Loïc Locatelli Kournwsky : "Il faut que le dessin hésite, pour que le lecteur hésite quand il le regarde"

5 mai 2014 0 commentaire
  • On lui doit la formule ferrée "Ni Dieu, ni maître". Auguste Blanqui, dit "L'Enfermé", dit "L'Insoumis", dit "Démon sans âme" et bien d'autres amabilités, élégamment jetées en exergue de son bouquin par Maximilien Le Roy, fut un de des militants en haut de forme du XIXe siècle que l'oublieuse mémoire a terni.

Anti-monarchiste notoire et increvable défenseur du prolétariat, il souffla un vent de révolte sur la France post-révolutionnaire. De ce libertaire convaincu, on se plaît à répéter qu’il passa plus de temps en prison qu’à l’air libre. Le genre de ténor buté prêt à mourir pour ses idées, mais de mort lente (bis).

Le genre de personnage qui devait tomber entre les mains de Maximilien Le Roy par trop fatigué de se voir taxer d’auteur engagé. Pas le temps de lui poser la question qui fâche, le train pour Paris n’attend pas. Reste le talentueux dessinateur, Loïc Locatelli Kournwsky, au dessin par ailleurs libertaire lui aussi, pour évoquer le beau travail de mémoire qu’est "Ni Dieu, ni maître".

Il a à peine 27 ans et plein de projets à venir (des passés aussi, déjà, remarquez), dont un nouveau pari avec le scénariste de cet album-ci, relatif à l’histoire de la réalisatrice chilienne Carmen Castillo.

Seul, il nous prépare également une relecture de l’histoire de Pocahontas, "de manière romancée mais tout de même plus proche des faits historiques que ses autres adaptations", explique-t-il sur son blog. En attendant ses nouvelles productions, retour sur Blanqui.

Comment a commencé cette collaboration entre Maximilien et vous ? C’est avec le collectif Gaza, Décembre 2008 - Janvier 2009 (La Boîte à bulles)...

On se connaît depuis plus longtemps encore, depuis l’école Émile-Cohl à Lyon dont on a tous les deux suivi les cours. Une amie commune nous a présentés. Mais on n’a pas collaboré ensemble tout de suite. Du temps a passé. Et puis un jour, Maximilien m’a appelé pour me proposer quelques pages dans la revue collective et j’ai accepté. Ensuite, on est partis chacun de notre côté. Plus tard, Maximilien m’a proposé cette histoire. Je l’ai lue. Et elle m’a plu.

À ce moment, c’était déjà à l’état de scénario ? Ou encore simplement une idée ?

Non, non, c’était un scénario complet. J’avais vu sur son blog qu’il s’était intéressé à ce personnage que je connaissais pas du tout. Il était parti en repérage. Et sur son site, il postait beaucoup de photos, de la tombe de Blanqui au Père Lachaise, ou de sa statue, notamment. Quand il m’a présenté le projet, tout était déjà écrit. Il n’y avait plus qu’à dessiner.

Loïc Locatelli Kournwsky : "Il faut que le dessin hésite, pour que le lecteur hésite quand il le regarde"
Couverture de "Ni Dieu ni maître"
© Loïc Locatelli Kournwsky - Maximilien Le Roy - Casterman

Avait-il balisé le découpage, étant lui-même dessinateur, ou bien vous a-t-il laissé le champ libre ?

Il n’y avait rien du tout. Que du texte vaguement découpé en séquences. Je préfère, parce que Maximilien dessine très bien et cela m’aurait vraiment gêné. Non seulement, j’aurais éprouvé un complexe d’infériorité, mais en plus j’aurais eu plus de difficultés à réinterpréter des images déjà ébauchées.

Après, on en parle évidemment. Je lui montre le story-board par séquences et il approuve ou pas. En même temps, il peut juste dire oui parce que mes story-boards ne ressemblent jamais à rien. On voit juste que le type tourne la tête et c’est tout.

Ça dû être compliqué de s’attaquer à une bande dessinée aussi bavarde.

Oui, c’est très bavard. C’est ce que j’ai pensé en dessinant au début, je me disais : "Là ça va encore être un pavé de texte !" Et puis, en le lisant d’une traite, je me suis rendu compte finalement que ça l’était moins que je l’aurais cru. Je trouve qu’il a quand même bien pensé ça et que c’est plus digeste. Il y a beaucoup de pages, et beaucoup de cases, voire de pages, qui sont muettes afin d’instaurer des respirations dans le récit.

Oui, bien sûr. Mais il reste quelques cases avec des phylactères très importants…

Je comprends que celui puisse gêner quelques lecteurs peu portés sur les bulles fournies. Quand il y a des tas de textes comme ceux-là, j’ai tendance à minimiser le dessin pour qu’il y ait vraiment que le texte qui prime. Du coup c’est encore pire parce qu’il n’y a rien à regarder, faut juste lire ce pavé, c’est vrai…

Mais étant un grand fan de Blake et Mortimer, je ne suis pas rebuté par l’exercice en tant que lecteur. Quand on ouvre une double page, on se dit « Oh, mince ! » et puis quand on arrive à la fin, on est content et on veut savoir la suite.

Projet de couverture de "Ni Dieu, ni maître"
© Loïc Locatelli Kournwsky

C’est surtout qu’on se demande comment on gère en tant que dessinateur quand on est confronté à un texte aussi important…

En fait, sur Blanqui, la question ne s’est pas trop posée, étant donné qu’on pouvait prendre de la place, vu le nombre de pages conséquent. Le prochain projet que je réalise avec Maximilien, par contre, est plus court avec toujours autant de texte. Alors, je lui ai quand même dit : « Max, là, ça ne va pas être possible. J’ai même plus la place de dessiner entre deux bulles... » Du coup, on en parle, on coupe. Il réarrange des séquences et il ne garde que l’essence du texte.

Votre histoire sur Carmen Castillo est déjà en cours, alors ?

Oui, c’est même avancé jusqu’à la moitié de l’album.

Donc il sera prêt pour fin octobre ? C’est beaucoup plus rapide que Blanqui. C’était un souhait de votre part de ne plus passer un an et demi sur la réalisation d’un album ?

Avant de m’atteler à cette bande dessinée, je pensais que ça irait. Maintenant,je sais que je ne veux plus le refaire. Enfin, je serai amené à réitérer l’expérience par la force des choses. Mais c’est vrai que travailler un an et demi tous les jours sur le même album, c’est très prenant et c’est très long ; ça calme un peu. Je ne suis pas prêt à recommencer l’expérience tout de suite. La prochaine histoire ne risque pas de compter autant de pages, et c’est tant mieux, parce qu’on les sent passer

En même temps, sur votre blog vous expliquez que cette BD a fait grandir votre dessin…

Oui, elle m’a appris la rigueur, à me pencher sur des détails qui ne m’intéressaient pas avant. Cela saute aux yeux quand je vois les premières planches et les dernières. Mes cases sont mieux construites sur la fin, le dessin est plus en place et il ose plus se lâcher. Il faut que le dessin hésite, pour que le lecteur hésite quand il le regarde…

Vous avez vraiment passé exclusivement un an et demi là-dessus ?

J’ai fait une autre bande-dessinée en même temps, de 60 pages, beaucoup moins dense et chez un plus petit éditeur. Sinon, à côté, je suis storyboarder pour la publicité. C’est souvent des concepts assez marrants, donc ce n’est pas trop pénible.

Vous avez l’impression que cela vous sert, ce job alimentaire ?

Déjà, ça me force à dessiner vite à la palette graphique. Cela m’habitue à travailler un peu plus dans l’urgence et à trouver tout de suite le trait juste, sans passer par la retouche, donc à augmenter la rapidité d’exécution.

Avec quoi vous travaillez normalement ?

Au stylo très fin. Puis, je passe au stylo-pinceau à l’encre de chine pour les aplats. Ensuite, je mets la couleur à l’aquarelle avec un autre pinceau lavis sépia. Une fois que c’est scanné, Max repasse sur Photoshop pour les couleurs unies de fond.

Vous avez un dessin très hachuré.

Oui, c’est marrant, parce qu’au début j’utilisais surtout le pinceau. Puis, à force de regarder pour me documenter les gravures d’époque, très hachées, j’ai commencé à remplacer le pinceau par le stylo fin pour m’en rapprocher. Maintenant, j’utilise encore beaucoup cette technique. Cela m’est resté.

À côté de ça, les contours ne sont pas très présents

C’est plus par obligation parce qu’on sait que le noir va venir manger la couleur à l’impression, donc on est forcés de laisser de la place à la couleur. C’est juste une contrainte technique.

Vous aviez décidé dès le départ de revenir avec des couleurs sur Photosphop ?

Non. À l’origine, on avait pensé laisser les planches au lavis sépia en couleurs directes. Mais nous nous sommes aperçus que ce n’était pas harmonieux. On a donc dû installer une nouvelle étape pour les couleurs à l’ordinateur. Cela a été un vrai casse-tête pour l’impression parce que ce n’est pas une manière traditionnelle de fonctionner. Au final, c’est assez bricolé. Ce n’est pas une technique que j’ai envie de réexploiter pour l’instant mais c’était amusant de l’essayer.

L’album suivant se glissera tout de même dans ce style graphique ?

Ce sera plus travaillé, moins lâché. Disons que là il y a un petit côté urgence, qu’on ne retrouvera pas dans la bande dessinée suivante, qui sera plus maîtrisée. Il n’y aura pas cet effet sépia. Il y aura juste les couleurs sur Photoshop, ça fera plus BD classique. Dans ma bande dessinée Pocahontas, j’ai essayé de ne mettre que du noir et blanc, ce qui m’évite les soucis d’impression et me permet de faire ce que je veux, c’est-à-dire du noir et blanc. C’est la bande dessinée que j’adore, comme Blutch, par exemple, à qui j’avais envie de rendre hommage.

Y aurait-il un regain du noir et blanc dans la bande dessinée ?

Mouais, je n’ai jamais cru que le noir et blanc avait trouvé son public. La couleur apporte quand même quelque chose. Quand je fais Carmen ou même Pocahontas, je suis obligé de mettre en avant des choses, de beaucoup plus travailler mon image, sinon c’est vite plat. La couleur amène une perspective qui permet de détacher un personnage du décor que le noir et blanc n’apporte pas. Et puis, les fautes graphiques sont beaucoup plus évidentes, ce qui oblige à la vigilance.

Vous saviez dès le départ que vous alliez travailler par ambiances ?

Oui, on savait qu’il fallait deux modes de lecture. Et d’ailleurs, pour Carmen, on essaie de mettre en place la même technique, c’est-à-dire le récit au présent de Blanqui en quadrichromie tendance vert, et quand il raconte son histoire passée le sépia à l’encre directe, ce qui fait qu’on n’a aucun mal à comprendre les sauts de temps ; à part que, pour Carmen, il n’y a plus la couleur directe.

Cela devait être un challenge de dessiner le scénario écrit par une personne qui se trouve être par ailleurs aussi dessinateur.

Un petit peu parce que j’ai toujours trouvé son travail impressionnant. Je lui ai souvent demandé pourquoi il avait décidé –parce que c’est vraiment un choix de sa part– de ne plus dessiner. Malgré ses explications, je n’ai pas encore clairement compris. Heureusement, j’ai vite oublié ce problème, vu la masse colossale de travail que j’avais à fournir. C’est même plus agréable parce que, quand il y a des détails qui ne sont pas tout à fait corrects, il retouche lui-même.

Vous vous êtes sans doute basé sur une énorme documentation vu le caractère historique de cette bande dessinée.</br>
Oui, c’est un travail conséquent. Il faut tout réapprendre : les intérieurs, comment placer la lumière... Pour cette dernière, surtout, c’était une bataille de chaque instant parce qu’Edison n’était pas encore passé par là. Il faut chercher de la documentation pour le moindre détail : la lampe à huile, etc… Bon, c’est tout de même truffé d’anachronismes de vingt ou trente ans mais le lecteur lambda n’y voit que du feu.

Partie de planche de "Ni Dieu ni maître"
© Loïc Locatelli Kournwsky - Maximilien Le Roy - Casterman

De toute façon, ce qui importe dans cette histoire c’est le personnage principal.

Oui, mais même sur les personnages, il y a des attitudes qui sont incompréhensibles pour nos contemporains. Par exemple, on ne comprend pas forcément pourquoi ils ont la main dans leur veste. C’est juste qu’à l’époque, ils n’avaient pas de poche dans leurs pantalons, donc ils rangeaient leur main où ils pouvaient.

Tous les personnages ont l’aspect qu’ils avaient à cette époque, donc ?

Oui, je ne suis pas un super-portraitiste mais j’ai tout de même veillé à ce qu’ils prennent les traits que je voyais sur les gravures puisque tous ces personnages ont existé. Pour le reste, l’habillage des personnages secondaires, ce n’était pas très compliqué parce qu’ils avaient tous le même haut de forme, c’était moins diversifié que maintenant.

Même le journaliste ? Ou c’est une pirouette narrative ?

Non, le journaliste effectivement, c’est le seul personnage totalement fictif. Max lui a donné mon deuxième prénom. Il faut savoir que Blanqui recevait vraiment des journalistes dans sa cellule, mais aucun n’a joué ce rôle prépondérant que l’on retrouve dans l’album. C’est pour embarquer la narration et éviter l’abus de voix off, amener le lecteur sur un échange.

Cela reste très réaliste

Le reste est vrai. Il coupait du bois dans sa cellule. C’était vraiment sa maison. Blanqui a ceci de particulier qu’on a l’impression qu’il était mieux en prison qu’à l’air libre.

Pour la prison, vous aviez accès à des images ?

Il a été gravé dans à peu près toutes les prisons où il est passé. Donc les dessins sont plus ou moins les prisons de l’époque. Tout est issu de biographies d’historiens. Sauf quand il va en Algérie. Là, c’était plus compliqué de trouver de la doc.

On sent effectivement que c’est extrêmement documenté. Et en même temps, on se demande d’où proviennent tous ces dialogues, à quel point Maximilien Le Roy les a inventés.

Il y a des historiens qui ont écrit des bouquins sur lui et puis, dans ses propres pamphlets, on retrouve ses idées sous forme de discours. Max n’a presque rien inventé. Ses évasions folles, avec la complicité de sa mère, notamment, cela s’est produit comme c’est raconté, avec cette espèce de Ma Dalton, surmontée de sa coiffe et son profil serré, qui se mouille dans les combines de son fils alors que, fondamentalement, c’est une bourgeoise qui s’en fout.

C’est un trait de Blanqui, issu de la haute bourgeoisie, épousant la cause du peuple, qui parle du prolétariat avec un haut de forme.

Oui, mais ça c’était presque qu’une convention d’époque. Ils avaient tous le haut de forme… Ce qui faisait la particularité de Blanqui aussi, c’était ce radicalisme jusque dans sa nourriture. C’était un végétarien, qui ne buvait pas…

Un intransigeant sur tous les plans…

Oui, tout à fait. Et je pense que c’est cela qui plaisait à Max…

Pourquoi ? Parce qu’il est un peu comme ça lui aussi ?

Peut-être un peu...

Propos recueillis par Sarah Cole.

(par Sarah COLE)

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