"Lettres d’amours infinies" de Thomas Gosselin (Atrabile) : la beauté de l’inachèvement

8 août 2019 0 commentaire
  • Il est des livres à côté desquels nous passons. Puis nous y revenons, pour finir par nous demander comment nous avons pu être si négligents. C'est le sort qu'a connu "Lettres d'amours infinies" de Thomas Gosselin, paru chez Atrabile en avril 2018. Mais il n'est jamais trop tard pour découvrir un ouvrage d'exception.

Nous l’évoquions récemment à propos de Sarkozy-Kadhafi : des billets et des bombes édité par Delcourt et La Revue Dessinée il y a quelques mois et de Roucou, bande dessinée d’Alberto Montt parue il y a presque un an aux Éditions çà et là : l’été est le moment idéal pour rattraper des lectures malencontreusement délaissées, par hasard ou par choix. Malgré le rythme effréné des parutions, qui ralentit quelque peu pendant les mois estivaux mais promet de reprendre de plus bel à l’approche de la rentrée, un coup d’œil dans le rétroviseur peut apporter d’heureuses surprises.

Ce n’est certes pas une démarche qui sied franchement aux éditeurs et aux libraires. Il faut dire que le nombre de bandes dessinées éditées chaque année a conduit à la réduction de leur durée de vie en libraire. Plus de livres signifie pour chacun d’eux moins d’espace et de temps sur les présentoirs, voire en période de pointe une condamnation par avance au sinistre pilon. Sachant que les présumés best-sellers, tels Astérix, Blake et Mortimer ou Lucky Luke, occupent le terrain médiatique et commercial avec la finesse d’une harde de sangliers, les autres ouvrages doivent compter sur quelques lecteurs fidèles, des libraires consciencieux et des journalistes curieux.

Dans ces conditions, une chronique écrite plus de deux mois après la sortie d’un ouvrage n’a que peu d’intérêt. L’auteur est a priori bien avancé dans un nouveau projet, l’éditeur a dû gérer les retours envoyés par les libraires et le lecteur, s’il est intéressé malgré l’abondance de nouveautés que nous lui promettons, devra passer commande auprès d’un professionnel pour pouvoir disposer du livre. Tant pis ! Faisons un petit - tout petit - geste de résistance : si écrire sur une bande dessinée non loin d’un an et demi après sa publication va à contre-courant du flux médiatico-économique, nous estimons que cela peut valoir le coup dans certains cas.

"Lettres d'amours infinies" de Thomas Gosselin (Atrabile) : la beauté de l'inachèvement
Sept milliards de chasseurs-cueilleurs © Thomas Gosselin / Atrabile 2013

Lettres d’amour infinies, écrit et dessiné par Thomas Gosselin et édité par Atrabile en avril 2018, est justement l’un de ces cas. Pourquoi avoir laissé ce livre de côté ? Cela semble inexplicable. Nous connaissons et apprécions l’auteur et ses livres et nous faisons plutôt confiance à Atrabile pour proposer des ouvrages dignes d’intérêts. Si nous préférons passer sous silence les livres qui nous ont le plus déplu, celui-ci au contraire ne mérite pas ce silence. La seule raison plausible, qui explique aussi cette longue entrée en matière, est la difficulté à écrire sur une telle bande dessinée.

Complexe, poétique, touchante, impressionnante... Lettres d’amours infinies ne manque pas de qualités, qui n’ont pourtant trouvé que peu d’échos. Quelques mentions de-ci de-là, de rares chroniques, aucune sélection pour un prix. Alors que Thomas Gosselin a de notre avis réalisé l’une des bandes dessinées les plus originales de l’année 2018. Que ce soit par son récit, à la construction osée, ou par son graphisme, d’une grande variété, Lettres d’amours infinies vaut bien une lecture, et une chronique.

Commençons par ce qui accueille toujours le lecteur : la couverture. Elle montre un maelström de catastrophes. Éruption volcanique, chute de météorites, éclairs zébrant le ciel, tornades gigantesques et vagues titanesques - nous pensons forcément à Hokusai - préparent à la lecture. Les amours sont peut-être infinies, elles sont aussi chaotiques. Le contraste entre les teintes sombres et les roses bonbons le confirment. La parfaite idylle n’existe pas et chaque amour connaît des hauts et des bas.

Lettres d’amours infinies © Thomas Gosselin / Atrabile 2018

Le lecteur est prévenu d’emblée : il sera secoué. Nous nous attendons donc à l’être par le récit, nous le serons aussi par sa construction et ses variations, elles aussi infinies. Thomas Gosselin ne raconte pas une, mais des histoires d’amour. Elles sont toutes, comme le titre l’indique, infinies. C’est-à-dire à la fois éternelles et inachevées. Imaginaires, elles sont pourtant éternelles ou au moins persistantes, comme les neiges que le réchauffement climatique rend dramatiquement éphémères, car inscrites sur le papier. Circonscrites à quelques pages, elles sont cependant inachevées car racontées par bribes. Commencées et jamais terminées, les amours infinies sont des instants amoureux, insaisissables, précieux et irréductibles.

Thomas Gosselin joue sans cesse avec le paradoxe, l’attente contrariée et l’attendu inavoué, brouillant les repères du lecteur habitué aux codes narratifs encore utilisés majoritairement en bande dessinée. Il choisit en effet de suivre un récit épistolaire, mais où les personnages changent à chaque chapitre. Il choisit aussi d’éluder les moments forts de chaque histoire d’amour, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il n’en représente pas des moments clés. Et il les relie par des fils ténus, des évocations, des formes, provoquant à la fois des surprises et une familiarité donnant au lecteur l’envie d’en lire toujours plus.

Les personnages changent donc constamment, même s’ils peuvent avoir des points communs. Le graphisme parcourt également des montagnes russes. Et avec lui les couleurs, les compositions, les rythmes, les ambiances. Ajoutons enfin les langages et les époques, et nous comprenons que le fouillis aurait aisément pu naître de tous ces chambardements. Ce n’est pourtant pas le cas. Constamment sur le fil mais avec une apparente aisance, Thomas Gosselin maintient l’unité de son livre par la puissance de ses évocations de l’amour et la passion qui l’anime pour raconter des histoires, lui qui écrit aussi bien pour lui-même que pour d’autres dessinateurs.

Lettres d’amours infinies est un livre sur l’amour et ses mystères, sur l’art de raconter des histoires, sur le beauté de l’inachevé. C’est pourtant un livre parmi les plus aboutis. Il ose comme rarement en bande dessinée une forme narrative non linéaire et faussement aléatoire, multiplie les styles dans un élan contradictoire associant virtuosité et simplicité, toujours en adéquation avec le ton du récit, et laisse au lecteur la liberté de reconstruire ou non les béances des amours infinies.

Ce livre déconcertant, complexe sans être compliqué, est passé presque inaperçu en 2018, de façon guère justifiable et même injuste. Nous estimons que c’est de notre part une faute et nous espérons qu’elle est en partie réparée. Lettres d’amours infinies n’est pas une nouveauté ! Mais c’est un ouvrage qui pourra être relu.

Lettres d’amours infinies © Thomas Gosselin / Atrabile 2018
Lettres d’amours infinies © Thomas Gosselin / Atrabile 2018
Lettres d’amours infinies © Thomas Gosselin / Atrabile 2018
Lettres d’amours infinies © Thomas Gosselin / Atrabile 2018
Lettres d’amours infinies © Thomas Gosselin / Atrabile 2018
Lettres d’amours infinies © Thomas Gosselin / Atrabile 2018
Lettres d’amours infinies © Thomas Gosselin / Atrabile 2018
Lettres d’amours infinies © Thomas Gosselin / Atrabile 2018

(par Frédéric HOJLO)

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Lettres d’amour infinies - Par Thomas Gosselin - Atrabile - 19,8 x 26,8 cm - 152 pages couleurs - couverture souple avec rabats, broché - parution le 20 avril 2018.

Consulter le site de Thomas Gosselin & lire un entretien sur du9.org (par Voitachewski, décembre 2018 - février 2019).

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