Lyon BD Festival 2019 : des expositions riches et variées

9 juin 2019 3 commentaires
  • Vous avez prévu de flâner devant les multiples expositions du Lyon BD Festival ce dimanche ? ActuaBD revient pour vous sur celles à ne pas rater !

Cette année le festival se déroule principalement dans deux lieux aussi grandioses l’un que l’autre : l’Hôtel de Ville et le Palais de la Bourse.

Lyon BD Festival 2019 : des expositions riches et variées
Le Palais du commerce accueille plusieurs expositions, notamment "Plan à trois"
(Photo : LL)

L’exposition « Plan à trois » ou l’entrée du Lyon BD Festival dans la cour des grands

Le festival de Lyon est réputé depuis plus d’une décennie pour ses spectacles vivants, moins pour ses expositions. Pourtant, avec « Plan à trois », le festival propose l’exposition la plus ambitieuse jamais conçue dans le cadre du Lyon BD Festival, franchissant clairement un pallier quantitatif et qualitatif qui mérite d’être souligné. Cette exposition propose de relire notre culture de la bande dessinée belge, française et suisse avec un œil neuf, en parlant de filiation, de transmission et de création.

Depuis des années, le Lyon BD Festival a fait des multiples les contacts avec l’étranger (Argentine, Québec, Catalogne, Allemagne, etc) sa marque de fabrique. Cela a donné lieu à de nombreuses expositions, et le festival s’est rendu compte qu’il n’avait finalement jamais fait d’exposition sur la BD francophone. JC Deveney, le commissaire de l’exposition, voulait donc proposer une rétrospective sur cet espace, mais en sortant du couple de la BD franco-belge classique, que l’on connaît par cœur :

« même si cette tradition franco-belge a encore de la place aujourd’hui, il suffit de voir les multiples versions de Spirou, Ric Hochet ou Blake et Mortimer, qui sont de l’actualité, et pas uniquement du patrimoine, on a eu envie de dresser un panorama plus large et d’apporter un regard un peu neuf sur tout cela. Nous proposons une réflexion sur la singularité de la BD francophone aujourd’hui, qui repose justement dans la coexistence d’innovations récentes et de réinvestissement permanent de la tradition. Jean Dujardin n’a pas à partager l’affiche avec Bourvil ou Fernandel aujourd’hui, alors que c’est bien le cas en BD ! ».

L’exposition parle donc de la bande dessinée classique, mais en montrant les évolutions multiples qui existent aujourd’hui.

L’heureux commissaire JC Deveney (au c.), Aurélie Neyret (à d.) et Frank Pé (à g.) lors du vernissage de l’exposition
Photo : LL

L’un des risques d’une telle exposition aurait été de présenter la BD belge d’un côté, la BD suisse de l’autre, et celle française entre les deux, alors que ces trois pays ont une même langue de la BD. L’idée d’intégrer la Suisse est totalement pertinente, ne serait-ce qu’en raison de la figure fondatrice que fut Rodolphe Töpffer, sans parler bien sûr d’auteurs contemporains majeurs comme Zep ou Frederik Peeters, même si, en effet, au début du XXe siècle, le dynamisme fut davantage français et belge.

Planche originale du dernier Blake et Mortimer, Le Dernier Pharaon

L’exposition est rythmée non seulement par de splendides planches originales : Spirou, d’Emile Bravo, L’homme gribouillé, de F. Peeters, Malaterre, de P-H Gomont, Titeuf, mais aussi des planches du Dernier Pharaon, le tout nouveau Blake et Mortimer, excusez du peu ! A côté de ces planches, on trouve également d’autres originaux, puisque JC Deveney a demandé à 9 auteurs de créer une page en hommage à une série classique, en la réinvestissant. Le plus réussi de ces hommages est sans conteste celui rendu à Hergé par F. Peeters, qui est allé chercher la partie eschatologique de Tintin, dans la continuité de son dernier album, Saccage, comme il l’explique :

« En plongeant dans mes souvenirs, la dimension cauchemardesque de certains albums m’est apparue sous un jour nouveau, plus frais. Le Lotus bleu, L’Étoile mystérieuse, Les Sept Boules de cristal, Le Temple du Soleil, ou même Vol 714 pour Sydney, par exemple, comportent des passages très angoissants, qui plongent profond dans l’inconscient, des images qui marquent à vie les gens qui les ont lus étant enfant. Il y a aussi les visions psychédéliques de L’Affaire Tournesol ou des Bijoux de la Castafiore, avec les écrans qui se dérèglent. Tout est dans Tintin. Il y a parfois des images prophétiques très fécondes. Comme toutes les grandes œuvres d’art, on peut les revisiter pendant toute une vie et ne cesser de les voir s’épanouir et résonner différemment avec l’époque contemporaine. ».

L’hommage de F. Peeters à Tintin

Le parcours est en trois parties. Pour commencer, les « continuations » s’interrogent sur la place des personnages et des genres traditionnels dans la bande dessinée contemporaine. Loin d’avoir disparu, la BD jeunesse, le style « ligne claire » et bon nombre de personnages patrimoniaux connaissent au contraire une actualité éditoriale et artistique importante.

Dans un deuxième temps, les « évolutions » reviennent quant à elles sur les formes nouvelles qu’a prises la bande dessinée européenne, ces trente dernières années, en s’inspirant notamment des productions US (comics et underground) et japonaise (manga) pour aboutir aujourd’hui au terme parfois controversé de « roman graphique ».

Enfin, les « alternatives » s’intéressent aux approches plus artistiques, intimes ou techniquement innovantes qui démontrent et interrogent tout à la fois la profonde élasticité des possibles de la bande dessinée.

Les textes accompagnant l’exposition sont aussi érudits que clairs et pédagogiques, et rédigés par de très bons analystes de la BD contemporaine, comme Jessica Kohn ou Isabelle Guillaume par exemple. Notons également la présence d’infographies et de vidéo-portraits d’auteurs et d’autrices qui apportent des informations plus statistiques (pour les premières) et plus humaines (pour les seconds), en donnant l’occasion d’écouter Aurélie Neyret, Max de Radiguès ou Tom Tirabosco, filmés dans leur atelier, évoquer leur ville respective et donner leur vision de la bande dessinée. Soulignons enfin la qualité de l’accrochage, les planches formant de véritables « plans à trois », et leur dialogue permet de les relire sous un jour véritablement nouveau, avec de vraies rencontres improbables qui suscitent de beaux échos.

Une application à télécharger permettra aux spectateurs comblés de voir plusieurs planches en réalité augmentée. Pour ceux qui n’auraient pas le bonheur de voir cette exposition d’ici ce soir, vous aurez d’autres opportunités : à partir de mi-juillet et jusqu’à mi-août, elle sera présentée à l’Hôtel de Région, à Lyon, puis elle partira pour le centre Wallonie-Bruxelles, à Paris, durant tout le mois d’octobre, agrémentée de travaux de cinq autres auteurs belges.

A la découverte de la BD chilienne

La BD chilienne est à l’honneur cette année, à travers une petite - mais dense - exposition sur l’une des coursives du Palais de la Bourse. Composée de 13 panneaux, elle retrace l’histoire du 9e art au pays du condor, de la fin du XIXe siècle à nos jours. On y apprend notamment que le Chili possède une très riche tradition de caricature politique, avec la publication de revues spécialisées remontant, pour les plus anciennes, aux années 1850. Au cours des années 1900, ces revues se dotent de leurs premiers strips, avec notamment le personnage d’Otto von Pilsener, créé par Pedro Subercaseaux, alias Lustig, considéré comme le tout premier héros de la BD chilienne (1906).

Les panneaux suivants présentent les différents magazines pour enfants des années 1920 aux années 1950, en reproduisant quelques couvertures marquantes de cet univers éditorial foisonnant. En 1949, est lancée la revue Okey, qui voit apparaître le personnage de Condorito – le petit condor – qui devient très vite extrêmement populaire, au point d’acquérir aujourd’hui un statut d’icône de la BD dans toute l’Amérique latine. Au cours des années 1950-1960, se développent les BD pour adultes, essentiellement des petits formats d’aventure, d’érotisme et de science-fiction. La sélection de couvertures présentées ici ressemble d’ailleurs beaucoup à la production franco-hispano-italienne de la même époque.

La fin des années 1960 et le début des années 1970 voient naître de nombreuses expérimentations graphiques, qui prennent fin avec le coup d’État militaire et l’instauration de la dictature. Sans jamais vraiment disparaître de la scène éditoriale nationale, la BD accompagne le processus de retour à la démocratie à la fin des années 1980. Un dernier panneau présente brièvement la production actuelle, dans toute sa diversité. Ce parcours constitue une excellente synthèse historique, invitant à la découverte de ce patrimoine dessiné riche et méconnu. Pour celles et ceux qui trouveraient cette mise en bouche insuffisante, signalons que le ministère chilien de la culture a entrepris de valoriser cet héritage, avec la publication de catalogues d’exposition, dont certains sont disponibles en ligne, ou en faisant numériser des collections complètes de magazines, comme l’incontournable revue de satire politique Topaze (1931-1979), disponible sur le portail de la Bibliothèque nationale du Chili. En quittant les lieux, n’oubliez pas de prendre le petit livret mis gracieusement à disposition des visiteurs, avant de gagner le stand de la BD chilienne (au rez-de-chaussée, dans le grand hall), complément indispensable de l’exposition.

Portraits de la rébellion

Au même étage, sur la coursive opposée, il ne faut surtout pas manquer l’exposition « Revolté(e)s, rebelles et hors-la-loi », une magnifique série de portraits de bandits ou de contestataires célèbres, de Tomoe Gozen à Angela Davis, en passant par Louise Michel, Bonnie Parker ou Jules Bonnot.

Christophe Coharde, créateur de la maison d’édition La Poule rouge, spécialisée dans les affiches en sérigraphie, a invité trente artistes à réaliser le portrait de trente rebelles, hommes et femmes, supposés avoir pris les armes pour réparer une injustice. La plupart sont évoqués dans le livre d’Éric Hobsbawm, Les Bandits (1969), un classique de l’historiographie marxiste contestataire des années 1960. Peu importe si les travaux des historiens ont aujourd’hui mis à mal certaines légendes, le résultat est fascinant.

Puisant à des sources d’inspiration graphique variées, chaque artiste a su recréer tout un univers à travers un seul portrait. Les fans de Corto Maltese retrouveront avec plaisir les fameux Cangaceiros brésiliens de Samba avec Tir Fixe, farouchement campés ici par Pierre Place. Le regard du Mandrin de Jean-Marc Rochette ou celui du Ahmed Belaid de Benjamin Flao vous suivront longtemps. Il est possible d’acheter un exemplaire numéroté et signé (30 €) de chacun de ces portraits.

Les héroïnes ne comptent pas pour des prunes

A l’hôtel de ville, la très belle exposition « Badass. Les héroïnes de la bande dessinée jeunesse » présente dix portraits de dix héroïnes de BD pour jeune adolescents. Six ans après l’exposition « Héro(ïne)s », il s’agit à nouveau de combattre les stéréotypes de genre dans la BD, en rappelant que les filles peuvent elles aussi combattre bravement, faire rire, fuir lâchement ou être mal-élevées, bref qu’elles peuvent être au centre de l’intrigue et exprimer toute la gamme des émotions humaines.

Sandrine Deloffre, commissaire de l’exposition, rappelle avec justesse, dans son texte de présentation, que si les aventures de Donald Duck ne sont pas réservées aux canards, les aventures d’héroïnes ne sont pas réservées aux petites filles. Les planches sont particulièrement bien choisies et appuient parfaitement la démonstration, même si on peut regretter l’absence d’allusion à quelques « grandes ancêtres » comme Natacha ou Yoko Tsuno.

Un lieu de rencontres

Le festival est aussi un lieu de rencontre avec les éditeurs, les auteurs et les lecteurs, dans un cadre exceptionnel. Encore une journée pour en profiter.

Le hall du Palais de la Bourse à l’ouverture samedi 8 juin

(par Tristan MARTINE)

(par Paul CHOPELIN)

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3 Messages :
  • "Les planches sont particulièrement bien choisies et appuient parfaitement la démonstration, même si on peut regretter l’absence d’allusion à quelques « grandes ancêtres » comme Natacha ou Yoko Tsuno."

    Sans doute parce que Natacha et Yoko Tsuno ne sont pas les racines de ces nouvelles héroïnes.

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    • Répondu par Paul CHOPELIN le 11 juin à  10:28 :

      Tout à fait d’accord. Mais un peu de perspective historique dans un panneau introductif aurait été appréciable, pour justement comprendre ce qui a changé et donner des points de repère aux parents et aux grands-parents qui ont été nombreux à visiter cette très belle exposition !

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      • Répondu le 12 juin à  11:38 :

        Oui, la mise en perspective historique est nécessaire pour faire progresser et mieux populariser un art et lui éviter l’amnésie propre à la contre-culture.

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