Les mille et une "Vies de Marko Turunen"

6 mai 2017 0 commentaire
  • Le Frémok, qui édite en français depuis une douzaine d'année les œuvres du Finlandais Marko Turunen, a publié en début d'année son dernier ouvrage, pseudo-autobiographie hybride, colorée et inventive. Ces "Vies de Marko Turunen" ajoutent le roman à la bande-dessinée, composant une fresque décalée et ludique, tantôt émouvante, tantôt drôle, mais toujours étonnante.

Marko Turunen est auteur de bandes dessinées. A moins qu’il ne soit guide de safari. Ou professeur d’art. Ou peut-être agent immobilier. Vendeur de moto ? Installateur de poêles ? Allez savoir... Toujours est-il qu’il vit des aventures extraordinaires, parcourt le monde, séduit, rit et pleure. Il traverse son temps, se démultiplie, se bat, gagne puis perd, souffre mais se bat de nouveau. Il vit.

Mais qui est vraiment Marko Turunen ? Sans conteste, le livre est là pour le prouver, il est dessinateur et écrivain. Il publie d’ailleurs en Finlande et ailleurs en Europe depuis les années 1990, par exemple en France au Frémok et dans le fanzine Gorgonzola. Il a exposé à plusieurs reprises dans son pays d’origine et, là encore, en France, à Paris et Angoulême notamment. Il a même reçu en 2006 le Prix du meilleur auteur finlandais pour De la viande de chien au kilo et a été nommé à Angoulême en 2012 pour Ovnis à Lahtis. Nous ne devrions donc pas tant douter de son identité et de son parcours.

Les mille et une "Vies de Marko Turunen"
Vies de Marko Turunen © Marko Turunen / FRMK 2017
Vies de Marko Turunen © Marko Turunen / FRMK 2017
Vies de Marko Turunen © Marko Turunen / FRMK 2017

Avec ces Vies, Marko Turunen brouille les pistes. Il ne peut s’agir d’une autobiographie : trop de professions, trop de rebondissements, trop d’invraisemblances. Une autofiction alors ? Nous en avons lu quelques-une ces dernières années, il n’y aurait donc rien d’extraordinaire à cela. Mais l’objet est plus complexe. Marko Turunen est parti, il y a déjà quelques années, en quête de tous ses homonymes. Nul ne saura s’il les a tous identifiés, toujours est-il qu’il est parvenu à trouver leurs professions, qui deviennent ici les oripeaux de son avatar.

Ce petit bonhomme, à la tête et au nez ronds, à la peau rosâtre, mais au charme indéniable et aux ressources inépuisables, est bien Marko Turunen. L’auteur de bande dessinée et tous les autres à la fois. Tel un superhéros désenchanté, il rebondit de page en page, faisant face à toutes ses déconvenues sans pour autant s’illusionner. Il est capable de tout, y compris de rien. Souvent flanqué d’un comparse, sorte de tortue ninja un poil cynique, il parvient toujours à se débrouiller, même perdu sans ressource au fin fond de la Scandinavie. Quand il perd sa bien-aimée, mystérieuse femme grande cinq fois comme lui, son chagrin est infini, mais il repart malgré tout. Et se retrouve dans une Afrique de pacotille, où il finit par accepter son destin.

Vies de Marko Turunen © Marko Turunen / FRMK 2017
Vies de Marko Turunen © Marko Turunen / FRMK 2017
Vies de Marko Turunen © Marko Turunen / FRMK 2017

Si le petit avatar de Marko Turunen est protéiforme, son livre l’est également. Il se découpe en effet en trois parties, bien distinctes et pourtant liées. Dans la première, qui est aussi la plus longue, nous avons affaire à une bande dessinée originale, très colorée, superbement composée - y a-t-il deux pages au découpage identique ? - et entrecoupée de pleines pages aux tons somptueux, inspirées à la fois de la culture populaire et de l’art naïf. C’est dans cette partie que nous suivons Marko Turunen dans ses différentes professions, qu’il exerce l’espace d’une case, d’une page ou d’une séquence. Les péripéties s’enchaînent, les émotions varient, apparemment gratuitement. Mais plusieurs lectures ne seraient pas inutiles. Jouant de la satire ou de l’ironie, Marko Turunen pousse aussi son lecteur à la réflexion, par exemple lorsqu’il s’inspire de la parabole biblique de Job.

La deuxième partie, la plus courte, est également dessinée, mais cette fois-ci par Tea Tauriainen - Marko Turunen conservant l’écriture. Deux êtres, l’un masculin, l’autre féminin, vivent quelques brèves aventures au cœur de la jungle. Intitulée "Le Fantôme coloniale", cette parenthèse aux couleurs vives sonne curieusement. Sa fin ouvre la voie à de multiples interprétations.

La troisième et dernière partie surprend encore davantage. Car il ne s’agit pas ici de bande dessinée ! Il y a bien quelques dessins en noir et blanc et en pleine page, mais c’est bien un roman, nous racontant les missions du Fantôme colonial. Récit picaresque, presque surréaliste, il complète parfaitement les deux premières parties, en prolongeant leur esprit.

Vies de Marko Turunen © Marko Turunen / FRMK 2017
Vies de Marko Turunen © Marko Turunen / FRMK 2017
Vies de Marko Turunen © Marko Turunen / FRMK 2017

Marko Turunen et le FRMK nous proposent donc un objet hybride, tant par son contenu que par sa forme. A la fois bande dessinée et roman, pure fiction et réflexion sur soi-même, délire fantastique et parabole philosophique, les Vies de Marko Turunen forment un ouvrage étonnant, intriguant, et plus accessible que nous pourrions le croire de prime abord.

Vies de Marko Turunen © Marko Turunen / FRMK 2017

Voir en ligne : Le site de l’auteur

(par Frédéric HOJLO)

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21 x 15 cm (format à l’italienne) - 208 pages en quadrichromie - couverture cartonnée - traduit du finnois par Kirsi Kinnunen - parution en février 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Consulter le site de l’auteur (en finnois et en anglais).

Lire, chez nos confrères de "du9.org", un entretien avec Marko Turunen daté d’avril 2012.

Ce livre est dédié par le Frémok à la mémoire du libraire Jacques Noël.

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