Made in Abyss : voyage sans retour

24 mai 2018 0 commentaire
  • Œuvre hors-norme à bien des niveaux, « Made in Abyss » constitue certainement l’une des nouveautés manga les plus importantes de ce premier semestre. Une aventure où deux jeunes enfants s’embarquent dans l’exploration d’un monde souterrain inquiétant et sans retour…

Il est des titres dont le lancement et les débuts au Japon sont remarqués, parce qu’issus d’auteurs ou de magazines bien connus, parce que remportant des prix ou simplement par leurs ventes. Made in Abyss n’entre dans aucune de ces catégories et lorsque son adaptation animé pour l’été 2017 se trouve annoncé, cette nouvelle ne se fait pas spécialement remarquer.

L’histoire est désormais bien connue avec un succès critique et public fulgurant car inattendu dont nous vous avions parlé il y a quelques mois. Et nous avions couvert l’arrivée du titre, lors de l’acquisition de ses droits, par une interview de l’éditeur français, Ototo. Nous voici donc aujourd’hui avec le premier tome entre les mains, d’une série débutée en 2013, comptant pour l’heure six tomes (le septième devrait arriver au cours de l’année au Japon).

Une bien belle édition nous est proposée par Ototo : un format un peu plus grand que le standard, 15 x 21 cm, accompagné d’une belle carte dépliable de l’Abysse et une impression de qualité qui rend justice au dessin relativement sombre de Tsukushi Akihito, très chargé en trame.

Made in Abyss : voyage sans retour
Rico, l’apprentie cavernier
MADE IN ABYSS © Akihito Tsukushi / TAKE SHOBO 2013

Rappelons brièvement l’histoire. Rico, jeune orpheline, ne rêve que d’une seule chose, devenir cavernier et explorer l’Abysse, un gouffre béant d’un kilomètre de diamètre et d’une profondeur connue à ce jour de 20 000 mètres car le fond n’a pas encore été atteint, bien que l’Abysse a été découverte il y a 1900 ans !

L’Abysse regorge de végétaux, d’animaux et de reliques technologiques tous plus extraordinaires les unes des autres, attisant une soif de richesses et de découvertes qui n’a jamais faibli. Evidemment l’Abysse est un lieu éminemment dangereux, outre une faune, une flore et une topographie de plus en plus hostiles plus on s’y enfonce, une malédiction y pèse lorsque l’aventurier remonte vers la surface : simple malaise aux niveaux proches de la surface, elle provoque la mort à partir du niveau le plus bas connu !

Cette malédiction entraine une conséquence fondamentale dans la nature du lieu mais aussi de l’œuvre : à partir du sixième niveau de l’Abysse, il n’y a pas de retour possible. Il existe cependant des moyens pour communiquer avec la surface, de renvoyer des notes et des objets trouvés. Le premier tome prend largement le temps d’expliquer en détails ce point pour ne laisser planer aucun doute : Rico pourra transmettre les détails de son périple et de ses découvertes à la surface, et en somme son histoire, mais elle ne pourra jamais revenir si elle se rend jusqu’aux tréfonds de l’Abysse.

Legu un garçon presque comme les autres
MADE IN ABYSS © Akihito Tsukushi / TAKE SHOBO 2013

Car bien évidemment Rico va braver tous les interdits en dépit de son jeune âge. Et c’est accompagné de Légu, un robot amnésique aux traits d’enfant rencontré au début du récit, qu’elle va s’embarquer dans ce voyage sans retour ! Une décision pour satisfaire sa soif d’aventure mais également pour retrouver sa mère, légende parmi les caverniers, qu’elle n’a jamais rencontré mais qui lui a laissé un message lui indiquant simplement qu’elle l’attend au fond de l’Abysse !

Les qualités sont nombreuses comme nous l’avons déjà évoqué : une flore et une faune riches et inquiétantes, souvent détaillées sous forme de notes issues d’un carnet d’explorateur, un ton cru et glauque, renforcé par le paradoxe d’avoir deux jeunes enfants aux designs « mignons » comme protagonistes, ainsi qu’un trait aux crayonnés extrêmement vivant.

Notons que Made in Abyss peut évoquer Fragment, manga publié en France mais peu connu de Shin Takahashi, célèbre pour Larme Ultime. Tous deux partent en effet de la même proposition : univers « merveilleux » mais aussi violent et cruel, héros très jeunes et mignons, avec comme point de départ une gamine rencontrant un robot ayant l’apparence d’un jeune garçon.

L’Abysse attire toujours les évènements
MADE IN ABYSS © Akihito Tsukushi / TAKE SHOBO 2013

Mais ne nous trompons pas, Made in Abyss est bel et bien un titre « mature », destiné aux adolescents et aux adultes, dont le graphisme mignon sert un enjeu de malaise. Dans ce premier tome le récit semble tout public mais plus nos jeunes héros s’enfonceront dans l’Abysse, plus le récit se révèlera morbide et cruel.

Autre particularité importante à souligner : la perte de l’innocence n’est pas un propos de l’œuvre. En effet Rico et Légu ont parfaitement conscience de la nature de l’Abysse. Notre héroïne a grandi à l’ombre de l’Abysse : que ce soit sa nature où règne la loi du plus fort et l’égoïste, voire les névroses, de certains caverniers, tout lui est coutumier. Elle se fond parfaitement dans la « folie » ambiante : rien ne la choque, rien ne lui fait peur en dehors du danger de mort immédiate.

Ceci peut s’expliquer à travers le titre : « Made in Abyss », c’est-à-dire « Fabriqué dans l’Abysse ». Si Légu apparaît d’emblée comme un produit de l’Abysse, Rico l’est également car sa mère a accouché d’elle lors d’une de ses missions dans les strates moyennes de ce lieu hors-norme !

Lisa, la légendaire mère de Rico
MADE IN ABYSS © Akihito Tsukushi / TAKE SHOBO 2013

Le récit suit donc deux jeunes enfants de l’Abysse, adaptés parfaitement à vivre et explorer ce lieu étrange, se lançant dans cette aventure tout aussi bien pour découvrir ses mystères que leurs propres origines. Cet aspect confère au manga une ambiance dépourvue de mièvrerie, car l’Abysse n’est pas vécue comme une utopie, il n’y a pas l’attente d’une fin heureuse pour Rico et Légu, mais simplement le désir d’apprendre la vérité, sur eux-mêmes et sur ce lieu.

Merveilleux, inquiétant, poétique, dangereux et cruel, Made in Abyss relève ainsi du conte pour adulte sans pour autant verser dans le subversif et le sulfureux. Il ne s’agit pas de choquer le lecteur mais de narrer une histoire sans concession, en allant au bout de l’idée d’un voyage annoncé périlleux et sans retour.

Les créatures de l’Abysse, l’un de ses principaux dangers
MADE IN ABYSS © Akihito Tsukushi / TAKE SHOBO 2013

(par Guillaume Boutet)

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Made in Abyss T1. Par Akihito Tsukushi. Traduction Vincent Zouzoulkovsky. Ototo, collection "Seinen". Sortie le 18 mai 2018. 168 pages. 8,99 euros.

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