Liaisons dangereuses – Préliminaires T2 : « De l’amour et de ses remèdes » – par Stéphane Betbeder et Djief – Glénat

2 juin 2019 0 commentaire
  • Après avoir traité des tribulations de jeunesse de Sébastien de Valmont dans « L’Espoir et la vanité », ce deuxième tome des « Liaisons dangereuses – Préliminaires » de Betbeder et Djief (Glénat) est entièrement consacré à l’éducation sentimentale d’Isabelle de Merteuil.

Paris, XVIIIe siècle : un abbé reçoit la brûlante confession d’Isabelle de Merteuil sous forme de correspondance. En tout, quatre lettres lui sont adressées. Chacune porte sur un homme ayant marqué la vie de la marquise : son père, son oncle, son mari, et bien sûr, le vicomte de Valmont. C’est ainsi que l’on retrace la vie de la jeune femme, de l’enfance à l’âge adulte.

Enfant colérique, Isabelle de Merteuil est élevée en province par une mère dévote et un père ruiné par le jeu. Sévère mais aimant, ce dernier cherche à adoucir le caractère de sa fille mais meurt avant de réussir. C’est ainsi que, criblées de dettes, Isabelle et sa mère échouent à Paris chez un oncle fortuné. Malgré ses apparences de père de substitution, celui-ci a pour objectif principal d’initier sa nièce à la licence, en clair : au sexe.

Enfin, mariée au marquis de Merteuil, Isabelle fréquente les beaux esprits de son siècle dans le salon de Madame Geoffrin. C’est ainsi qu’au terme d’un « long noviciat », la jeune ingénue se transforme en redoutable séductrice. Au même moment, un veuvage précoce lui ouvre un monde de possibilités… Sa rencontre avec Valmont fera-t-elle tout basculer ?

Liaisons dangereuses – Préliminaires T2 : « De l'amour et de ses remèdes » – par Stéphane Betbeder et Djief – Glénat
La jeune Isabelle de Merteuil reçoit une maison de poupée de la part de son père. Liaisons dangereuses – Préliminaires T2 : « De l’amour et de ses remèdes », par Stéphane Betbeder et Djief, 2019.
© Glénat.

Écrire un antépisode [1] à un roman aussi célèbre que Les Liaisons dangereuses est un pari risqué. Aussi, si le lecteur doit accepter que le scénariste prenne quelques libertés avec le sujet, le résultat doit néanmoins être à la hauteur de l’original. Or, si le roman de Pierre Choderlos de Laclos était proprement révolutionnaire, notamment dans le traitement de ses personnages féminins, l’album de Stéphane Betbeder et Djief n’a pas la même force. Celui-ci s’inscrit même en faux par rapport à l’œuvre maîtresse.

Parmi les 175 lettres qui composent Les Liaisons dangereuses de Laclos, la lettre 81 est l’une des plus importantes. Non seulement celle-ci permet au romancier de développer sa vision des relations hommes-femmes, mais c’est dans cette lettre que la marquise de Merteuil se dévoile dans toute son intimité. On y découvre une femme intelligente et puissante qui, dès l’âge de 15 ans, choisit de s’affranchir des différents jeux de pouvoirs auxquels elle est soumise. La marquise apprend à dissimuler ses émotions afin de rester impassible : « Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction, j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu’on s’empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on cherchait à me cacher. [...] Munie de ces premières armes, j’en essayai l’usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m’amusais à me montrer sous des formes différentes ; sûre de mes gestes, j’observais mes discours ; je réglais les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies : dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir. »

Prudente, posée, lucide et stratège, la marquise de Laclos ne ressemble en rien à la jeune fille naïve, frondeuse et insoumise des Préliminaires.

Plus grave encore, un important glissement s’opère dans la bande dessinée, alors que le personnage principal passe de l’agentivité [2] à la passivité.

En effet, tandis que la Merteuil de Laclos agit en fonction de principes qu’elle s’est elle-même prescrits au terme d’un certain cheminement intellectuel (elle écrit d’ailleurs : « je puis dire que je suis mon ouvrage [3] »), celle de Betbeder est façonnée en tant qu’objet de désir masculin, tantôt par un oncle libertin, tantôt par un mari libidineux.

Ainsi, celle qui, chez Laclos, cherche à « venger son sexe [4] », subit, chez Betbeder, le même sort qu’une Cécile Volanges ou une Eugénie de Mistival.

Liaisons dangereuses – Préliminaires T2 : « De l’amour et de ses remèdes », par Stéphane Betbeder et Djief, 2019.
© Glénat.

Si cet écart (voire ce recul) entre le roman de 1782 et l’album de 2019 est regrettable, ce dernier ouvrage ne possède pas moins certaines qualités. Les dialogues sont rythmés et bien écrits, et c’est avec plaisir que l’on retrouve la forme épistolaire. La fin en suspens met également le lecteur en appétit : la conclusion de ce triptyque devrait enfin raconter la liaison entre Valmont et Merteuil.

À la fois réaliste et versatile, le dessin de Djief est particulièrement maîtrisé. Si l’artiste s’est d’abord fait connaître par des séries d’Heroic Fantasy (Le Crépuscule des Dieux, scénario de Nicolas Jarry, Soleil) et de science-fiction (White Crows, Soleil), celui-ci possède un réel don pour la BD historique. Aussi, après nous avoir transportés dans le New York dans années 1920 (Broadway, une rue en Amérique, Quadrants), celui-ci replonge – pour notre plus grand bonheur – dans la France des Lumières, qu’il avait déjà dessinée dans Saint-Germain (scénario de Thierry Gloris, Glénat). Il en résulte un traitement graphique réussi qui rehausse ces Préliminaires d’un cran.

(par Marianne St-Jacques)

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Liaisons dangereuses – Préliminaires T2 : « De l’amour et de ses remèdes », par Stéphane Betbeder et Djief, Glénat, 64 pages. Parution en Europe le 6 février 2019 et au Canada le 6 mars 2019.

[1Néologisme servant à traduire le terme anglais « prequel ».

[2Traduction du terme anglais « agency », qui renvoie à la capacité d’un personnage à agir ou être un « agent », plutôt qu’à subir les événements de manière passive ou être un « patient ». Le grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française le définit ainsi : « Faculté, pour un agent, d’agir et d’influencer les événements et les êtres. »

[3« Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage. », Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, lettre 81.

[4Dans sa lettre à Valmont, Merteuil se décrit en ces termes : « ...née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre. » (Lettre 81).

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