"Lola, reine des porcs" de Martes Bathori (The Hoochie Coochie) : le cochon n’est pas l’avenir de l’homme

15 février 2021 13
  • Tout est bon dans le cochon ! Mais dans l'humain ? Martes Bathori renverse totalement la perspective dans son "Utopia Porcina", cuisinée dans une demi-douzaine d'ouvrages peu ragoûtants. Véritable dystopie pour les hommes, la victoire des porcs a encore été consolidée par la publication de deux nouveaux ouvrages en 2020.

Si les cochons révolutionnaires et autoritaires de La Ferme des animaux de George Orwell l’avait définitivement emporté ? S’ils avaient essaimé hors de leur exploitation pour propager la révolution mondiale ? Et s’ils avaient finalement réussi à renverser la domination des hommes sur les animaux ? Que deviendrait le monde ?

Martes Bathori imagine la réponse, et la dessine depuis plus de quinze ans. L’auteur se présente comme historien rallié à la cause porcine dès 2017, année de la Révolution - un siècle après la révolution bolchevique en Russie, est-ce un hasard ? - et du début de la conquête du monde par les Armées Roses. Il participe également au programme « Réconciliation Universelle » mené par la « République Universelle de la Gente Porcine » (RUGP) et vient d’ajouter deux nouveaux volumes à ceux déjà écrits et dessinés pour raconter l’irrésistible ascension de la famille des suidés.

"Lola, reine des porcs" de Martes Bathori (The Hoochie Coochie) : le cochon n'est pas l'avenir de l'homme
Utopia Forever © Martes Bathori / ION édition 2020

Utopia Forever et Lola, reine des porcs, édités respectivement par ION en juillet 2020 et par The Hoochie Coochie en octobre de la même année, constituent les septième et huitième ouvrages consacrés à la révolution, la prise du pouvoir et l’avènement des cochons sur Terre. Les deux livres, à la fois complémentaires et indépendants, peuvent être lus à la suite des précédents publiés chez Les Requins Marteaux, mais se suffisent aussi à eux-mêmes, leur contexte étant rappelé en introduction.

Ils nous projettent en 2040, alors que la RUGP est à son apogée. Après vingt ans de révolution et de combats, l’utopie porcine est solidement installée. Elle ne subit plus aucune opposition des « anthropiens » - c’est ainsi que les porcs désignent les êtres humains - et régie le monde de façon autoritaire, dans un régime universel effrayant, sorte de stalinisme mâtiné de capitalisme sauce vulgaire. Les hommes, quel que soit leur âge et leur sexe, ne servent plus que de nourriture ou d’esclaves. Les plus chanceux - techniciens, domestiques, précepteurs, artistes - survivent grâce à des compétences que les porcins ne sont pas encore parvenus à acquérir.

Lola, reine des porcs © Martes Bathori / The Hoochie Coochie 2020

Ce sont justement deux anthropiens aux talents inimitables par les cochons que nous suivons dans Lola, reine des porcs. Cornaqués par un impresario peu scrupuleux, la chanteuse Lola Becker, sorte de Marlene Dietrich cabossée et outragée, et son pianiste Norbert sont trimbalés à travers New Hamgrad - autrefois New York - en quête d’argent facile et, pourquoi pas, d’opportunités plus prometteuses. Le hasard des rencontres et surtout la docilité avec laquelle Lola accueille la lubricité surdéveloppée des cochons leur permettent une carrière fulgurante.

Utopia Forever © Martes Bathori / ION édition 2020

Lola devient une vedette de cinéma, adulée par les foules porcines, elle qui n’est qu’une misérable anthropienne. Elle est faite malgré elle ambassadrice du rapprochement entre les espèces. De rapprochement il est d’ailleurs beaucoup question dans Lola, reine des porcs, bande dessinée imaginée au départ pour intégrer la collection BD Cul des Requins Marteaux. De nombreuses et très hard scènes pornographiques émaillent le récit, Lola et d’autres anthropiens se retrouvant dans des postures plus que scabreuses avec des porcs et des truies... L’expression « balance ton porc » trouve ici une acception inattendue, faisant se rejoindre premier et second degré.

Les longs passages très crus ne sont pas gratuits. Non seulement ils constituent des étapes du récit, et donc de l’ascension de Lola au sein du milieu du cinéma de New Hamgrad, mais ils révèlent aussi tous les travers et la débauche de la société porcine. L’alcool et l’argent y coulent à flot, le raffinement n’est qu’une caricature vulgaire de la finesse, et le sexe est un puissant moteur des intentions individuelles, à tous les étages. Une autre lecture montre l’industrie du X et la réification du corps féminin comme les pires excès du capitalisme, où l’argent permet de tout obtenir.

Utopia Forever © Martes Bathori / ION édition 2020

Le dessin de Martes Bathori fait sens. Tordu, suintant, frisant parfois le baroque, il évoque certaines œuvres de George Grosz et d’Otto Dix. Les personnages, humains ou animaux, sont tous d’une rare laideur. Le lettrage, envahissant, est organique. La bichromie de rouge et de vert, en trames, permet de structurer l’ensemble, tout en lui conférant un aspect faussement rétro et en donnant à la chair cette couleur caractéristique de la peau humaine « blanche » et porcine « rose ».

Ce qui est une utopie pour les porcs est bien sûr une dystopie pour les hommes. Comme dans La Planète des singes de Pierre Boulle (1963), l’inversion est totale. Les cochons ont pris le pouvoir et les hommes n’ont plus leur mot à dire. Mais c’est Orwell qui est la référence majeure de Martes Bathori. Confirmée depuis par les historiens, la dénonciation du stalinisme et de la confiscation de la révolution socialiste par quelques-uns, magistralement mise en scène dans La Ferme des animaux (1945), reste d’actualité. Elle constitue aussi une fable sur le pouvoir et la domination, intrinsèquement corrupteurs, sur la manipulation des foules, la démagogie, la surveillance et la reproduction des inégalités.

Délibérément grotesque et vulgaire à outrance, Lola, reine des porcs, dont Utopia Forever présente la toile de fond, est une comédie pornographique et politique, dont le récit comme le dessin fascinent et effraient. Car sous les masques porcins, les hommes ne sont pas loin.

Utopia Forever © Martes Bathori / ION édition 2020

(par Frédéric HOJLO)

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- Utopia Forever - Par Martes Bathori - ION Édition - 19 x 27 cm - 40 pages couleurs - couverture souple - parution le 24 juillet 2020.

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Écouter l’émission de France Culture Mauvais Genre de François Angelier du 10 octobre 2020, avec Martes Bathori et Benoît Preteseille invités.

Lire également sur ActuaBD :
- La revanche des palmipèdes - Par Martes Bathori - Editions Les Requins Marteaux
- Une adaptation BD de "La Ferme des animaux" d’Orwell orchestrée par la CIA
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13 Messages :
  • J’ai du mal avec l’univers de cet auteur, surtout le YAKUZA SHUNGA ! Sa production est plutôt glauque, trash, dérangeante et très tordue ! On est très loin de la BD, surtout "Atelier l’Insolante", qui abrite ses œuvres et celles d’autres artistes. On est plus dans une vision de la FIAC que de la FNAC.

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    • Répondu par Frédéric HOJLO le 15 février à  19:06 :

      Bonjour,
      Les éléments que vous soulignez sont tout à fait délibérés (je l’ai montré dans mon texte). Mais pourquoi cela empêcherait les livres de Martes Bathori d’être des bandes dessinées ?
      Quoi qu’il en soit, même si ce n’était pas de la bande dessinée, nous ne nous interdirions pas d’en parler.
      Cordialement,

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      • Répondu par Milles Sabords le 15 février à  20:54 :

        Il y a tellement d’autres choses plus subtiles à mettre en avant.

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        • Répondu le 16 février à  10:16 :

          Il y a tellement d’autres choses plus subtiles à mettre en avant.

          L’orthographe par exemple ?

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    • Répondu par O Tannenbaum le 15 février à  22:04 :

      J’ai du mal avec le S à mille, bien plus qu’avec le formidable travail de Martes Bathori, qui est bel et bien de la bd.

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      • Répondu par Milles Sabords le 16 février à  10:03 :

        Ne lisez pas mon pseudo, ça vous piquera moins les yeux.

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    • Répondu par The Hoochie Coochie le 16 février à  10:53 :

      Tant qu’à parler de ce qui n’est pas de la BD, parlons objets dérivés ! Pour toute commande en ligne, il est encore temps de gagner un saucisson d’anthropien fabriqué et signé par l’auteur lui-même ! Slurp ! https://thehoochiecoochie.com/catalogue/livres/hors-collection/277-martes-bathori-lola-reine-des-porcs Ce n’est pas la FIAC qui offrirait pareille foire à la saucisse !

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  • "Si les cochons révolutionnaires et autoritaires de La Ferme des animaux de George Orwell l’avait définitivement emporté ? S’ils avaient essaimé hors de leur exploitation pour propager la révolution mondiale ? Et s’ils avaient finalement réussi à renverser la domination des hommes sur les animaux ? Que deviendrait le monde ?"

    C’est curieux, je n’ai pas vu la conclusion de "La Ferme des Animaux" comme ça. Pour moi, il n’y a pas d’issue possible. Pas de suite. Seulement une éternelle répétition d’un schéma.
    Que deviendrait le monde ? Politiquement la même chose.

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    • Répondu le 16 février à  20:24 :

      Je crois qu’en fait nous faisons la même interprétation. Voyez ma conclusion : « Car sous les masques porcins, les hommes ne sont pas loin. » - qui est une réponse à mon introduction (logique !).
      Or justement, à la fin du texte d’Orwell, les cochons marchent sur leurs pattes arrière, boivent de l’alcool et jouent aux cartes... Donc oui, « répétition d’un schéma » (je ne dirais pas éternelle cependant, car Orwell dénonçait avant tout le stalinisme, mais restait un progressiste convaincu).
      Bien à vous,

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      • Répondu le 17 février à  07:32 :

        Orwell va plus loin, il dénonce l’idée de Révolution. Pas seulement le Stalinisme mais la Révolution française. L’un de ses cochons s’appelle Napoléon. Ce qu’il expose brièvement dans "Animal Farm", il le développe avec "1984". Son cochon s’appelle Napoléon. Il dénonce toutes ses utopies qui promettent des lendemains meilleurs et qui virent à la dictature.

        Progressiste, Orwell ? Non ! Il se méfiait de l’idée de progrès.
        Orwell était à la fois conservateur et libertaire. Il était très anglais. La phrase de Churchill "Democracy is the worst form of Government, except for all others.", il aurait pu l’écrire. Le conservatisme anglais est différent du conservatisme français. Parce que notre Histoire est différente. Orwell était libertaire aussi mais il a été déçu par les comportements des républicains et anarchistes espagnols.
        Nous sommes trop français pour bien comprendre Orwell. On veut le coller à l’idée romantique que nous nous faisons de la révolution.

        À la fin du texte d’Orwell, les cochons s’humanisent et ne se comportent plus comme des cochons. Et c’est l’illustration de l’échec de l’idée révolutionnaire. Le but n’est pas de changer le monde pour le rendre meilleur (tenant compte de ce qui fait l’individualité de chacun) mais uniquement de prendre le pouvoir.

        Dans l’ouvrage que vous présentez, j’ai plus l’impression que les cochons se transforment en humain et inversement. Plus proche du texte de"Piggies" la chanson des Beatles écrite par George Harrison qui s’était inspiré du livre d’Orwell. Mais à la différence d’Orwell, il dénonce la société de consommation. Lorsqu’Orwell meurt, la société de consommation commence à peine à dévoiler son groin.
        La société du spectacle fait partie de la société de consommation. L’exploitation de l’image de la femme fait aussi partie de cette société du spectacle et de consommation. Mais les femmes ne sont pas seulement victimes, elles participent aussi majoritairement à leur propre exploitation.
        Ce que je perçois de l’ouvrage que vous présentez n’est pas tant la dénonciation d’un système qu’un simple dégoût. C’est punk.

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        • Répondu par Frédéric HOJLO le 17 février à  09:07 :

          Analyse intéressante d’Orwell. Mon point de vue était certainement trop français et pas assez anglais, d’où l’emploi du terme « progressiste ». Pour le reste, je ne crois pas que nos interprétations diffèrent tant que ça.
          A propos d’Orwell, ce texte pourra vous intéresser également. Ce n’est pas une explication de son parcours, mais cela met en perspective, en montrant notamment les réappropriations dont il a pu être l’objet.

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          • Répondu le 17 février à  15:32 :

            Justement, dans votre article, la face conservatrice d’Orwell apparaît :

            "Si George Orwell n’aurait peut-être pas renié une version illustrée de son roman, nous savons cependant qu’il voyait les comics plutôt d’un mauvais œil. Jugeant la bande dessinée "de super-héros" comme une des manifestations d’une culture de masse au service de la société industrielle, il l’avait dénigrée à plusieurs reprises."

            Pour mieux comprendre la pensée de G. Orwell, je vous invite à lire sa défense de P.G. Wodehouse :

            https://www.orwellfoundation.com/the-orwell-foundation/orwell/essays-and-other-works/in-defence-of-p-g-wodehouse/

            Il existe une excellente traduction française de ce texte par de François Rivière parue chez Omnibus.

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            • Répondu le 19 février à  18:15 :

              Cet album est plutôt moche, c’est pas avec ça que les 3000 exemplaires seront vendus. Cela fait longtemps que le Punk est dépassé.

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