Les intégrales de l’été (3e partie) : Roger et Anita, héritiers illégitimes de Valérian & Laureline ?

18 août 2017 0 commentaire
  • Cet agent spatial aux cheveux de jais multiplie les aventures au contact de diverses races extra-terrestres ; cette rousse au caractère bien trempé ne laisse aucune Rigelienne ne lui tenir tête : deux intégrales aux ambiances aussi différentes que jubilatoires, et qui perpétuent à leur manière l'héritage SF de Christin & Mézières.

Dans notre précédent article, nous listions une série d’auteurs qui ont participé au Pilote Spécial Valérian : Blutch, Bonhomme, Barral, Mathieu Bablet, Dominique Bertail, Mathieu Sapin, Annie Goetzinguer, Pétillon, Eric Corbeyran, Morvan, Bajram,Munuera, André Juillard, Bouzard, F’Murrr, et bien d’autres. Bien au-delà de ceux-ci, il y a fort à parier qu’en cinquante années d’existence, l’univers SF de Christin & Mézières a directement ou indirectement influencé plusieurs générations d’auteurs de bande dessinée.

Les intégrales de l'été (3e partie) : Roger et Anita, héritiers illégitimes de Valérian & Laureline ?Certains s’en réclament ouvertement, tels Julien & Mo/CDM, qui ont d’ailleurs participé au collectif précité. Ceux qui connaissent ces deux auteurs pour certaines de leurs séries humoristico-trash, vous n’avez pas pu passer à côté de l’un de leurs premiers "méfaits" dans Fluide glacial : une parodie d’un agent spatio-temporel qui ressemble à s’y méprendre à Valérian : Cosmik Roger...

Comme Valérian, Roger est un agent spatial, et flirte parfois avec les décalages temporels. Habillé en permanence de sa combinaison grise, notre héros est le dernier espoir de la race humaine. En effet, il a reçu la difficile mission de trouver une nouvelle planète viable pour résoudre le problème de la surpopulation galopante qui étouffe la Terre.

Des dizaines de milliards de terriens comptent sur lui, ce qui n’empêche pas notre anti-héros de passer sa vie... au bistrot ! Entre deux parties de cartes avec ses amis extra-terrestres, Roger écluse les bières servies "Au Rendez-vous des Anneaux". En effet, notre agent est un vrai loser : il accumule les gaffes, crée des tensions entre les diverses races intergalactiques au lieu de résoudre leurs conflits, et n’hésite payer de sa personne si cela lui permet d’effacer l’ardoise occasionnée par son gosier assoiffé !

Le Big Bang Badaboum

Les trois premiers tomes avaient déjà été réunis en un volume en 2011

Dans le premier tome de l’intégrale parue il y a quelques semaines, Julien/CDM explique dans le dossier qui conlut le recueil des trois premiers volumes de la série, comment il a eu l’idée de développer cet « anti-Valérian » :

"La création de Cosmik Roger remonte au début des années 2000. Je sortais tout juste de [...] mon premier album, À l’ouest de l’infini (sur un scénario de Manu Larcenet) [...], de la science fiction déconnante. Ce sujet m’intéressait beaucoup de par ma culture, mais aussi parce qu’on n’en lisait pas ou peu dans Fluide Glacial."

"L’idée de me lancer seul sur une nouvelle série SF me travaillait donc et le personnage de Cosmik Roger est né un peu au croisement de diverses influences. Valérian, bien sûr, mais aussi Buck Rogers, pour la consonance américaine, ou Star Wars évidemment, pour son aspect "Space Opera". L’idée était de jouer sur le contraste entre la grandiloquence de la mission du personnage et sa réalité de pilier de comptoir du bistrot du coin, ce genre de décalage marrant que j’avais appris en bossant avec Larcenet."

La totalité du premier tome permet de faire connaissance avec le personnage. Les divers courts récits développent globalement les trois thématiques fondatrices de la série : la vie passée au bar, la mission de trouver une planète viable qui occupe tout de même de temps en temps notre "héros", ainsi que sa grande préoccupation à batifoler. Parce que (tenter de) sauver l’humanité, cela ne calme pas certaines ardeurs...

Comme le premier album publié en 2002, la totalité de ces premières histoires restent en noir et blanc, telles qu’elles firent leur apparition dans Fluide Glacial. Mais comme le mensuel d’Umour passe à la couleur en 2003, les histoires du tome 2 qui précédent cette mini-révolution ont été également mises-en-couleur, afin de maintenir l’homogénéité du second album.

Bouleversement dans le monde de Cosmik Roger

La grande révolution de la série reste l’arrivée de Mo/CMD au scénario ! Pour rappel, Mo et Julien se connaissent depuis le lycée, où ils avaient créé le fanzine Chieur de mondes, avec Ralph Meyer. Mo travaillait d’ailleurs déjà pour Fluide Glacial à l’époque, en développant une autre série SF Forbidden Zone.

"A la fin du premier tome, explique Julien/CDM dans le dossier de l’intégrale, J’ai réalisé que j’étais d’une lenteur effarante dans la phase d’écriture du scénario ! Je voulais que cela dépote et il me fallait un coup de main. Je me tourne alors vers mon vieux pote Mo, avec qui je partage les mêmes influences. Il reprend et développe le personnage comme j’aurais été incapable de le faire, et c’est parti !"

Dès son arrivée, Mo/CDM ajoute de la cohérence dans les diverses thématiques de la série. Le personnage gagne en crédibilité, et la série en "débilité", ce qui la rend d’autant plus co(s)mique. On y apprend d’ailleurs les origines du personnage. En effet, cette question pouvait tarauder les lecteurs depuis le début de la série : Roger mentait-il vraiment sur sa jeunesse, comme semblait l’indiquer le premier tome ? Et surtout, qui a l’idée d’envoyer ce crétin sauver l’humanité ? Le dessous des cartes boucle l’équation, comme dans un retour aux sources, et permet de franchir une nouvelle étape dans le troisième album.

Le Général Gore ne recule devant aucune torture, aussi infâme soit-elle !

"A la fin du tome 2, [...] Mo et moi avons senti l’envie de développer le personnage plus en profondeur (aheum !). L’exercice est très compliqué car il faut à la fois mener un récit long tout en continuant de le découper en épisodes pour le magazine. [...] Nous avons donc décidé d’opposer Cosmik Roger à un super-méchant, le Général Gore, fil conducteur de cet album."

En effet, ce troisième tome complète et termine magnifiquement le premier recueil de cette intégrale. Après les précédentes recherches, la série trouve son graphisme final, aussi abouti qu’efficace, tout en bénéficiant d’excellents ressorts comiques, tant de situation que de gags liés aux histoires précédentes. Cette intégrale est donc à conseiller à tous les amateurs de SF humoristique, un genre rare finalement.

Quant aux fans de la série, en manque depuis son arrêt en 2013, qu’ils sachent qu’ils trouveront dans ce recueil une histoire inédite réalisée spécialement pour ce volume : Fatale intégrale, pleine d’autodérision (voir un extrait ci-dessous). De plus, le dossier de 24 pages analyse les différentes étapes de réalisation d’un album, et rassemble les différents ex-libris, affiches et autres goodies réalisées à cette époque, sans oublier l’histoire réalisée pour les 30 ans de Fluide Glacial, restée inédite en album.

Enfin, cerise sur le gâteau, ce premier volume débute avec un dessin de Jean-Claude Mézières himself, histoire de prouver qu’il n’est pas rancunier... ou presque !

Anita dynamite les codes de la BD

Sans doute moins inspirée directement de la série Valérian, cette rousse volcanique au tempérament explosif a néanmoins certainement profité des portes ouvertes par Christin & Mézières. Enfin, en terme de portes, ce sont plutôt celles qui se sont fermées sur leurs auteurs, qui ont permis à Anita d’exister. Comme l’explique le scénariste Eric Gratien dans la prologue du premier recueil de cette intégrale : "[En 1992, avec Cromwell, on avait été viré de notre éditeur de l’époque. Un énième pétage de boulons dû à un refus de ne plus payer les pages. [...] Mais on ne partait pas les mains vides, l’éditeur nous laissait libres d’aller exploiter notre série de l’époque, les Minettos Desperados, où nous voulions."

Rappelons qu’après avoir réalisé deux tomes du Bal de la Sueur (Sergeï Wlaldi) avec Ralph & Riff Reb’s, Cromwell s’était effectivement lancé dans une série où il assurait seul le dessin, à l’aide d’Éric Gratien au scénario (alias Joe Ruffner), un autre compère de l’atelier Asylum. Ces trois Minettos Desesperados faisaient sauter une bonne partie des codes du western, pour mieux le réinventer à sauce punk. Restait à cette époque à trouver un nouvel éditeur. Acculé, Eric Gratien décroche un rendez-vous chez Casterman, l’un des très gros éditeurs de l’époque, l’un de ceux qui les avaient justement jetés quelques années auparavant...

"Chez Casterman, y’a le yéti ! Jean-Paul Mougin, le fondateur d’(A Suivre) !, précise Gratien dans son prologue. Il a traumatisé des générations d’auteurs (et découragé des centaines de tocards qui n’avaient pas l’étoffe). Casterman, c’était le Gallimard de la bande dessinée, et nous, on arrivait là-dedans comme les Sex Pistols chez Deutsche Grammophon ! Mougin finit de lire notre dossier. [...] Puis, c’est beau comme dans Bilbo quand le dragon se met à parler. Il nous dit : - Moi, ça me plaît ! Mais éditer le quatrième album d’une série... J’ai pas envie de faire gagner de l’argent à un concurrent qui continuera d’exploiter les albums précédents. Alors revenez avec une nouvelle série ! [...] On sort de chez Casterman avec du flan de courgette à la place des jambes. On s’assoit dans un rade, on récapitule. Les trois premiers chapitres d’une cambrioleuse qui s’appellera Bomba sont définis..."

Des personnages haut en couleurs

Dès les premières pages d’Anita Bomba, on comprend rapidement que ses auteurs vont sortir des sentiers battus ! En effet, bien qu’illettrée, Anita Bomba, n’en tient pas moins son journal de bord avec application. Un journal oral, s’entend. Et chaque chapitre, qui se compose irrémédiablement de quatre pages, commence par une étrange introduction, à l’ancienne, sensée résumer ce qu’on va y découvrir. Parce que quatre pages, c’est peu pour faire avancer un récit tout en posant ses personnages. Les auteurs ont alors décidé de s’intéresser surtout à ces derniers, même si l’intrigue générale doit parfois légèrement stagner, puis faire des pas de géants.

On retrouve naturellement Anita, cambrioleuse de son état, dénué de scrupules et qui a l’explosif facile. Elle est secondée de Sig 14, un robot totalement schizo, qui cumule une demi-douzaine de personnalités différentes. Cela s’avère parfois diablement efficace pour son acolyte, mais également totalement suicidaire lorsqu’il change de comportements en pleine confrontation !

Anita est poursuivie par l’ex-lieutenant Bottle, qui s’est fait virer de la Police à cause de la cambrioleuse. Obnubilé par Anita, il est accompagné par une nuée de cyborgs-chiens à cerveaux de piranhas et ne trouvera pas le repos avant d’avoir mis la main sur la voleuse. Heureusement, cette dernière s’est associée au Mentor, un guerrier intelligent qui possède surtout une carte révélant l’emplacement de Kamala, la réserve d’or de l’Empire !

Car le monde d’Anita est loin d’être le nôtre ! Diverses races extra-terrestres côtoient les humains sur une première planète rencontrée et qui n’est pas la Terre. Sans parler des robots ou des entités démoniaques intergalactiques qui viennent chambouler le jeu de quilles...

Concernant l’héroïne, ne vous imaginez pas un ersatz de Laureline qui dégommerait les méchants brigands de la galaxie pour venger les nécessiteux ! Si, Anita possède les formes adéquates pour faire fantasmer le Mentor (et les autres mâles de la série), sa trogne colle à son caractère : volontaire et bien dissimulé derrière son chapeau amanite.

En définitive, Anita Bomba est l’une des séries ces où l’accroche dès les premières pages, ou que l’on rejette tout aussi vite. D’emblée, le ton du scénario fédère (ou irrite). Très littéraire, Gratien multiplie les récitatifs en bande son d’une série qui doit livrer ses quatre pages mensuelles dans (A Suivre...). Il ose les digressions, rebondit en permanence sur un feuilleton sans temps mort, ce qui justifie doublement sa lecture en intégrale. Mais le scénariste déploie surtout son sens de la formule, osant des comparatifs improbables qui collent portant si bien avec l’univers aussi structuré que déjanté d’Anita Bomba.

De son côté, Cromwell s’en donne à cœur joie : chaque case fourmille de détails, utilisant à foison le noir et le rouge. Le monde d’Anita est fait de brouillard épais, de villes vaseuses qui semblent avoir vécu mille ans sous les assauts des éléments déchaînés, de boutiques antédiluviennes où se nichent des milliers de manuscrits, et de marécages putrides devant lesquels on se surprend à se pincer le nez... avant de se souvenir qu’on lisait une bande dessinée !

Un premier recueil, qui appelle une suite

Ce premier volume reprend les trois premiers albums de la série, dont on ne résiste pas à vous rappeler les titres, histoire de vous donner un avant-goût de leur style imagé : Aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours aimé faire chier le monde, suivi de C’est pas parce que je suis pauvre que je vais me priver, et enfin Un jour j’ai arrêté de bosser et ma tête s’est remise à marcher. Pour ceux qui possèdent le premier tome édité chez Casterman, qu’ils sachent que cette intégrale reprend les améliorations parus dans la réédition d’Albin Michel, à savoir un chapitre complémentaire pour soigner l’arrivée de Sig 14 auprès d’Anita.

Le trio de choc est formé

Pour conclure sur ce premier volume intitulé Le Journal d’une emmerdeuse, le lecteur est gratifié d’un prologue haut en couleurs, signé par le scénariste, ainsi que d’une vingtaine de pages de dessins ou d’esquisses inédits. S’y ajoute première partie d’un récit illustré et intitulé : Quand les mort parlent, les répliquants se mettent à table. Tout un programme !

Cette parution en intégrale s’avère donc un excellent moyen de (re-) découvrir l’une des séries parmi les plus déjantées, savamment fignolées, du début des années 1990. De plus, comme Anita Bomba a été recueilli chez Akileos depuis 2014, on s’attend à ce que le second volume comprenne non seulement le tome 5 de la série paru en 2006, ainsi que les compléments édités par la suite en volumes souples chez ce dernier éditeur.

"Avec Cromwell, explique encore Gratien dans son prologue, Nous nous sommes souvent interrogés sur ce qui s’était passé pour qu’on se retrouve édités chez Casterman. Je crois aujourd’hui qu’on avait en commun avec Mougin, d’aimer faire chier le monde, mais de le faire chier avec cette classe innocente de gamins fans de bandes dessinées. Aujourd’hui, Jean-Paul Mougin est parti pour un autre monde, le punk-rock fête ses 40 ans. [Et] Anita repointe le bout de son casque amanite..."

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire également notre précédent article : Les intégrales de l’été (2e partie) : Dargaud multiplie les approches...spatiales !

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