Les mangas entrent au Quai Branly

10 avril 2007 0 commentaire
  • Le tout nouveau « Musée des Arts premiers » consacre, du 14 au 21 avril 2007, une semaine des « arts manga », intitulée « Au pays des mangas ». Plusieurs conférences auront lieu, notamment sur les traditions de narration graphique en Asie (Kamishibai, théâtre d'ombre de l'Andhra Pradesh...), sur la J-Pop, l'idéologie présente dans les films d’animation japonais et plus généralement les sources et les contours de la culture manga.

Les mangas continuent de séduire, et pas seulement les consommateurs ! Les amateurs d’art et de culture en général peuvent aussi trouver dans cette production riche et complexe de quoi satisfaire leur curiosité. Déjà, dans nos pages, le spécialiste anglais Paul Gravett soulignait combien nous avons à apprendre des Mangas : « J’ai le sentiment que nous vivons un moment particulièrement fascinant de la mondialisation de la culture. Après quelque cent ans d’une domination culturelle américaine dont la vague a inexorablement submergé le monde de ses modèles, nous assistons ces dernières années à une singulière émergence des modèles culturels nippons, un ressac qui met ces deux courants face à face. Dans quel sens les standards de la culture japonaise - radicalement différente des valeurs américaines fondées sur un individualisme forcené, sûr de son bon droit, aux préceptes moraux binaires - vont-ils influencer la jeunesse dans le monde ? Telle est, dans des termes on ne peut plus clairs, la question qui se pose à nous aujourd’hui. » Fabien Tillon, dans son ouvrage Culture Manga avait montré combien cet art était ancré dans une tradition visuelle très ancienne.

Les mangas entrent au Quai Branly
Fabien Tillon
Photo : DR

Il n’est donc pas étonnant de le retrouver dans le comité de pilotage de cette semaine des mangas au Quai Branly, proposant des conférences ambitieuses. «  La plupart des interventions programmées pendant la semaine sont placées sous le signe du lien entre le manga/anime (dessins animés japonais) et la culture nippone, voire asiatique, traditionnelle ou plus moderne, nous explique Fabien Tillon. Cela va dans le même sens que mon livre : faire des ponts. Et faire des ponts pour mieux comprendre : la culture populaire comme la culture traditionnelle - et même la culture savante contemporaine. Et même, par-là, apercevoir un bout de l’âme nipponne... C’est ce qui a plu aux responsables du musée Branly dans mon ouvrage "Culture manga". Si on ne comprend pas, ou n’essaye pas de comprendre, la culture asiatique maintenant, quand donc la comprendra-t-on ? C’est une chance inédite. A l’époque de Malraux, l’Asie était une terre de mystères pour intellectuels lassés des secrets fatigués de l’occident. Aujourd’hui, l’accès que nous avons à la culture populaire asiatique permet d’élargir notre intérêt et offre une loupe inédite. »

Les visiteurs auront droit, notamment, à un parcours dans les collections du musée pour mieux aborder l’histoire de la bande dessinée asiatique. « Nous avons voulu avec le musée élargir le discours au-delà du manga et même du Japon, nous dit Fabien Tillon. Le Quai Branly possède dans ses collections de superbes exemplaires de rouleaux peints du Bengale, les pat - rouleaux narratifs, racontant généralement (pour la millionième fois !) les grandes épopées indiennes - Ramayana, Mahabharata, mais aussi des sujets extraits d’autres mythologies ou religions, voire enfin des sujets liés à l’actualité ! Les patua, "ceux qui font les images", sont des sortes de ménestrels qui parcourent les villages puis racontent ou chantent leur histoire en déroulant leur rouleau. Le rouleau se présente sous la forme d’une continuité narrative par l’image. Il n’y a pas de texte : le patua raconte, fait les dialogues, etc. C’est l’une des tentatives du génie humain pour inventer ce qui deviendra plus tard la bande dessinée. C’est bien sûr loin de la BD : pas de planches, pas de bulles, pas d’espace inter-iconique, un découpage réduit à peu de chose... Mais c’est un pas en avant. Nous avons eu une chance infinie d’avoir la chance d’inventer la BD, nous autres, en Europe (en l’occurrence en Suisse) - de la chance et aussi, je dirais, des conditions historiques favorables - la technologie, l’investissement, l’éducation, le loisir... Mais de nombreuses civilisations étaient sur la même voie que nous, et notamment l’indienne (et la japonaise). Le théâtre d’ombres de l’Andhra pradesh, autre spectacle de narration par l’image d’origine indienne, en est une autre preuve. Et le manga dans tout ça ? Il n’est pas loin. Je ferai une démonstration de kamishibai, "petit théâtre de poche" ou "petit cinéma de poche" ou "grande bande dessinée", dont l’invention est contemporaine de la naissance du manga moderne. Je lirai au public deux histoires issues du kamishibai, en manipulant les images dans le castelet. On verra que le principe est proche des pat ou du théâtre d’ombres. Les civilisations parlent en chuchotant un langage qu’elles partagent, et qui saute les frontières - une partie de la culture du Japon vient de l’Inde, à commencer par sa principale religion... C’est aussi l’occasion d’expliquer qu’au Japon de nombreuses tentatives de narration graphique ont vu le jour dans l’histoire - mais les Japonais n’ont pas inventé la bande dessinée, ils se sont inspirés de la nôtre.  »

Les Pat, des rouleaux dessinés indiens , ancêtres des mangas ?
Photo : DR

Est prévue également une conférence-animation consacrée à une initiation à l’histoire du manga, illustrée d’extraits de dessins et de J-pop (musique japonaise pop, intrinsèquement liée à la culture manga). «  Il s’agit ici de préciser des questions historiques ou esthétiques plus classiques concernant le manga et les anime, nous raconte Fabien Tillon. J’en profiterai, pour ne pas assommer le public, pour faire écouter deux-trois mélodies J-Pop. J’aime beaucoup l’idée que la culture populaire japonaise forme un tout très complet, qui se renvoie des images comme un gigantesque jeu de miroirs. Je ferai écouter exclusivement des morceaux J-Pop liés aux mangas ou aux anime, comme par exemple le générique de Doreamon ou, plus musical, des extraits de la bande son de "Cow-Boy Bebop" ou des chansons inspirées par "La jeune fille aux camélias" de Maruo (un CD paru chez le lézard noir). »

Enfin, des séances d’analyse d’extraits de dessins animés (Le Tombeau des lucioles, Larme ultime, Pompoko...) mais aussi de long-métrages live (Godzilla et Mothra, Lorelei la sorcière du pacifique, Samurai commando...) permettront de découvrir les grands thèmes de la culture nipponne, du combat de samouraï aux préoccupations écologiques les plus en pointe. « La partie analyse filmique est l’une des plus excitantes, s’enthousiasme Fabien Tillon. Je vais multiplier les extraits et concentrer mon analyse sur le couple ambivalent société martiale/société pacifiste qui est à l’oeuvre dans de très nombreuses oeuvres filmées japonaises, surtout des anime mais aussi quelques films live. Plus encore que dans d’autres civilisations qui produisent énormément de culture populaire (suivez mon regard : l’Amérique), dans la civilisation nipponne le couple culture pacifiste/culture martiale est central, et se résout en dialectiques souvent étonnantes. C’est lié évidemment à ce paradoxe du Japon moderne : un pays héritier d’une culture martiale millénaire qui se trouve dans l’obligation morale et constitutionnelle de devenir pacifiste ! Cette contradiction là n’est pas résolue dans l’âme japonaise, et ces derniers temps les évolutions politiques de l’archipel l’ont même accentuée. On parlera aussi d’écologie, autre thème de prédilection des Japonais, par tradition comme par nécessité moderne... Il y aura une dizaine d’extraits de films... »

En bref, un programme interdisciplinaire des plus alléchants. A quand le même type de programme pour la BD franco-belge ?

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Pour un programme détaillé, voir le site du Musée du Quai Branly.

« Au Pays des Mangas »
Du 14 au 21 avril 2007
Musée du quai Branly
27/ 51 quai Branly
75007 Paris
Tél : 01 56 61 70 00
Fax : 01 56 61 70 01

En médaillon, un dessin de Shigeru Mizuki. © Shigeru Mizuki / Mizuki Productions - All rights reserved - Édition Française : © Cornélius 2006

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