Mademoiselle Caroline ("Chute libre") : "Si je n’avais pas rencontré un 4e psy, je ne serais pas là pour en parler"

25 octobre 2013 2 commentaires
  • La dépression est encore une maladie taboue, mal appréhendée par ceux qui n'en souffrent pas et qu'on n'ose pas avouer. Mademoiselle Caroline en a bavé pour venir à bout de ses dépressions. [Avec {Chute libre}->http://www.actuabd.com/Chute-libre-carnets-du-gouffre-Par], elle livre un témoignage poignant sur ce combat. Ne vous fiez pas à son dessin minimaliste, l'album est gorgé d'émotion et en même temps pédagogique. De la bande dessinée comme début de thérapie.

Pourquoi avoir décidé de raconter cette expérience ? Pour les autres, pour vous ? Un peu des deux ?

C’est principalement pour les autres. Pour moi aussi évidemment. Mais c’est pour essayer de faire comprendre aux gens qui ne savent pas ce que c’est, ou qui côtoient quelqu’un qui n’est pas bien, ce que c’est quand on est au fond. Essayer de faire comprendre ce qu’on ressent quand on est là bas. Comment la descente peut nous faire arriver à… plus rien. Et puis dire à ceux qui connaissent qu’ils ne sont pas seuls.

Ce n’est donc pas simplement pour les spectateurs.

Non. C’est comme quand j’ai fait Enceinte, une BD sur la grossesse. Quand j’étais enceinte, j’ai détesté. J’étais grosse, malade pendant neuf mois. C’était insupportable. Sauf qu’il y a onze ans, c’était très mal perçu de dire ça. Il n’y avait pas eu encore Florence Foresti. Pour la dépression, j’ai eu la même impression. Quand on me demandait comment ça allait et que je répondais que ça n’allait pas, soit l’interlocuteur était décontenancé, soit il n’en avait rien à faire. Pire, les gens qui sont dedans ont honte de dire que ça ne va pas. Et ceux qui s’en sont sortis ne disent pas qu’ils ont vécu une dépression.
Mademoiselle Caroline ("Chute libre") : "Si je n'avais pas rencontré un 4e psy, je ne serais pas là pour en parler"
Outre le fait que vous soyez illustratrice et auteure de bande dessinée, pourquoi avoir choisi la BD ? Le sujet n’est pas très visuel.

Je ne me suis pas posée la question, je ne sais pas quoi faire d’autre. (rires) Dès qu’il m’arrive un truc, j’ai envie d’en faire un livre dessiné. Mais c’est vrai qu’ici, pour la première fois, je me suis assise pour mettre noir sur blanc l’histoire, parce que ça partait trop dans tous les sens. Donc, au début, ça a été une sorte de roman. C’est sorti d’un trait en un après-midi. Et après je m’en suis servie pour faire une colonne vertébrale.

Quelle a été la difficulté pour représenter ce que vous aviez dans la tête dans les pires moments ? Ce n’est pas facile de représenter le rien. Il y a des cases noires et des cases blanches, mais pas que ça.

Je me suis longtemps demandé si j’allais les laisser comme ça les cases, mais quand on ressent le vide, on ne peut pas faire plus parlant que de ne rien mettre. Il y a aussi beaucoup de cases noires avec un dessin au trait blanc, très simple. C’est pour ça aussi que je me suis appuyée sur les dessins que j’avais faits à l’époque. Parce que là, pour le coup, ils ont été faits sur le vif.

C’est une des très bonnes idées du livre d’intercaler ces croquis de l’époque. Ça donne une vérité encore plus grande.

Ça me semblait idiot de les redessiner au propre. J’ai préféré les garder moches comme ils étaient. Ils parlaient plus.

Ça montre aussi que dans les pires moments, vous aviez encore l’énergie de dessiner.

L’énergie, c’est beaucoup dire. Parce que je passais des heures la tête sur mes bras croisés, sur ma table, ou à regarder mes cheveux. Mais j’étais derrière mon bureau, je pouvais faire croire que je travaillais. Et parfois, je passais mon temps à griffonner pour essayer de faire un dessin et ce n’était qu’un gribouillis.

Mais le dessin, c’était une des dernières choses que vous faisiez dans ces moments-là.

C’est vrai. Parce qu’il fallait que ça sorte. Un musicien prendrait sa guitare pour faire une chanson. Moi je fais une petite BD, des carnets.

Parfois, on entend des dessinateurs qui disent « pour moi, dessiner c’est vital ». Ça illustre bien ça.

Je me rends compte en effet que c’est vital. Quand ensuite, j’ai creusé la question de savoir pourquoi ça n’allait pas bien, sans vous dire exactement pourquoi, ça tournait autour du dessin. Pour résumer rapidement, j’ai l’angoisse de ne plus pouvoir vivre de mon dessin. De devoir faire autre chose. Ça me terrifie. Tant que j’aurai ça, je sais que je ne rechuterai pas. C’est pour ça que j’ai le réflexe de tout mettre en dessins. C’est comme ça que je raconte ma vie en dessin.


Pendant toute cette période de dépression, vous continuiez à travailler, à faire des illustrations. Vous avez toujours respecté vos engagements ?

Oui. Parce que j’ai tellement peur de ne plus travailler, que les gens ne me rappellent plus si je suis en retard, que j’ai toujours rendu mes dessins à l’heure. Mais il n’y avait plus de plaisir. Je ne mangeais plus, je ne dormais plus, je ne sortais plus, mais j’étais dans mon bureau, je continuais, je rendais mes dessins, je répondais super bien aux clients. Personne n’a rien vu.

C’était un bureau chez vous ou à l’extérieur ?

À l’époque, j’étais chez moi. Maintenant, je travaille à l’extérieur. Je vois des gens ! (rires)

Est-ce que vous avez remarqué à cette époque une baisse de qualité dans votre dessin ?

Je ne saurais pas vous dire. Pour moi, tout ce que je dessinais c’était de la merde. Je n’étais qu’une merde. Ça aurait pu être sublimissime, je ne l’aurais pas vu.

Vous n’avez pas regardé après, avec le recul ?

Non, ça ne m’est pas venu à l’esprit. C’est une très bonne idée. Il faudrait que je regarde. En même temps, je ne sais pas si je les verrais de manière impartiale. Si je revois ces dessins, je penserai forcément à mon état d’esprit de l’époque, et peut-être que je les trouverai forcément nuls. Je ne sais pas. Je me souviens, au pire du pire, j’avais une commande. Je devais dessiner une tartine de Kiri. Le truc le plus réjouissant pour un illustrateur. Et je me suis bouffé des tartines de Kiri, un peu plus de ¾, un peu plus d’en haut, etc. Il y avait de quoi aller mieux, hein ? (rires)

À travers le récit, on a un peu l’impression d’une grande loterie. Pour les médecins par exemple. Le premier ne vous prévient pas qu’il ne faut pas arrêter brusquement les anti-dépresseurs. Alors on se dit que si on ne tombe pas sur le bon, c’est la catastrophe. Pareil pour les psys. Dans l’album, on voit les différents psys que vous avez consultés. La différence de méthode, d’attitude. C’est très intéressant. Mais en même temps, vous devez attendre le quatrième pour avoir des résultats. Si vous ne l’aviez pas rencontré, que se serait-il passé ?

Honnêtement, je pense que si je n’avais pas rencontré le quatrième psy, je ne serai pas là pour en parler. C’était ma dernière tentative. Et en plus, je l’ai rencontré par une suite de hasards absolument incroyables. Vous savez, je reçois beaucoup de courrier. Parfois de gens qui sont dans la même situation que moi à l’époque. Et peut-être qu’ils ne vont pas tomber sur la bonne personne. C’est terrible. Je ne sais pas quoi leur répondre. Et puis la thérapie du docteur Cungi ne fonctionnera peut-être pas pour eux.

Dans le livre, on voit aussi l’ambivalence des médicaments. Les anti-dépresseurs vous calment, vous font du bien, mais en même temps, quand vous en parlez, vous dites « je les gobe ». Il y a un sentiment amour/haine bien compréhensible.

J’en prends toujours. Bon, c’est plus du placebo maintenant parce que j’en prends un quart de huitième de comprimé, mais je pense que par principe je n’arrêterai pas. En revanche, pour ma troisième dépression , on m’a prescrit des anxiolytiques. Et ça, ça rend débile. Je comprends les gens qui ne veulent pas prendre de médicaments, qui veulent s’en tirer seuls, parce qu’effectivement, quand vous prenez certains types de médicaments, vous devenez complètement crétin. Vous êtes une larve. J’en étais consciente. Quand je sentais qu’une vague arrivait, j’en prenais et je m’allongeais sur le canapé. Il faut réussir à se passer de ça.

L’anti-dépresseur me convenait tout à fait et je savais qu’il allait prendre le relais. Mais comme j’étais habituée aux gouttes, ça a mis beaucoup de temps pour prendre le relais. C’est vrai que ça peut faire peur. Et puis c’est comme les psys, il faut trouver le médicament qui vous convient. Visiblement, j’ai trouvé le mien. Le seul inconvénient, c’est que ça fait grossir. Mais bon, le moment où on me disait que j’étais mince, que j’étais sublime, c’était le moment où j’avais envie de me tuer ! Je n’ai jamais eu autant de compliments que lorsque j’étais au fond du trou. J’avais envie de leur dire « si vous saviez… ».

Dans le livre, on voit bien qu’il y a des personnes clefs qui vous permettent de tenir le coup, notamment votre compagnon, le phare dans la tempête.

C’est lui qui m’a traînée chez un psy, qui m’a convaincue de prendre des médicaments. C’est drôle, parce que maintenant, il me demande « qu’est-ce que je n’ai pas bien fait ? Écris-moi des phrases qu’il faudrait que je te dise. » (rires)

C’est très émouvant la façon dans le livre dont vous le remerciez de ce qu’il a fait.

Sans lui, je n’aurais pas fait la démarche d’essayer de me sauver. On sait qu’on ne va pas bien, mais pas forcément à quel degré. Et puis on est sûre d’être suffisamment forte pour s’en sortir toute seule. C’est la personne extérieure qui peut avoir le regard utile.

Vous en avez parlé tout à l’heure, vous avez pensé au suicide. Mais pas seulement. Vous avez pensé également qu’il fallait tuer vos enfants avant, en quelque sorte pour leur épargner cette épreuve.

Non, ce n’est pas vraiment pour ça. En fait, je voulais leur épargner de connaître les horreurs de la vie. La vie fait tellement souffrir que je ne voulais pas qu’ils connaissent ça. Parce que je suis une gentille maman. (rires)

Ah, d’accord. C’est une autre façon de voir les choses, mais on est toujours dans l’absurdité.

Totale. Vos pensées ne vous appartiennent plus. Vous devenez complètement fou. Je me souviens d’un moment où j’étais sous la couette. Je me prenais la tête entre les mains et je parlais toute seule. C’est à ce moment là que mon compagnon a soulevé la couette sans que je m’en rende compte. Et là j’ai vu la terreur sur son visage. Il y a eu deux ou trois moments comme ça pendant cette période. Et le fait de vouloir tuer mes enfants en fait partie. Mais d’où ça vient cette idée là ?!...

Ce qui est bien réussi, c’est que cet épisode arrive à la page 94, et donc il y a tout un cheminement. Et finalement, on comprend comment vous en êtes arrivée à cette extrémité. On ne cautionne pas, évidemment. Mais on comprend.

Ça me fait extrêmement plaisir. Vous êtes le premier à me le dire. J’ai du mal à supporter qu’on jette des pierres aux gens qui se suicident et aux mamans qui arrivent à tuer leurs enfants. Évidemment, c’est atroce. Jamais, je ne vais les excuser, ce n’est pas défendable. Mais pour en arriver là, c’est qu’il faut vraiment être très malheureux. Et moi qui bénéficie d’un environnement des plus équilibré, qui ait fait des études, je l’ai eue, cette pensée. J’aurais été encore un peu plus bas, je suis persuadé que je l’aurais fait.

Vous dites que vous n’êtes pas psy, et que ce n’est pas à vous de donner des conseils à ceux qui vous écrivent. Cependant, à la fin de l’album, vous donnez des clefs pour comprendre les mécanismes physiques qui mènent à la dépression. Vous donnez aussi les directions que vous avez prises pour vous en sortir. Et même une bibliographie.

Mon expérience m’a appris des choses. Je voulais que les gens qui s’en sortent ou qui commencent à le faire, aient des clefs pour comprendre ce qui se passe dans leur cerveau. Et pour peut-être envisager de voir la vie autrement. Après, c’est à eux de faire le boulot. À la base, je devais faire le livre avec le psychiatre Christophe André. J’aurais dessiné l’album et lui aurait ajouté un cahier pratique à la fin. Ça ne s’est pas fait, mais j’ai un peu gardé l’idée.

C’est vrai que ça ouvre des portes, et ça peut donner envie de lire les livres que vous mettez dans la bibliographie.

Oui, parce que pendant toutes ces années, je n’ai pas eu l’idée d’ouvrir un bouquin de psycho, de thérapie. Pourtant, je passe mon temps dans les bouquins.

Le fait de dire que ce n’est pas dû qu’à l’environnement, mais que ça vient aussi d’un dérèglement chimique dans le cerveau, c’est également très important.

Moi, j’avais tout pour être heureuse. Rien de fulgurant ne m’était arrivé à ce moment-là. Alors on cherche, on cherche. Pourquoi moi ? Celle dont le mari s’est immolé dans le jardin, à la limite. Mais moi ? Mais j’ai dû attendre six ans avant de rencontrer la personne qui m’a dit que c’était juste un machin qui ne fonctionne pas dans le cerveau. Bon, il y a aussi certainement des causes psychologiques, mais cette information a tout changé.

Avec tous les interviews que vous êtes en train de faire, vous êtes obligée de reparler encore et encore de cette période. Est-ce que c’est positif ou un peu pesant ? Comment vous le vivez ?

Je ne sais pas. Je me suis demandé si ce n’était pas un peu pesant, il n’y a pas longtemps. Parce qu’on me demande tout le temps si je vais bien à la fin. Et je déteste dire que je vais bien, par superstition. Du coup, je me demande si je vais vraiment bien. Mais, par ailleurs, il y a tellement de retours positifs. Tellement de gens qui me disent que ça leur fait du bien de lire ma BD. C’est super. Il y a un monsieur qui m’a écrit pour me dire qu’il allait l’offrir à sa femme qui traversait une mauvaise passe en ce moment, et que ça allait les ressouder. C’est beau quoi. J’ai bien fait.

Vous avez d’autres projets de bande dessinée qui vont arriver ?

Oui, avec Julien Blanc-Gras, un romancier, on va adapter Touriste, un de ses livres.

Finie l’autobiographie, alors ?

Pas tout à fait parce que c’est la vie de Julien, qui explique dans ce livre que le but de sa vie, c’est d’être touriste, d’aller dans tous les pays du monde. Ce que j’aurais adoré faire, si je n’avais pas eu un mari et des enfants.

(par Thierry Lemaire)

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