Lunes birmanes - Par Sophie Ansel & Sam Garcia - Delcourt

19 septembre 2012 0
  • En suivant les conditions de lutte et d'emprisonnement, puis la fuite d'un Birman en Thaïlande et en Malaisie, ce livre coup-de-poing dénonce d'atroces injustices au terme d'un poignant plaidoyer. Incontournable !

Thazama est un jeune garçon d’un village birman. Son ethnie zomie respecte la nature et les hommes. Son grand-père s’est même battu aux côtés des Français dans les tranchées de la Grande Guerre. Avec son ami Moonpi, il joue au soldat comme tous les garçons, et tente aussi de s’attirer les grâces de la jolie Kim.

Mais bien que protégé par ses montagnes, la réalité de la junte birmane s’impose violemment à lui : sévices sur les jeunes filles, arrestation de son professeur et bien d’autres exactions. Thazama ne rêve donc plus de devenir soldat, mais se rend à la ville avec son ami pour étudier et tenter de comprendre comment son pays en est arrivé là. Son militantisme débouche sur une arrestation, et c’est le début d’un long enfer en prison, sans savoir qu’il est bien loin d’avoir touché le comble de l’horreur.

Lunes birmanes - Par Sophie Ansel & Sam Garcia - Delcourt
Le quotidien des prisons désamorce toutes pensées, alors que le gardien payés une misère ne pensent qu’à se défouler sur les prisonniers politiques.

Lunes birmanes commence presque comme un conte de fées : le soleil, les montagnes, les légendes fokloriques, les amis et l’innocence de l’enfance. Alors qu’on aurait pu lire un rébarbatif récit historique sur le pays, c’est dans les tranchées que la leçon d’histoire commence. Cette surprise n’est d’ailleurs que la première d’une longue série, car autant le scénario emprunte des procédés narratifs bien connus, autant il multiplie les petits coups de théâtre. Difficile de décrocher...

Le fil rouge de cette réalité romancée est bien entendu le parcours du jeune Thazama, auquel on s’identifie très rapidement. Le récit est tellement précis qu’on ne peut croire à une romance. Les rebondissements se succèdent, dans une course à la haine qui stupéfait autant qu’elle écœure. La seule question qui tourne inlassablement lors de la lecture est : "Impossible, on a touché le fond. Si on devait aller plus loin, nous en aurions sûrement été averti par les médias ??!??" Et inexorablement, les pages se succèdent...

Le jeune Birman tente d’échapper à son pays où il est condamné à mort. Mais cet exil s’annonce inhumain

Pourtant, Sophie Ansel décrit la triste réalité du peuple birman, qui doit choisir entre une oppression indigne ou une mise au ban de l’humanité lorsqu’il tente de trouver refuge derrière ses frontières. Pour arriver à obtenir cette vérité après bien des années passées en Asie, la journaliste s’est livrée à une véritable enquête auprès des populations à travers plusieurs pays asiatiques. C’est ainsi qu’elle a pu mettre à jour cette armée de travailleurs de l’ombre, qui font tellement prospérer certains pays proches de la Birmanie, sans faire preuve d’aucune considération envers ceux qui se tuent réellement au travail. Que cela soit sur nos CD, nos vêtements ou tout autre objet qui ’peuplent’ notre quotidien, le Made in Asia prend un sens bien différent.

Sam Garcia est davantage connu pour ses œuvres destinée à la jeunesse. C’est pourtant ce premier album qui permet de nous le faire découvrir en France. Avec son dessin un peu naïf mais très expressif, il nous entraîne rapidement dans l’abîme birman. Certes, la technique est perfectible, mais l’alternance des compositions de planches, les gros plans marqués par l’effroi ou le bonheur, et le jeu des couleurs font de cet album un pari hautement réussi. L’assistance de son éditeur Thierry Joor contribue certainement à cette réussite.

Pour s’assurer de faire le lien entre l’album et la réalité, un carnet de voyages richement illustré de photos permet d’effacer nos dernières illusions : après sa lecture, et sans faire d’amalgame, notre regard ne se posera plus jamais de la même façon sur un réfugié.

Depuis Saison brune, le livre-reportage événement de Squarzoni, Lunes birmanes revêt sans doute, dans le monde de la BD, le plus fort message sociétal du moment. Sophie Ansel a réalisé plusieurs vidéos de cette triste réalité, dont un court-métrage de 13 minutes pour M6. Mais cet album de BD permet de constater toute la puissance documentaire de ce médium éminemment accessible.

La meilleure preuve est que vous ne serez certainement plus le même après l’avoir lu.

(par Charles-Louis Detournay)

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