteul Kévin », la création de Coyote, fête ses 20 ans, une interview de Coyote "C’était un vrai désir de ma part de faire Litteul Kévin en couleur", la chronique du tome 10 de Litteul Kévin et Décès de Coyote, le créateur de "Mammouth et Piston" et de "Litteul Kevin"

De Carlos Gimenez, lire son interview concernant Paracuellos : « La violence ’du collège’ de "Paracuellos" était à l’image de la société espagnole. », la chronique de l’intégrale de Barrio, notre chronique plus complète d’Amor, Amor !!, ainsi que notre article À Formula Bula : Carlos Gimenez, pionnier de la mémoire.

Concernant Lucien, lire Le retour de Lucien de Margerin, imaginé en 2004 par Didier Pasamonik et la concrétisation de cette prophétie quatre ans plus tard, l’interview de l’auteur pour le tome 10 « Je serais incapable de faire autre chose que du Margerin. » et la chronique de son dernier album (T11) "Lucien" de Margerin : un quinqua sincère et décapant

[1En lien avec la première édition du volume intégral de 2014, cette nouvelle mouture porte la mention « Seconde édition »..

 
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