Les thrillers de bande dessinée venus du froid

21 mai 2015 1 commentaire
  • Depuis Stieg Larsson et sa trilogie Millenium, un vent septentrional souffle sur la littérature mondiale, et la bande dessinée n'y échappe pas. En plus du troisième volume adapté de la trilogie à succès, Runberg signe un polar original "Les Infiltrés", tandis "Le Prédicateur" de Bischoff & Bocquet d’après C. Läckberg chez Casterman fait frissonner le lecteur avec un talent comparable

Il est impossible d’avoir échappé à la déferlante Millenium qui s’est abattue sur la planète entière il y a dix ans. Les romans bien entendu, mais également le film et les diverses versions télévisuelles. Comme bien d’autres thrillers à succès, la trilogie de Larsson a également été adaptée en bande dessinée (Dupuis).

Évitant les écueils de ces transpositions à risque, le scénariste Sylvain Runberg et le dessinateur Homs ont livré un premier diptyque de très grande qualité. La version BD de Millenium est loin de tirer l’univers de Stieg Larsson vers le bas, au contraire. C’est une puissante invitation à la lecture du polar scandinave." complimentait Didier Pasamonik dans nos colonnes.

Les thrillers de bande dessinée venus du froid

Soucieux de maintenir un rythme de parution soutenu qui ne laisse que quelques semaines entre deux épisodes, l’éditeur et le scénariste ont opté pour une équipe multi-dessinateurs, une formule qui avait fait le succès de série comme Le Décalogue chez Glénat ou encore Sept chez Delcourt.

Mais le passage de relais avec le dessinateur Man dans cette série n’avait pas permis de maintenir l’excellent niveau du premier diptyque. Comme l’écrivait David Taugis : ["Dans le graphisme de Man, les mouvements, les visages, et même les couleurs se situent un ton en dessous. [...] Des nuances plus fortes manquent à ces planches."

Homs reprend le dessin de cette troisième et dernière adaptation. Dès la première planche, le trait, les ombres, le choix des cadrages emballe le lecteur. Runberg alterne efficacement les séquences violentes (qui sont légion dans cette série) et les moments plus calmes qui permettent de faire évoluer l’intrigue ou la psychologie des principaux protagonistes. À la fois source et moteur de cette violence, la gothique Lisbeth Salander accapare l’attention. On savoure le récit, avant un dernier album de cette adaptation qui s’annonce explosif.

Sylvain Runberg, spécialiste du polar scandinave

Le scénariste belge, qui habite maintenant en Suède, semble apprécier l’ambiance scandinave. En plus de Millenium, il a adapté Trahie avec Joan Urgell, d’après le roman de la Suédoise Karin Alvtegen (Dargaud et travaille sur le scénario d’un one-shot avec Philippe Berthet pour sa collection Ligne noire->art16960].

C’est aussi en Suède qu’il a fait la connaissance de l’auteur et journaliste Olivier Truc. Avec ce spécialiste des courants de l’extrême-droite européenne, il a scénarisé un thriller oppressant qui plonge au plus profond de ces mouvements radicaux et violents : Les Infiltrés paru il y a peu chez Quadrants.

Aussi talentueux que prolifique, Runberg ne se cantonne pas dans le seul registre du crime scandinave puisqu’on lui doit aussi ces derniers temps Warship Jolly Roger, une grande saga de S.F. qu’il signe avec Montlló (Ed. Dargaud), Cases blanches avec Olivier Martin qui conte les affres de la création de bande dessinée (Ed. Bamboo), ou encore l’excellente série historique Reconquêtes dessinée par Miville-Deschênes (Le Lombard).

Ce diptyque retrace le parcours d’un groupuscule d’extrême droite danois inspiré de l’idéologie « Counter Jihad ». Mais il est infiltré par un membre des services spéciaux danois. L’inspectrice en charge de l’enquête, connaît le « Renouveau Danois » pour ses sites Internet haineux et le suspecte d’agressions contre des personnes qu’ils considèrent être les fossoyeurs de « l’identité européenne ».

Grâce aux informations de l’agent infiltré, elle apprend que le groupuscule va probablement organiser un attentat de grande envergure qui devrait mener, pensent-ils, à une Europe “libérée de l’Islam”. Tiraillé entre les pressions politiques qui exigent des résultats, le manque d’éléments probants, la crainte d’un attentat imminent et une vie familiale au bord de la crise de nerfs, l’inspectrice tente de maintenir le cap.

On se souvient que Stieg Larsson était un journaliste qui portait haut l’étendard familial de l’anti-fascisme, au point d’aller entraîner des Amazones révolutionnaires en Érythrée ! et que c’est sous la menace de l’extrême-droite suédoise qu’il publia son magazine Expo, préfiguration de la publication qui donna le nom à [Millenium. Il n’est donc pas étonnant que Sylvain Runberg s’intéresse à cette thématique, surtout après les effroyables attentats perpétrés par Anders Breivik le 22 juillet 2011 en Norvège.

La collaboration avec le journaliste Truc permet de donner un véritable accent d’authenticité au propos des Infiltrés. On se rapproche d’ailleurs plus du docu-BD que de la fiction. Si le parcours personnel de l’inspectrice est intéressant, il renforce surtout ce réalisme. Dès lors, les coulisses du pouvoir n’en deviennent que plus édifiantes, les élus cherchant n’importe quel bouc émissaire, quitte à déjouer une infiltration qui pourrait sauver des centaines de vies...

Malheureusement, les deux auteurs ont ajouté un suspense qui tombe à plat, alors qu’ils entretiennent le doute sur l’identité du flic infiltré. Il aurait été plus intéressant de profiter de ses sentiments à chaud. Qu’importe, l’effet de réel intérêt tient dans la personnalité et du mode de pensée deux leaders extrémistes : d’une banalité à donner froid dans le dos.

La mise en pages est au diapason de cette thématique, et maintient la tension tout au long du récit. Le dessin d’Olivier Thomas néglige quelquefois les visages pour se concentrer sur le réalisme des décors. Cela ne retire pas le mérite d’un scénario original qui propose un éclairage cru, mais neuf, sur les tragiques événements qui secouent notre monde depuis quelques années.

Casterman adapte les romans de Camilla Läckberg

Sylvain Runberg n’a pas le monopole de l’adaptation en bande dessinée des romanciers suédois à succès. Casterman a ainsi demandé à Olivier Bocquet & Léonie Bischoff de transposer les romans de Camilla Läckberg. Évacuons d’entrée de jeu le point faible de ces albums : des couvertures qui présentent les personnes décédées. Pour peu qu’elles soient originales, elles ne sont pas vraiment vendeuses. Bien que... La dessinatrice Léonie Bischoff nous a expliqué que : "Le premier tome intitulé "La Princesse des Glaces" était paru dans la foulée du succès de Disney, "La Reine des Neiges". Avec ce titre évocateur et ce visage de princesse endormie, pas mal d’enfants ont ouvert le livre, et le hasard de la pliure veut qu’ils tombaient presque systématiquement sur la scène de l’autopsie. Cela m’a valu bien des regards courroucés de la part des mamans !"

Comme pour La Princesse des Glaces, la nouvelle adaptation intitulée Le Prédicateur se révèle être une très grande réussite. Olivier Bocquet, qui nous avait déjà très positivement impressionné avec sa transposition osée de Fantômas réussit là un coup de maître !

D’entrée de jeu, il propose trois pages de présentation des principaux protagonistes qui vont animer les 120 pages de l’album. Elles ont plusieurs avantages : les personnages s’adressent au lecteur, ce qui crée directement avec eux une proximité bienvenue. Utile au besoin en cours de lecture, il s’agit là d’une formidable introduction au récit à venir, car on apprend déjà qui va mourir ou vivre au cours du récit des événements pénibles. Enfin, comme le récit se déroule dans une petite ville où tout le monde se connaît, ce procédé évite d’interrompre la dynamique du récit avec des présentations artificielles.

Mais les innovations de Bocquet ne s’arrêtent pas là : outre le fait de retirer ou d’ajouter des séquences, il modèle réellement le canevas du roman pour en tirer le maximum grâce aux codes de la bande dessinée. Il peut ainsi mélanger deux ou trois séquences du roman, ou montrer le visage expressif d’un personnage qui n’assiste pourtant pas à la scène directement relatée. Impressionnant et terriblement efficace !

"Olivier désire transformer le matériau de base en bande dessinée et surtout éviter de réaliser un livre illustré, explique Léonie Bischoff. Il isole alors les différents éléments, en retire la forme narrative pour remonter le tout, souvent dans une forme différente. La chronologie peut changer, ainsi que la façon dont les personnages découvrent des indices. Des scènes sont également inventées, afin de renforcer la cohérence tout en maintenant l’esprit original. Par exemple, des discussions téléphoniques se transforment afin de maintenir le rythme et l’attention du lecteur."

Léonie Bischoff

Si le découpage et l’adaptation de ce roman sont aussi habiles que haletants, le succès revient également à la dessinatrice Léonie Bischoff, qui parvient à retranscrire l’ambiance si particulière de ces petites villes où les drames se jouent. On prend plaisir à voir comment la relation des héros du tome précédent évolue, à la ville comme à la scène. Enfin, comme pour constituer un pendant à La Princesse des Glaces qui se déroule en hiver, Le Prédicateur nous montre la même ville de Fjällbacka lors d’un splendide été suédois où la passion sévit avec la même vigueur.

"La spécialité de Camille Läckberg tient dans la spécificité de ses ambiances, commente la dessinatrice. La trame pourrait se résumer très simplement, mais nous tenons à maintenir ce mélange de tendresse (beaucoup de scènes se déroulent en famille) et de séquences abominables ! A la différence des polars américains où le récit dégouté semble évoluer dans un monde à l’abandon, on retrouve ici un monde plus optimiste, du moins réaliste. Cela indique alors que les monstres peuvent vivre à côté de nous et nous semblent normaux. Concernant ces ambiances particulières, nous travaillons cela dans le dialogue, le jeu de regards, le langage corporel, et les attitudes de chaque personnage en fonction de la personne à qui il s’adresse."

Si la thématique du Prédicateur évoque de nouveaux des affaires de familles, et comment les parents influent sur leurs enfants, la lecture de cet opus est une fois de plus conseillée aux adultes. Même si elles ne sont pas majoritaires, certaines scènes sont d’une violence psychologique assez intense, ce qui prouve la réussite de l’adaptation.

"La scène d’introduction du "Prédicateur" est assez particulière, conclut Léonie Bischoff. La difficulté de la bande dessinée est d’imposer des images alors qu’on se les imagine en tant que lecteur du roman. Nous ne voulons pas proposer des images trop gores, on reste dans une semi-pénombre pour que l’esprit du lecteur puisse chercher le type d’informations qui lui convient le mieux."

Le Prédicateur propose également des scènes inédites qui prendront toute leur intérêt dans la troisième adaptation de cette série de romans par Bischoff & Bocquet. Même s’ils ne souhaitent tous les deux par s’en tenir uniquement à cet exercice, on peut espérer qu’ils le prolongent en alternance avec d’autres projets, car leur réalisation propose certainement une des meilleures adaptations de polars, depuis 120, Rue de la Gare.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander :
- Le Prédicateur - Par Bischoff & Bocquet d’après C. Läckberg - Casterman sur Amazon.fr ou sur FNAC.com
- Millenium 5/6 - Par Homs & Runberg d’après la trilogie de Stieg Larsson - Dupuis sur Amazon.fr ou sur FNAC.com
- Les Infiltrés T1 - Par Runberg, Truc, Thomas & Rieu - Quadrants sur Amazon.fr ou sur FNAC.com

Lire sur ActuaBD :
- Millenium, par la bande
- Millénium en BD : un match Europe-Etats-Unis
- Trahie T1/2 - Par Sylvain Runberg et Joan Urgell, d’après le roman de Karin Alvtegen - Dargaud
- Les chroniques des tomes adaptés de Millenium : tomes 1, 2, 3 et 4
- Stieg Larsson avant Millenium - Par Guillaume Lebeau & Frédéric Rébéna
- Le Prédicateur - Par Bischoff & Bocquet d’après C. Läckberg - Casterman
- Olivier Bocquet  : "J’aime la psychologie subtile des personnages de Camilla Läckberg"
- La "Ligne noire" de Philippe Berthet

 
Participez à la discussion
1 Message :