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Loustal & Benacquista : "Un amour durable et heureux n’est pas aussi prévisible qu’on l’imagine"

  • {{Loustal}} et {{Benacquista}} ont publié à la fin de l’année dernière un livre au format à l’italienne nous racontant l’histoire amoureuse de dix-sept couples. Les auteurs entrent dans leurs secrets pour nous expliquer l’étrange alchimie qui unit ces couples durant leur vie. « L’amour parfois, cela marche », et c’est réjouissant !

Toutes ces histoires se terminent d’une façon positive. Pourtant, généralement, on préfère raconter les histoires d’amour qui finissent mal…

Loustal : C’était notre objectif. Le titre de travail de ce livre était « L’Amour parfois, cela marche ! ». Cela résumait parfaitement nos envies.

Benacquista : Nous souhaitions parler du bonheur de différents couples, et non des drames. Évoquer des histoires d’amour heureuses, mais néanmoins romanesques. Nous connaissons tous mille manières pour un couple de se déchirer. Mais on ne connaît pas beaucoup de façon de surmonter les épreuves. Ces dix-sept histoires évoquent l’amour, de la rencontre à la mort de l’un de ses deux protagonistes.

Loustal & Benacquista : "Un amour durable et heureux n'est pas aussi prévisible qu'on l'imagine"
Tonino Benacquista & Jacques Loustal
(c) Nicolas Anspach

N’avez-vous pas eu la tentation d’explorer les faux-semblants et les compromis qui peuvent exister dans certains couples ?

B : Non. Nous ne voulions pas traiter les constats d’échec maquillés en réussite. « Le Tiroir », l’histoire mettant en scène un couple dont le mari tient un journal intime, évoque cela. Tous les couples qui durent sont à un moment confrontés à une exacerbation de l’autre au quotidien. Certaines manies viennent ainsi agacer chaque membre du couple. Dans cette histoire, l’homme décide ne pas se gâcher la vie par ces détails. Il les consigne dans son journal. C’est une manière élégante de se débarrasser de ces sentiments, tout en ne les reprochant pas à l’autre. C’est élégant, non ? Il n’y pas de désenchantement dans cette histoire…

Vous tentez donc de percevoir le mystère de la longévité de certains couples ?

B : Oui. Jamais on ne pourra percevoir ce qui se passe dans un couple si on n’en fait pas partie. C’est impossible de connaître les liens souterrains qui unissent deux individus. Je ne parle pas d’une passion fulgurante qui lie deux amants pendant quelques semaines, mais bien des liens qui se forgent durant toute une vie. C’était un exercice de retranscription des liens que l’on ne voit pas, que l’on ne peut connaître.

L : C’est romanesque, et c’est aussi une partie du mystère.

Avez-vous eu des réactions de femmes par rapport à ce livre ?

B : Oui. Elles nous ont dit que c’était un ouvrage rafraîchissant ! Elles voient le côté positif de l’histoire. Les hommes, eux, y perçoivent un second degré, un cynisme… Ou du moins, les hommes croient voir. Les filles vont spontanément du côté du bonheur. Elles le lisent d’une manière spontanée. Des amies me disent qu’elles ont retrouvé certains moments de leur vie dans l’une ou l’autre histoire. C’est logique car l’amour est un matériau commun que, d’une certaine manière, nous ne pouvons que partager avec les autres.
Je demande souvent à mes amis de me donner leurs trois histoires préférées sur les dix-sept. C’est un exercice fort amusant, car ils ne les choisissent pas par hasard.

Y a-t-il une histoire qui sorte du lot ?

L : Beaucoup apprécient « La Nuit de la Saint-Sylvestre ».

B : Il y a une ficelle scénaristique dans ce récit. Le couple s’offre une totale liberté une nuit par an, et forcément le lecteur pense que c’est une voie ouverte au libertinage ou à l’adultère. On y pense de manière instinctive. Et je me suis débrouillé pour amener les lecteurs vers d’autres directions. C’était aussi une manière d’exclure l’adultère de tout l’album. Même s’il est question à un moment donné, dans une de ces variations, d’un adultère romantique entre libertins. Mais ce n’est en aucun cas un adultère sexuel.

Chaque histoire est développée en douze vignettes.

L : C’est un parti pris, un formatage bien précis, une forme de rigueur narrative que nous nous sommes imposés.

B : Et si on pousse le principe plus loin, nous pourrions dire qu’il s’agit là de douze étapes, de douze moments-clefs qui suffisent à raconter l’histoire d’un couple. Pourquoi raconter les étapes évidentes que nous connaissons par cœur : la rencontre, la première fois qu’ils font l’amour, le mariage, les enfants, etc. ? Nous voulions évoquer d’autres choses à travers ces 17 variations sur le couple.

L : Nous souhaitions aussi raconter ces histoires d’amour avec un minimum de mots et de situations. Un peu comme dans une chanson, une balade, où l’on aborde une histoire d’amour entre un homme et une femme.

Cet exercice de style vous a obligé à être concis.

B : Effectivement. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’aime écrire des bandes dessinées. Jamais l’ellipse n’a mieux mise été en valeur que dans ce genre. Entre une case et une autre, il peut s’écouler dix ans ! Le plaisir du lecteur, notamment dans Les Amours insolentes, c’est de s’imaginer ce qui s’est passé durant ces années.

L : Vous noterez que mes cases sont plus espacées que celles d’Hergé. Il se passe plus de chose durant l’ellipse (Rires). Et puis, il y a ces images légendées. J’adore cet exercice. J’ai d’ailleurs commencé par ce procédé narratif pour des journaux comme Rock & Folk. J’aime les images figées, où l’on explique les choses dans un texte narratif. C’est aussi pour cette raison que j’ai très vite commencé à travailler avec des écrivains.

Avez-vous écrit ce livre pour Jacques Loustal ?

B : Oui. Je lui ai proposé ce principe afin de voir si cela pouvait l’inspirer. Il a rebondi sur cette idée, et on s’y est mis.

L : C’était un retour aux histoires courtes, avec une économie de mots et de situations. Et puis, j’avais une grande liberté graphique grâce à l’ellipse. Je n’étais pas obligé de dessiner des séquences entières. Du point de vue narratif, ce livre était plus proche de l’illustration. Il m’offrait aussi beaucoup de liberté par rapport à l’espace, la perspective. Et puis il y a surtout ce mystère que Tonino a développé dans ses textes. Dès que l’on dessine deux personnes de sexe opposé dans une case dans ce type d’histoire, il y aura forcément une tension entre eux. J’ai trouvé travaillé sur ce sujet.

B : Et puis, tu les fais vieillir au fil des images. Les personnages prennent parfois cinquante ans entre la première case et la dernière. Et cela semble naturel. Nous ne sommes pas dans le glamour-glamour. On raconte la vie entière d’un couple …

L : C’est un livre qu’un jeune dessinateur n’aurait pas pu faire (Rires).

B : Raconter la vie d’un couple sur une courte période, cela n’a pas d’intérêt. C’est le principe de Neuf semaines et demi ! Nous commençons nos histoires quand cette passion diminue. Au moment, où l’on devient plus inventif dans le schéma amoureux.

Tonino Benacquista, pourquoi écrivez-vous des bandes dessinées ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce support par rapport à l’écriture de scénarios pour le cinéma ou de romans ?

B : Pour moi, c’est l’idée qui compte. J’ai une idée qui peut aboutir à une histoire. Parfois, j’ai déjà certaines bribes de l’histoire. L’idée me demande une forme. C’est donc l’idée qui me dicte le genre d’écriture que je vais développer, et le type de support aussi ! Est-ce que j’ai besoin d’images ou pas ? Dois-je décrire très précisément l’intériorité des personnages ? Si j’ai besoin d’aller vers plus de psychologie, ce sera un roman. Si je perçois que l’histoire sera un huis-clos, j’irai vers le théâtre. Chaque histoire demande une forme, et celles-ci peuvent varier. C’est une question de nécessité.

Pour l’Outremangeur, par exemple, je souhaitais parler d’un obèse. Comment raconter le désarroi d’un type qui pèse 160 kilos et qui se goinfre la nuit. Une image suffisait. C’est pour cette raison que j’ai pensé à la BD. Jacques Ferrandez a représenté un frigo ouvert, un homme assis devant, avec toute sa masse. Le tout éclairé par une lumière blafarde. Pour écrire cette scène, il m’aurait fallu cent pages pour décrire le désarroi de cet homme. En une case, Jacques Ferrandez l’a résumée.
La BD me permet de raconter ce que je ne peux pas faire ailleurs, ce que je n’aurais pas pu écrire dans un roman.

Quels sont vos projets ?

B : Je vais faire un nouvel album avec Nicolas Barral et un autre avec Florence Cestac. Celui-ci traitera d’un sujet de société assez grave. Ce n’était pas simple de trouver le bon sujet. Cestac a un style graphique particulier. « Gros nez », comme elle dit. Il fallait avoir un sujet spécifique où ses « gros nez » colleront au récit. Il a fallu longtemps pour que je trouve la bonne histoire. Surtout que chez Florence, c’est toujours du vécu : il faut que l’histoire ait des liens avec la vie réelle.

Jacques Loustal, Jirô Taniguchi nous a déclaré qu’il admirait votre travail.

L : Je l’ai vu à l’automne 2010 à Tokyo. Il est venu à une conférence que j’ai donnée là-bas. Il était accompagné par Terada. Taniguchi me disait qu’il me devait tout. J’étais sceptique, car je ne vois pas de réel lien dans nos travaux respectifs (Rires). Je suis peut-être une idole au Japon …

Le mot de la fin ?

B : Le bonheur des autres, quand il est explicite, est toujours terriblement dérangeant pour celui qui souffre. On aurait alors tendance à dire qu’il est lénifiant. Ce qui n’est pas le cas, bien entendu. La vraie gageure de ce livre c’est ça : raconter des histoires d’amour qui se terminent bien. Même un amour que l’on pourrait considérer comme pantouflard n’est pas aussi prévisible qu’on l’imagine.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.


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Lien vers le site officiel de Loustal

Illustrations : (c) Loustal, Benacquista & Casterman

 
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4 Messages :
  • Voila de sages paroles. En effet, comme d’autres l’ont dit, il n’y a pas d’amour heureux, et le plus malheureux sera toujours celui qui aime le plus.

    Il y a quarante ans, la situation était différente. Les femmes rêvaient d’un mariage confortable, qui les mette à l’abri de la précarité, et nous étions dans le cycle vertueux des trente glorieuses, mai 1968 n’apparaissant finalement que comme une crise de croissance, doublée d’un élan libertaire.

    Mais cette situation facile a changée : désormais les femmes revendiquent l’indépendance, le libre-arbitre et la liberté de choix. D’où le succès des spectacles d’hommes nus musclés(Chipendales), de sex-toys, et de multiples et brêves rencontres (une émission télé récente montrait dimanche une femme qui se payait les services d’un gigolo). Je ne dis pas que c’est bien, je dis juste que c’est comme ça ! Bah, les plus malins des hommes arriveront bien à profiter de cette évolution des moeurs !

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  • Qu’est-ce que c’est moche ses dessins, je ne vois pas ce qu’on lui trouve.

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    • Répondu par Raycatt le 6 avril 2011 à  13:17 :

      Ce n’est pas moche, c’est un style...
      En peinture, il n’y a pas que Van Gogh, il y’a aussi Bernard Buffet, il y a Rubens et il y’a Picasso...
      Regarde l’oeuvre complète d’un artiste aussi, avant de juger...
      Personnellement, j’apprécie l’ensemble...

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  • Une bd qui parle de femmes et qui est vraiment bien c’est Venins de femmes de Prado . Ils ne s’agit pas des mêmes sujets d’avec la bd de Loustal mais je trouve celle de Prado plus intéressante même si moins récente.Au passage que fait Miguelanxo Prado actuellement ??

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