Lone Sloane Babel : comment succéder à Philippe Druillet ?

6 août 2019 0 commentaire
  • L’évènement SF de la rentrée sera incontestablement la sortie du nouvel opus de la saga "Lone Sloane" qui, pour la première fois, s’affranchit entièrement du maître Druillet -quoique sous son œil vétilleux- pour laisser place aux talents émergents de Dimitri Avramoglou et de Xavier Cazaux-Zago. Nous avons pu nous en procurer une première version avant encrage et voici ce que nous en avons pensé !

Connu de la plupart des fans de 9e art, Lone Sloane est une série créée par Philippe Druillet en 1966 chez l’éditeur-culte Éric Losfeld. Le Mystère des abymes met en scène les aventures d’un pirate interstellaire inspiré tant par les mœurs contemporaines que par les grands classiques de la littérature, à l’image de la libre interprétation du Salammbô de Gustave Flaubert. Récemment, Druillet a révélé son projet d’adapter un autre chef d’œuvre de l’Histoire de la littérature : L’Enfer de Dante !. Diable d’homme !

Lone Sloane est une série au moins aussi inspirante qu’inspirée et de nombreuses BD de SF qui ont suivi doivent énormément aux aventures du héros aux yeux rouges de Philippe Druillet. L’auteur d’origine toulousaine a, avec ce récit, été un des premiers en France à s’affranchir de tous les codes de la bande dessinée classique, faisant éclater le gaufrier classique pour des splash-pages aux compositions travaillées comme en faisaient Jack Kirby de l’autre côté de l’Atlantique.

Si la narration est, à certains égards, pour le moins complexe à suivre car très incantatoire, avec des penchants oniriques portés par l’utilisation d’un jargon propre à l’univers, le graphisme est somptueux, du trait à la couleur. Il paraîtrait qu’un certain George Lucas n’hésite pas une seconde à citer l’œuvre de Druillet lorsqu’il évoque ses influences et même si cela n’a jamais été attesté, il est fort probable que George Miller ait lu Lone Sloane avant de créer Mad Max.

Lone Sloane Babel : comment succéder à Philippe Druillet ?
Couverture de la première édition de l’album "Les 6 voyages de Lone Sloane" (1966)
© Éric Losfeld & Philippe Druillet 1966

Initialement édité par l’éditeur de Barbarella de Forest et de L’Histoire d’O de Crepax, le second tome, Les 6 voyages de Lone Sloane, prépublié dans Pilote entre une page d’Astérix et une autre de Tanguy et Laverdure, parut en album en 1972 chez Dargaud, de même que le troisième album, Delirius, co-signé avec Jacques Lob. La seconde partie du diptyque Delirius parut en 2012 aux éditions Glénat dans la collection Drugstore, tout comme l’album à paraître dont il est ici question.

Cette parution de 2012 fut l’occasion d’une réédition dans cette même collection des anciens titres de la série publiés successivement par Les Humanoïdes Associés, à nouveau Dargaud puis Albin Michel en 2000 où paraît le 8e tome de la série, Chaos, ainsi qu’une intégrale des aventures de Lone Sloane avant que ce fonds soit repris par Glénat.

À l’exception du regretté Jacques Lob, Druillet a jusqu’à présent travaillé en solitaire ou presque sur ces albums, œuvrant à la fois au dessin et au scénario. Disparu avant de pouvoir achever le scénario du second tome de Delirius, Jacques Lob eût Benjamin Legrand comme successeur. Ce n’était pas sa première collaboration avec Philippe Druillet avec qui il avait déjà travaillé sur le film d’animation X-Calibur. On se rappelle que Legrand avait également collaboré avec Jean-Marc Rochette suite au décès de Lob sur les tomes 2, 3 et 5 du Transperceneige. Le premier tome de cette série, paru en 1984, avait d’ailleurs marqué Druillet qui rend hommage à son ami Lob en centrant l’intrigue de l’album Chaos, paru en 2000 sur un train transportant le corps de son héros. Le frère du grand compositeur Michel Legrand signa aussi le script de Tueur de cafards pour Tardi.

Comment succéder à de tels titans ? Dans une logique de transmission, Druillet a choisi, pour s’entourer, deux artistes assez discrets de la scène de la bande dessinée. Le premier, Dimitri Avramoglou, rencontre le chef de file de la BD de SF française en 2008 et, rapidement, naît le projet d’écrire un nouveau Lone Sloane. Le dessinateur de Caravane, paru en 2003 aux éditions Upload et passé un peu inaperçu, est désormais présenté comme un successeur à Druillet, adoubé par le maître. Le dessinateur a par la suite proposé à Xavier Cazaux-Zago de l’accompagner au scénario pour cette aventure.

Alors que trouve-t-on dans ce 10e tome des aventures de Lone Sloane ? L’album débute avec le massacre d’une planète par Shaan lui-même. Ce dernier a ressurgi de l’oubli dans lequel l’avait plongé Sloane grâce à une entité destructrice, l’Écume. L’ancien Imperator envoie alors son limier, sorte de monstre canidé atroce et gigantesque aux dents acérées, sur la piste du chien aux yeux rouges, son éternel rival.

Le réveil de Lone Sloane aux côtés de Dame Légende, une scène colorisée par Stéphane Paitreau.
© Glénat

Dès ces premières pages et cette rapide reprise de l’antagonisme fondateur de la relation entre les deux protagonistes, les deux auteurs se placent dans une tradition druillésienne très claire, scénaristiquement comme graphiquement. Les dessins présentent de grandioses paysages stellaires au sein desquels se tiennent de rudes combats, de même que des scènes de foules foisonnantes de détails.

La composition des pages est un facteur premier d’identification dans la lignée de celui qui, ainsi que le soulignait René Goscinny, "a fait exploser le récit illustré et l’a fait sortir du cadre étroit de ses petites cases". Cette notion de la composition, bien qu’elle ne suive pas servilement la ligne graphique de Druillet regorge de procédés graphiques habilement mis en place.

Suite à la découverte d’un container de masse nulle portant l’insigne de Babel, les Barons Bleus, ces collectionneurs d’art cupides et pilleurs de mondes peu scrupuleux, sont contactés par un représentant du collectif du mythique monde-mémoire… L’abbé ambassadeur suprême souhaite s’entretenir avec les Barons à propos de Shaan, que la galaxie entière pense encore mort. Il exige qu’on lui apporte « le démon-aux-yeux-de-sang », qu’il compte lester du poids de la postérité du monde connu.

Antre des Barons bleus
© Glénat

Babel, intemporelle observatrice des faits et gestes du cosmos, regorgeant d’ouvrages documentant le fil du temps, contient, dans l’une de ses bibliothèques un ouvrage émanant de temps anciens contant la façon dont Sloane a vaincu Shaan et l’Écume.

On effleure ici l’un des grands questionnements de l’univers créé par Druillet : le temps. Il semblerait que dans ce monde, bien qu’il soit immuable, le temps soit voué à se répéter, documentant ainsi la relation unissant le héros et son antagoniste Shaan, de même que leurs nombreuses résurrections.

Une expédition vers Babel semble donc inévitable, l’opportunité de s’emparer du monde-mémoire est bien trop juteuse pour l’arrogant pirate ! Le voyage va également être l’occasion de nombreuses péripéties et rencontres en tous genres. Les connaisseurs seront ainsi heureux de retrouver les vieux compagnons de Sloane, parmi lesquels Yearl le néomartien, accompagné de Vuzz, de même que le célèbre vaisseau de l’aventurier, Ô Sidarta, ou encore l’ancien commandant en second du bâtiment, Kurt Kurtseiner, dit l’horloger. Son périple sera également l’occasion de recroiser Solomon IV, le roi-ours ayant profité de la vacance du pouvoir central pour s’approprier une part de territoire. Ces dernières retrouvailles ne seront pas placées sous le signe de l’allégresse et un combat spatial dantesque va se tenir, permettant à Dimitri Avramoglou de faire étal de tout son talent, notamment du fait de l’intervention de l’atroce limier.

Encrage du célèbre vaisseau spatial Ô Sidarta !
© Glénat

Lone Sloane et Dame Légende finissent par rallier le monde-mémoire pour un twist grandiose confirmant le caractère intemporel du héros tout en justifiant la dénomination de la maîtresse de la Guilde des voix. Le scénario de l’album laisse donc transparaître l’immense travail d’analyse réalisé par Xavier Cazaux-Zago qui a su saisir les mécanismes profonds de l’univers sloanien. Il a su orchestrer le retour en fanfare de nombreux personnages chers aux cœurs des lecteurs sans toutefois verser dans l’affligeant fan-service. Leurs interventions respectives sont cohérentes et utiles au déploiement de la trame scénaristique.

Dame Légende
© Glénat

Cette volonté de continuité de la part des auteurs, tant graphique que scénaristique, est toutefois contrastée par quelques aspects novateurs et bienvenus. Commençons par la démarche pédagogique entreprise : chaque planète et personnage déjà rencontré dans la série est l’occasion d’encarts fournis décrivant leur passé et leurs relations avec Sloane, des piqûres de rappels bienvenues.

Cette présentation didactique est également accompagnée par une modernisation graphique de certains protagonistes et notamment de Dame Légende dont le lifting lui va à ravir.

Les couleurs occupent une partie importante de l’art de Druillet et nous n’avons pour l’heure pu consulter qu’une version inachevée, avant que l’encrage soit réalisé. Quelques images colorisées sont toutefois disponibles sur la page Facebook de Dimitri Avramoglou et les couleurs ont l’air moins vives que du temps des premiers albums de la série, donnant un rendu graphique à l’univers potentiellement plus "dark".

Couverture de l’édition Noir & Blanc
© Glénat

La seconde modernisation touche quant à elle le propos de fond. Ne faut-il pas voir dans l’Écume noire une métaphore du réchauffement climatique et problèmes sociétaux actuels ? Problèmes face auxquels nos dirigeants, qui s’en sont désintéressés pendant de trop nombreuses années, sont aujourd’hui impuissants. Cette critique vient ainsi renforcer l’aspect « héritage » de l’album, rappelant les la stupeur provoquées par les premiers albums de la sérié. Jacques Attali, grand fan de la saga, disait à son propos : "Druillet parle à notre temps, c’est de nos villes qu’il décrit les angoisses, de nos errances qu’il annonce les avènements".

4e de couverture de l’édition couleur
© Glénat

À la lecture de l’album, le travail de cohérence mené avec l’univers original se ressent, rehaussé par une réappropriation contemporaine des enjeux de la série rendant les aventures de Lone Sloane toujours plus actuelles !

(par Thomas FIGUERES)

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Point intéressant à noter pour les collectionneurs, deux éditions sont prévues, une standard, commercialisée au prix de 18 euros et une seconde en Noir et Blanc que vous pourrez vous procurer pour la somme de 35 euros, et cela à partir du 25 septembre.

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