Les quatre vérités de Verytoon avec Guy Delcourt

23 mars 2021 6
  • En janvier dernier, à la suite de Dupuis et de Webtoon Factory marchant dans les pas de quelques pionniers (Delitoon, Webtoons...), le groupe Delcourt a lancé sa propre plateforme consacrée aux webtoons : Verytoon. Quelques semaines à peine après ce lancement, nous avons rencontré Guy Delcourt pour qu'il nous explique ses motivations et ses attentes. Ce nouveau support interroge par sa dimension économique, technologique et commerciale. L'éditeur explique sa démarche et ses objectifs.

Pourquoi le groupe Delcourt se positionne t-il sur le webtoon ? Pourquoi maintenant ?

Guy Delcourt. Nous sommes curieux et intéressés par tous les mouvements du marché de la bande dessinée et sur la nature-même du type de publication. La bande dessinée était initialement publiée en presse, désormais il n’y a presque plus que des albums. Nous sommes toujours désireux de nous adapter et de nous associer aux nouvelles formes de bande dessinée. Ce qui m’a intéressé dans le webtoon, est le fait que c’est la première fois que le digital et la bande dessinée se rencontrent pleinement, en « digital native. » C’est un vrai cap franchi par le webtoon, je suis donc allé en Corée pour approfondir le sujet...

Les quatre vérités de Verytoon avec Guy Delcourt
Guy Delcourt au pays des webtoons, à Séoul, en Corée du sud.
Photo DR - Éditions Delcourt

Après vous être associé aux plateformes Comixology et Izneo...

Concernant Izneo, nous avons fait un aller-retour, j’y suis resté quelques mois. Mais il était compliqué de fédérer l’ensemble des gros éditeurs du marché autour d’une seule et même stratégie. Nos accords commerciaux avec Izneo ont tout de même perduré mais nous ne sommes plus actionnaires. Quant à Comixology, j’ai tout de suite voulu traiter avec eux : ils avaient un modèle de diffusion de la bande dessinée numérique que j’ai trouvé intéressant car il était aussi accessible en langue anglaise.
En valeur relative, la part du numérique est faible, en valeur absolue, cela devient tout à fait significatif. Mais il n’y a pas eu de transformation du marché.

Est ce que le webtoon va déclasser ces plateformes ?

Je pense que c’est quelque chose d’additionnel, cela concerne un autre public qui ne va pas forcément vers la bande dessinée classique, mais plutôt vers d’autres formes. Notre public demeure également très polyvalent, il est capable de lire à la fois du webtoon et de la bande dessinée imprimée. Il faut attirer un nouveau public qui va circuler entre les différentes formes de bande dessinée.

Qu’avez-vous découvert sur les webtoons pendant votre voyage en Corée ?

C’était en juin 2019, j’y ai passé une semaine et j’ai notamment beaucoup appris auprès de l’ambassadeur de France à propos de la mentalité coréenne dans les affaires. Ce qui est surprenant, c’est que ce n’est pas du tout le même monde que celui de l’édition. Dans le Webtoon, on est véritablement dans le monde de la Tech, il y a une dimension éditoriale bien sûr, mais c’est le caractère Tech qui prime. Je me suis rendu dans un pôle de compétitivité en banlieue de Séoul où des équipes travaillant sur les webtoons m’ont expliqué leur modèle économique et le subtil alliage entre les dimensions technologiques, éditoriales et commerciales de cette activité.

Ce qui est remarquable dans le modèle coréen c’est la place prépondérante de l’auteur...

On n’est pas dans le schéma classique qui existe en France, c’est clair. Je crois qu’il y a pas mal d’accords différents, les modèles y sont beaucoup plus souples et beaucoup plus diversifiés qu’en France.

Quelle est la cible de Verytoon ?

Verytoon a été créé sur la base d’une analyse double.
La première, c’est que l’on a une bande dessinée strictement digitale, du créateur au lecteur, il y a une génération à qui ça parle.

La seconde, c’est qu’il y a intérêt particulièrement important et croissant en France pour la Corée. Pour le cinéma, la K Pop, etc. On voit bien que la Corée a quelque chose de séduisant.

Nous nous sommes basés sur ces deux idées afin d’élaborer une stratégie. L’idée était de rassembler sur une même plateforme un lectorat intéressé par la création coréenne. Quand je vois l’attrait du public pour une série comme Solo Leveling, je me dis que cette analyse était la bonne.

VeryToon s’appuie sur le savoir-faire de AllSkreen, comment est que vous collaborez avec eux ?


Allskreen est notre prestataire. Ce sont des gens très compétents. J’ai été surpris de voir qu’il y avait en France des entreprises en capacité de créer une vraie plateforme de webtoons. On avait pensé à faire appel à des prestataires coréens mais la distance était une vraie difficulté, la langue aussi également. C’était un gros chantier car nous ne sommes pas une boîte de Tech, nous sommes des éditeurs.

Vous utilisez la technique dites du « Freemium », cependant, l’utilisateur doit payer en monnaie virtuelle, pourquoi avoir fait ce choix  ?

Ce mode de paiement a été choisi par souci d’efficacité et de simplicité. Cette monnaie s’acquiert par conversion tout simplement, mais vous pourrez aussi en gagner en participant à certaines opérations de promotion, cela vient s’additionner.

Concernant les choix éditoriaux, il y aura 85% de séries coréennes, 5% de séries japonaises et 10% de séries chinoises. Qu’est ce qui a conduit cette diversification ?

On veut montrer que nous sommes justement ouverts à cette diversification. Nous sommes également en phase de test sur l’adaptation de certains titres du catalogue Delcourt-Soleil en webtoons. On a visé un certain public, un certains bassin culturel de gens qui aiment un certain style de bande dessinée. Nous souhaitons proposer une offre correspondant à ces lecteurs. Nous en sommes au lancement, les premiers résultats permettront de savoir quelle direction que nous voulons donner à cette plateforme.

Les webtoons proposés sur Verytoon pourront parfois bénéficier d’une sortie papier ? Pourquoi avoir fait ce choix ?

À l’inverse de la Corée, le marché du livre imprimé en France est très important, il faut faire fructifier le marché dans ce sens-là. Je pense qu’il y a une complémentarité et un chaînage entre le webtoon et la bande dessinée imprimée. Cette dynamique me rappelle un peu celle des revues de bande dessinées. On publiait des bandes dessinées toutes les semaines en feuilleton Là, c’est en chapitres, c’est pareil. Comme dans ces publications, ce sont celles qui plaisent le plus aux lecteurs qui deviendront des albums. Cette stratégie permet d’avoir une meilleure acuité sur le potentiel économique de chaque titre. J’aimerais revenir aux sources de cette bande dessinée feuilletonesque qui est faite pour être lue toutes les semaines puis compilée dans des recueils. Par rapport aux éditeurs coréens, nous nous sommes engagés d’avance sur certaines séries.

Solo Leveling un webtoon à paraître en avril au format papier.
Label KBooks

Vous allez produire vous-même des webtoons. Qu’est-ce qui conduit les choix éditoriaux du groupe Delcourt pour ces productions ? Est ce qu’il y a une cohérence avec le reste ?

La cohérence chez nous, c’est la diversité. On aime explorer différents styles, différents types de bandes dessinées. Et plus ils sont originaux et nouveaux, mieux c’est. On essaie de couvrir un maximum de genres différents. On ne veut pas se positionner sur une thématique plus particulière qu’une autre, on veut offrir un éventail très diversifié. La diversité est la règle pour le moment.

Avez-vous des premiers résultats à nous communiquer presque deux mois après le lancement de Verytoon ?

C’est très encourageant mais on ne va pas crier victoire ! On a eu un premier public extrêmement motivé qui s’est inscrit sur la plateforme mais on sait bien que ce sera un peu plus long que ça. On avait un objectif de 10 000 comptes ouverts, on est à un peu plus de 9000. On ressent également un besoin de rapidité : on doit plutôt accélérer le tempo pour répondre aux attentes des lecteurs inscrits. Certaines séries font 150 épisodes, comme Solo Leveling, on va donc accélérer la cadence. Ce sont des premiers signes positifs pour une intensité qui ne se relâche pas, bien au contraire.

Comment comptez-vous séduire un public habitué à la gratuité via le piratage et le scantrad ?

Aujourd’hui tout le monde a conscience que les auteurs doivent bénéficier du fruit de leur travail. Déontologiquement, lire l’œuvre de quelqu’un sans qu’il ne soit rémunéré, ça pose un problème. Quand on publie des nouveau webtoons, en général, les sites de Scantrad les retirent par eux-même.

Est-ce que le webtoon va se substituer à la bande dessinée imprimée comme en Corée ?

Je pense que l’on ne part pas des mêmes bases. Je ne peux pas prédire l’évolution des supports… Pour Solo Leveling, notre titre-phare, le tirage papier est de 50 000 exemplaires, donc le webtoon permet aussi la création de bandes dessinées imprimées. À ce stade, on peut dire que le cercle est plutôt vertueux et que les supports sont versatiles. Nous avons à cœur de ne pas mettre en danger la librairie et de la faire prospérer.

Le marché des mangas n’est-il pas lui en train de se tasser ?

Pas du tout ! Le marché du manga est toujours en énorme croissance en France.

Quelles sont les séries que personnellement vous êtes contents d’éditer aujourd’hui grâce aux webtoons ?

Il y a Solo Leveling que je connais de longue date. Bien que je ne sois pas la cible, je trouve la secrétaire Kim a également beaucoup de potentiels. Des séries comme Noblesse également…Mais comme vous, je les découvre également au fur et à mesure.

Propos recueillis par Didier Pasamonik et François Rissel

Voir en ligne : Le phénomène webtoon s’installe en France

(par François RISSEL)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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À lire sur Actuabd.com :

- Le phénomène Webtoon s’installe en France (23 mars 2021)

- Une brève à l’occasion du lancement de Verytoon

En médaillon : Guy Delcourt. Photo DR - Éditions Delcourt.

 
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6 Messages :
  • "Aujourd’hui tout le monde a conscience que les auteurs doivent bénéficier du fruit de leur travail."

    Raison de plus pour défendre les auteurs coréens.

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    • Répondu par banzai le 23 mars à  16:13 :

      Sacré Guy merci pour ces paroles drolatiques qui vont etre suivi de reforme chez delcout à n’en pas douter.
      sinon ce qui marche dans le webtoon c’est surtout le coté episodique ( bonjour les cadences) et c’est vrai que le public est habitué à la gratuité vu l’age (collégien en général pas beaucoup d’argent) mais ceci dit cela annonce le debut de la fin du papier

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      • Répondu par Milles Sabords le 24 mars à  07:45 :

        La fin du papier, peut-être pas jusque là. Depuis l’arrivée d’Internet, la consommation de papier n’a jamais été aussi forte.

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        • Répondu par banzai 2 le 24 mars à  10:57 :

          pour le papier, je parle de long terme.
          La consomation de manga chez les jeunes se fait par telephone vu le prix du livre c’est un vrai budget.
          Je connais plein d’adultes qui lisent leur bd sur des tablettes.

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          • Répondu par Milles Sabords le 24 mars à  17:20 :

            C’est ce que l’on disait aussi pour le vinyle lorsque le cd est arrivé... certes, les modes de consommations évolueront, mais l’album papier restera, il risque juste de devenir un produit de luxe pour classe aisée.

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  • "J’ai été surpris de voir qu’il y avait en France des entreprises en capacité de créer une vraie plateforme de webtoons. On avait pensé à faire appel à des prestataires coréens"...
    _N’importe qu’elle agence web un peu sérieuse est capable de faire un site et une app où le contenu est à priori une enchainement de jpg ...

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