Luc Junior, l’ancêtre d’Astérix

25 septembre 2014 3 commentaires
  • Les ancêtres du Gaulois le plus célèbre de la bande dessinée sont-ils celtes? Que nenni : ils sont belges ! En attendant le film d'Astérix et Le Domaine des Dieux prévu pour Noël, les éditeurs d'Astérix s'activent et ressortent ces jours-ci une intégrale de Luc Junior, une des premières collaborations majeures entre Goscinny et Uderzo et, en bien des points, une sorte d' "ancêtre" d'Astérix.

Retour en arrière : Nous sommes un soir de l’été 1950. Avant de repartir en Belgique, Joseph Gillain, alias Jijé, alors en goguette aux USA, fait un dernier cadeau à René Goscinny (il lui a auparavant présenté Morris) : il lui fait rencontrer un éditeur belge auprès de qui les éditions Dupuis se fournissent du contenu de leurs journaux et qui leur sert en même temps de régie publicitaire, Georges Troisfontaines, le patron de l’agence World Press à Bruxelles, une agence de presse créée sur le modèle des syndicates américains, à l’exemple de l’Opera Mundi de Paul Winkler.

Lors de ce dîner que l’on suppose arrosé, le Belge invite Goscinny à Bruxelles, ce qui précipite le retour du scénariste en Europe en juillet 1951. Devant tant de volontarisme, Troisfontaines l’engage. Commence pour Goscinny une production en coulée continue d’articles, de nouvelles et de scénarios de BD.

Luc Junior, l'ancêtre d'Astérix
L’édition de 1956 de Junior en Amérique
(c) Albert René

Troisfontaines ouvre avec son beau-frère Yvan Chéron, patron lui aussi d’une agence de presse, l’International Press, un bureau aux Champs-Élysées à Paris. Chéron avait engagé auparavant un jeune dessinateur qu’il avait repéré dans France-Dimanche : Albert Uderzo. Il l’invite à installer sa table à dessin dans son agence.

Dans cette bande de joyeux Belges, il y a aussi Jean-Michel Charlier, polygraphe-scénariste qui sert aussi de secrétaire de rédaction à Troisfontaines. Il évoque auprès d’Uderzo ce scénariste prolifique versé dans l’humour venu tout droit de New York : René Goscinny. "Goccini ?" interroge le dessinateur qui pense qu’il est, comme lui, d’origine italienne. "Non, Goscinny, avec un y" lui répond le scénariste liégeois. La rencontre entre les futurs géniteurs d’Astérix est scellée.

Un jour, Chéron revient avec une commande : l’influent quotidien catholique belge La Libre Belgique veut un supplément BD à son journal, à l’exemple du Petit Vingtième d’avant-guerre : ce sera La Libre Junior. Il lui faut un héros-mascotte "à la Tintin". Ce sera le trio Luc Junior, reporter comme il se doit, son chien Alphonse et le bougon photographe Laplaque, démarque du tonitruant capitaine Haddock.

S’ensuivent sept aventures qui annoncent absolument les futures aventures d’Astérix comme en témoigne le responsable éditorial des éditions Albert René, Dionen Clauteaux : " Quand il créé Luc Junior, le duo travaille ensemble depuis déjà trois ans et fonctionne alors à plein régime. Dans cette série, on retrouve tous les ingrédients qui ont fait le succès d’Astérix : les scénarios riches en running gags et jeux de langages géniaux signés Goscinny, et les dessins à l’expressivité et au dynamisme incroyables réalisés par Albert Uderzo. Les prémices de futurs personnages, gags et situations d’Astérix y apparaissent également. Les aventures du petit Gaulois ont toutefois également été conçues à rebours de leurs expériences passées. Pour Luc Junior, René Goscinny et Albert Uderzo ont dû satisfaire à la commande par La Libre Belgique d’un « sous-Tintin », qui leur imposa un jeune reporter, son faire valoir et son animal de compagnie. Quand on leur donnera plus tard carte blanche pour créer une série pour Pilote, ils s’empresseront de rompre les codes d’une bande dessinée dans laquelle ils ne se reconnaissaient pas, avec le succès que l’on sait. Plus qu’un « ancêtre » à proprement parler, la série représente donc une étape essentielle dans le processus qui aboutira à la création d’Astérix."

Publications éphémères, ces histoires n’avaient jamais fait l’objet d’une édition en album à l’exception d’un titre publié par Chéron et qui est le premier album cosigné par Goscinny et Uderzo : Junior en Amérique (1956). Mais cette édition est sans lendemain.

Il faudra attendre 1989 pour que l’éditeur belge Claude Lefrancq obtienne le droit de republier ces titres. Mais il n’en publie que quatre : Les Bijoux volés, Junior en Amérique, Le Fils du Maharadjah et Reportage à l’ombre. Récemment, des éditions pirates à tirage très limité ont (mal) publié les trois épisodes inédits : Luc Junior et les Paspartos, Luc Junior chez les Martiens et Luc Junior naufragé volontaire.

Luc Junior, l’intégrale
(c) Albert René

C’est l’intégrale de ces aventures que publie Albert René après un travail de restauration colossal comme l’explique Dionen Clauteaux : " Malheureusement, très peu de planches originales de ces albums sont disponibles et il était donc impossible de réaliser cet ouvrage sur cette base. Mais nous reproduisons quelques planches originales issues de la collection personnelle d’Albert Uderzo dans le dossier de 32 pages qui ouvre l’intégrale, ainsi que des croquis des personnages principaux et des essais de lettrage du titre réalisés par Albert Uderzo. Pour les histoires proprement dites, nous avons donc travaillé d’une part avec des éléments des albums Lefrancq, d’autre part en restaurant les planches à partir d’exemplaires des journaux de l’époque, rassemblés grâce à l’aide précieuse d’Alain Duchêne et Philippe Cauvin, les auteurs de Uderzo – l’Intégrale (dont le 2ème volume, consacré aux années 1951 – 1953, parait le 2 octobre – coédition Hors Collection / Édition Albert René).

Évidemment, les journaux de l’époque avaient plus ou moins bien vieilli. De plus, les planches y étaient alors publiées en bichromie. Nous avons donc dû effectuer un important travail de restauration. Cela va du scan des journaux, à leur nettoyage (suppression du jaunissement du papier et des taches éventuelles, suppression d’une partie des trames de fond…). Le lettrage et le trait ont été restaurés quand cela était nécessaire (comme nous l’avons déjà fait sur les albums d’Astérix pour La Grande Collection).

Contrairement au papier des journaux des années 50, les scénarios foisonnants et la « ligne claire » version « gros nez » inventée par Albert Uderzo n’ont pas pris une ride ! Nous avons donc fait de notre mieux pour réserver le meilleur écrin à cette série dans laquelle on retrouve déjà toutes les caractéristiques qui feront plus tard le succès d’Astérix. Cette édition présente pour la première fois en album, et pour la première fois en version colorisée, les trois aventures "Luc Junior et les Paspartos" , "Luc Junior chez les Martiens" et "Luc Junior naufragé solitaire".

Luc Junior chez les Martiens avec la fameuse séquence où Yvan Chéron se transforme en une multitude de René Goscinny !
(c) Albert René

Luc Junior chez les Martiens, que vous pouvez découvrir sur notre site internet est « culte » pour de nombreux bédéphiles, même si peu ont véritablement eu l’occasion de la lire en entier avant la parution de cette intégrale. Dans cette histoire, Goscinny et Uderzo ont imaginé une planète Mars dans laquelle tous les habitants ont la même tête… Celle de leur patron de l’époque (à la World Press), Yvan Chéron ! Ce dernier ayant peu goûté la plaisanterie, Goscinny trouve l’idée qui sauve et accepte que tous les Martiens lui ressemblent. On voit comment l’humour propre au tandem Goscinny / Uderzo a fait exploser, pour le meilleur et pour le rire, la commande initiale d’un sous-Tintin ! L’amitié qui règne en coulisses dans ce « gros tas de chouettes copains » transparait à chaque page de Luc Junior. : les plus observateurs de vos lecteurs repèreront d’autres guest stars dans les planches de Luc Junior : Jean-Michel Charlier, Jean-Jacques Sempé, Jean Hébrard [1]… Sans compter les nombreuses apparitions de Goscinny et Uderzo qui s’y promènent en fil rouge, carton à dessin ou stylo à la main.

Le film tiré du Domaine des Dieux sort pour Noël.
DR

Un dossier inédit de 32 pages revient en détails sur le contexte de la création de la série, avec des reproductions de documents de travail des créateurs. Et, pour la première fois, nous publions également les 24 planches de Bill Blanchart, un chasseur de fauves dont les aventures paraissaient simultanément à celles de Luc Junior, dans les pages de La Libre Junior. C’est tout simplement la seule BD réaliste jamais réalisée par le tandem Goscinny / Uderzo ! Nous sommes très heureux de permettre ainsi à de nouveaux lecteurs de découvrir d’autres pépites conçues et réalisées par René Goscinny et Albert Uderzo."

Une édition définitive qui comblera bon nombre d’aficionados du petit Gaulois !

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- Lire l’excellente chronique sur La Libre Junior par Gilles Ratier sur BDZoom

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[1Futur fondateur du Journal de Pilote avec toute sa bande de complices. NDLR.

 
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3 Messages :
  • Luc Junior, l’ancêtre d’Astérix
    25 septembre 2014 15:29, par Laurent Colonnier

    On ne dira jamais assez à quel point Uderzo est un dessinateur fabuleux.

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  • Luc Junior, l’ancêtre d’Astérix
    25 septembre 2014 20:36, par Sergio Salma

    Pour les prémisses d’Astérix , il ne faut surtout pas oublier Oumpah-Pah . Cette série a d’ailleurs aussi été créée aux tout débuts des années 50 ; peut-être en même temps que Luc Junior. Sauf que la série n’a intéressé personne et le duo l’a rangée plusieurs années dans les cartons. Il y a également eu Jehan Pistolet autre série d’aventures ; avec tout ça , ils affinaient leur manière de travailler mais on ne doit pas considérer que tout ce qui précède Astérix serait en quelque sorte du proto-Astérix ou de quelconques "brouillons". Ils ont créé le Gaulois avec la même "naïveté" . Ça turbinait !

    Oumpah-Pah enfin publié par Tintin va d’ailleurs exister en même temps que les premiers Astérix ; ce sont les mauvais résultats de l’un et évidemment le succès de l’autre qui vont décider de la suite des événements. Qui sait, il aurait suffi que le référendum de Tintin ait mieux classé Oumpah-Pah ( série qui contient en outre d’évidentes ressemblances, un territoire, des envahisseurs, un personnage qui résiste à cet envahisseur) pour que l’emploi du temps des 2 auteurs en ait été chamboulé.

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    • Répondu par Sergio Salma le 26 septembre 2014 à  00:24 :

      J’aurais dû écrire "prémices". Excusez la faute.

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