Lucienne ou les millionnaires de la Rondière - Par Decoudray et Aris - Editions Bamboo

7 février 2020 0 commentaire
  • Tout ce que vous allez lire est vrai... sauf l'histoire! Derrière cette formule provocatrice, voilà une chronique paysanne sensible bien plus intime et subtile qu'on pourrait l'imaginer.

Quelque part dans la campagne berrichonne, deux sexagénaires coulent des jours tranquilles dans leur petit village de La Rondière. Tandis que Lucienne s’acquitte des tâches journalières, son mari Georges, un rien bougon, un peu rustre, passe ses journées à réparer un tracteur à bout de souffle. Malgré les années, le deuil de leur enfant unique reste une plaie encore vive dans le cœur de la vieille femme et dans les souvenirs du vieux couple.

Lorsque le facteur apporte à Lucienne une lettre lui annonçant qu’elle gagné au jeu-concours des grands magasins Outillor, sa vie bascule. Avec ce prix de 200 000 euros, elle pourra enfin parrainer davantage les enfants nécessiteux qu’elle aide déjà avec ses modestes moyens. Considérant que l’argent ne fait pas le bonheur mais peut faire celui des autres, la vieille femme garde le secret en attendant de toucher le gros lot. Mais les choses surviennent rarement telles qu’on les espère ou qu’on les imagine !

Lucienne ou les millionnaires de la Rondière - Par Decoudray et Aris - Editions Bamboo
Comment parler de la campagne en évitant la nostalgie béate ou les clichés bobos ?

Avec la surface éditoriale occupée par l’autofiction, on ne compte plus les albums ou les romans graphiques faisant la part belle au récit intime et personnel. Le style est dans l’air du temps, faisant parfois office de palliatif à une crise du scénario, mais il reste un exercice difficile. Une vie passionnante (ou pas) ou un recueil d’anecdotes personnelles ne suffisent pas toujours à fournir un bon scénario.

Aurélien Ducoudray contourne la difficulté par un aveu en forme de pirouette annonçant que tout est vrai, sauf l’histoire ! C’est le paradoxe de cet album, dont la trame de base est une fiction, à laquelle les auteurs ont associé un contexte et des personnages. Ceux-ci sont emprunts de réalisme et d’authenticité et nourris en grande partie des souvenirs du scénariste. Si, en fin d’ouvrage, le cahier documentaire largement illustré vient confirmer que les protagonistes ont bel et bien existé, c’est la narration en images qui accorde à ce récit toute sa part de vérité et d’émotion.

Le dessin de Gilles Aris restitue avec justesse le cadre champêtre et agricole, en outre la qualité des portraits donne à cette chronique paysanne de vrais accents de crédibilité. Partant d’un pitch tout simple, l’annonce d’un gain bidon à une loterie, Aurélien Ducoudray nous décrit avec tendresse une France rurale, éloignée, abandonnée, dont la vie est rythmée par le passage du facteur, du boulanger, ou le passage du camion-magasin spécialisé en matériel et en outillage !

Après la Ballade de Dusty (Grand angle) c’est la seconde collaboration entre A.Decoudray (a g.) et Gilles Aris.

On pourrait être tenté de n’y voir qu’un discours nostalgique envers une vie loin d’Internet, des fake news et du nouveau monde, mais la démarche des auteurs va bien au-delà, notamment en proposant toute une galerie de personnages que certains ont pu croiser, et pas seulement dans l’Indre. Ils vont du vieux militant communiste aigri et désabusé aux jeunes néoruraux gentiment bobos, ultimes espoirs de « repeupler » le village, sans oublier Lucienne, à l’attachante naïveté, une militante humanitaire toute en simplicité et en discrétion.

En replongeant dans ses racines et ses souvenirs, Aurélien Ducoudray, vivant lui même dans un petit village dans l’Indre, a su capter les ambiances et les intonations pour nourrir cette "fiction-vraie". Il nous trace le portrait sensible de territoires et de gens oubliés plus ou moins voués à disparaître sous la pression d’une société essentiellement urbaine et aussi froide qu’un écran plat.

Avec ces millionnaires de la Rondière, Aurélien Ducoudray, scénariste prolixe, établit un lien subtil entre des souvenirs personnels et intimes et la description précise d’un monde en voie de disparition. Après le mentir vrai du poète Aragon, faudrait-il parler désormais de la fiction vraie ? 

(par Patrice Gentilhomme)

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