Mafalda, c’est la gauche !

Par Hippolyte ARZILLIER Favori de la rédaction 3 juillet 2024 
Dans un précédent article consacré à Mafalda et l’amour, nous avons beaucoup insisté sur les amis de Mafalda : Felipe, Manolito, Susanita, la petite Liberté… Mais deux personnages très importants de l’œuvre de Quino sont les deux parents de Mafalda. C’est ce qui donne toute sa pertinence au titre de ce beau livre édité par Glénat : Mafalda - Esprit de famille.

Pour Quino, la famille est une structure où convergent tous les problèmes qui animent la société. Le père et la mère de Mafalda ne sont pas bien révolutionnaires : ils vivent leur vie de personnes appartenant à « la classe moyenne » et ne se questionnent pas plus que ça sur le monde. Et c’est justement cette absence de réflexion qui agace Mafalda : elle, entend débusquer les mensonges, les préjugés. Dans plusieurs strips, elle pose tout un tas de questions à son père sur la situation politique du moment (sur la Guerre du Vietnam, sur ce que « philosophie » veut dire, etc.).

Mafalda, c'est la gauche !
© Quino. Ed. Glénat.

Là où Manolito entend reprendre la boutique de son père pour faire fructifier le capital familial, Mafalda déplore souvent que sa génération ressemble à celle de ses parents :

-Mafalda ! Qu’est-ce qu’il y a ? POURQUOI TU PLEURES ?

 PARCE QUE SI MA GENERATION RESSEMBLE A LA TIENNE, ON EST CUIT !! BOU-OUH !

Et on peut la comprendre : bien que ses parents soient touchants, aimants et ouverts d’esprit, ils sont d’une certaine façon pris dans une société que Quino abhorre – pensons à ce strip où le père de Mafalda demande à sa mère de lui dire de moins regarder la télévision. Au lieu de sermonner sa fille, celle-ci se trouve à son tour hypnotisée par la télé (dont Quino relate l’arrivée miraculeuse - on est plein développement de ce que l’on nomme aujourd’hui « la société de consommation »).

Là où Mafalda entend prendre de la distance vis-à-vis de l’ordre qui régit les affaires humaines – n’est-ce d’ailleurs pas pour cela que la petite Liberté, toujours prompte à questionner les habitudes de chacun, s’appelle ainsi ? –, ses parents se contentent de ce qu’ils ont. Ils sont, comme le dit Mafalda après avoir demandé à son père ce que l’expression « Le monde appartient aux audacieux » signifie, des « locataires » du monde. Ils n’ont de prise sur rien, ils ne critiquent rien – ils occupent le rôle qu’on leur a assigné. Dans la dictature qui afflige à ce moment là l’Argentine, cela a du sens...

© Quino. Ed. Glénat.

On pourrait même postuler que Mafalda incarne l’idéal d’une certaine gauche, là où ses parents incarnent une certaine droite. La définition qu’en donne Deleuze dans son abécédaire est bien connue : « Être de gauche, c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite, c’est l’inverse ».

Ainsi, le père de Mafalda s’écrie qu’il n’y a « rien de pire que les fourmis ! » Ce à quoi Mafalda répond – en rapprochant son poste radio de lui – que des gens meurent en Algérie et au Vietnam. On saisit là quelque chose d’essentiel pour cerner le personnage de Mafalda : comme quand elle ausculte son globe terrestre, elle part toujours du monde pour revenir à soi. C’est pourquoi la famille est le lieu privilégié de la critique de Quino : c’est là que tous les problèmes globaux convergent.

En même temps, on ne fera pas dire à Quino ce qu’il n’a pas dit. Quand Mafalda demande à son père ce que signifie « la philosophie », ce dernier se met à son bureau pour étudier. Autrement dit, la famille n’est pas seulement cette structure oppressive ; elle compte parmi les voies du changement. Cela demande toutefois de ne pas en rester à la famille marquée par la domination du père – la répartition des tâches traditionnelle entre hommes et femmes est maintenue pour les parents de Mafalda – et à la changer en une structure plus horizontale et apte à accueillir la remise en question, la discussion.

© Quino. Ed. Glénat.

Et d’une certaine façon, Mafalda incarne ce changement. Elle suscite la tristesse de ses parents en disant : « On dirait qu’il y a des gens qui croient que la seule chose qu’on doive maintenir propre dans la patrie, c’est son passé historique ». En lisant une telle critique acerbe de toute forme de patriotisme réactionnaire, on ne peut que penser à la dictature argentine dont Quino fut témoin ; dans d’autres strips, il est d’ailleurs question de « liberté d’expression », de « censure » - autant de remarques foncièrement opposées à l’obscurantisme des régimes dictatoriaux.

On a déjà souligné que Mafalda impliquait plusieurs niveaux de lecture. Un enfant n’y trouvera pas la même chose qu’un adulte. C’est encore plus clair dans ce volume que dans le précédent. Mais même un enfant sera capable, bien qu’il ne comprenne pas tout, d’apprendre quelque chose de Mafalda : son esprit critique, cette façon qu’elle a de défier toute autorité, son optimisme résolument réaliste… Qu’on ne croie donc pas qu’il soit malvenu de mettre ce livre entre les mains des plus jeunes : ils en tireront nécessairement quelque chose. Dans une interview, Pénélope Bagieu a d’ailleurs dit : « Quand on est une fille et qu’on lit de la BD quand on est petite, on se projette un peu plus dans Mafalda que dans d’autres personnages féminins, genre la Castafiore ou la Schtroumpfette, quoi... » [1]. On ne peut qu’être d’accord !

(par Hippolyte ARZILLIER)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782344064085

[1Voir l’interview disponible sur la chaîne youtube de Konbini : https://youtu.be/GHZ8GJ3bTbg

Glénat ✏️ Quino ✏️ Pénélope Bagieu Humour Politique Argentine
 
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9 Messages :
  • Franchement c’est une caricature. Et c’est réduire la portée d’une œuvre artistique que de la qualifier comme ici « de gauche ». Personne ne résume Tintin en le qualifiant bêtement de BD « de droite ». Quino, Hergé, Pratt, tous les grands artistes sont complexes et échappent sur toute la durée de leur œuvre, à des qualifications politiques aussi schématiques.

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  • Mafalda, c’est la gauche !
    3 juillet 20:08, par Sergio Salma

    Il est important de noter il me semble que Quino a dessiné Mafalda de 64 à 73. Sous une dictature bien sûr, il fut clairement jugé subversif , pauvre pays qui allait vivre la terreur à partir de 76. Amusant d’aller y déceler une droite ou une gauche sous l’angle français mais pourquoi pas. Si le capitalisme ne pouvait être que de droite alors oui , Mafalda est de gauche.
    Tout cela rend la lecture des gags et réflexions d’autant plus forte.

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    • Répondu le 4 juillet à  07:53 :

      Non, ça amoindrit la portée de l’artiste. Déjà, vous avez raison, tout départager entre gauche et droite, c’est une grille de lecture française du moment et c’est donc une étroitesse d’esprit de vouloir l’appliquer à un artiste argentin des années 60/70 et surtout ça ne marche jamais avec les grands auteurs. On a essayé 1000 fois de voir en Tolstoi un précurseur du nationalistme ou à l’inverse du socialisme russe, c’est toujours arbitraire et réducteur.

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      • Répondu par Hippolyte ARZILLIER le 4 juillet à  09:05 :

        Cher Monsieur,

        Je suis assez étonné de lire que j’appauvris l’interprétation d’un texte quand le projet de cet article n’est que de partir d’un « postulat » - il ne s’agit pas d’affirmer dogmatiquement quelque chose (et vous vous doutez que le titre de l’article est plus aguicheur que le reflet de ce que je pense) mais de formuler une hypothèse de lecture susceptible d’éclairer en partie le sens de l’ouvrage. J’ai d’ailleurs montré, dans un autre papier, qu’on pouvait aussi entrevoir un sens éthique à l’œuvre de Quino (en m’attardant sur sa façon de parler de l’amour et de l’amitié).

        Je suis d’accord avec vous sur l’importance de ne pas commettre d’anachronisme ; mais 1/même les historiens emploient la distinction gauche droite pour caractériser l’échiquier politique argentin au moment de la dictature, 2/la définition que donne Deleuze est une définition philosophique qui entend mettre au jour une différence d’attitude qui recoupe une distinction entre partisan du capitalisme et opposant au capitalisme. Il me semble donc que cette définition pourrait être opératoire dans d’autres pays que la France, puisqu’elle n’entend pas seulement caractériser la gauche et la droite telles qu’elles se sont historiquement constituées dans notre pays.

        Maintenant que c’est dit, il me semble que j’ai essayé d’étayer la pertinence de cette hypothèse de lecture avec des exemples. Mais si quelqu’un avait quelques contre-exemples à me donner (puisqu’il ne suffit pas de crier à l’assassinat, il faut bien des preuves de ce que l’on avance) : qu’il ne s’en prive pas ! Encore une fois, je ne suis pas dogmatique ici – je tâtonne en proposant une hypothèse de lecture qui, je l’espère, nourrira la discussion.

        Bonne journée,

        Hippolyte Arzillier

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        • Répondu le 4 juillet à  09:47 :

          Je n’ai pas crié à l’assassinat, il me semble. Je dis simplement que c’est dommage de réduire un artiste à une étiquette politique. Évidemment Quino a écrit à une époque de l’histoire argentine où les mots droite et gauche avaient un sens. En l’occurrence la dictature argentine était clairement d’extrême-droite, ce qui n’est pas toute la droite, sauf à vouloir tout amalgamer. Mais surtout Mafalda est une œuvre philosophique et dépasse donc une simple lecture politique. Tout simplement, Mafalda ce n’est pas QUE la gauche.

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          • Répondu par Sergio Salma le 4 juillet à  13:35 :

            La tentation du binaire. C’est quand même le titre de l’article donc un peu orienté et gênant. Les deux dictatures et même plus si on connaît le déroulement qui se sont succédées en Argentine ( j’y ai de la famille pardon de mêler l’intime à l’universel d’autant que j’ai d’abord lu Mafalda en italien fin de la parenthèse) ont certainement à nos yeux une importance dans la lecture des strips mais je trouve que l’intelligence du travail de Quino mérite qu’on élargisse vraiment l’horizon. Quino n’aurait pas pu je crois continuer son strip avec cet "engagement" à partir de 76. Enfin c’est une impression 50 ans après et ça n’engage que moi. L’auteur d’ailleurs a vu les nombreuses utilisations de son personnage et justement ça lui a pas vraiment plu cette instrumentalisation arbitraire, on lui a fait dire n’importe quoi. Il a accordé le droit d’image à certains organismes. Elle pourrait servir la cause des enfants, des féministes, des pacifistes... Ayant lu et relu l’intégrale chez le même éditeur , ce qui en ressort c’est un commentaire général sur le monde et sans aucune vision aussi étriquée. Mafalda se rit du conformisme, de tous les conformismes, des petites lâchetés et compromissions, mais elle a plein d’espoir aussi , s’amuse d’un rien et parfois laisse partir un trait de cynisme mais ( souvent ) atténué par une tendresse. Le personnage capitaliste, la caricature est Manolito le fils du commerçant. Est-il de droite ? Pas sûr mais il veut gagner de l’argent. Le bébé est l’insouciance et le père, que vous qualifiez de droite c’est vache est un amateur de plantes vertes ( écolo ?) la maman est le personnage avec lequel Mafalda est la plus cruelle. Probablement parce que c’est la femme qu’elle ne veut pas devenir. Sa petite copine est aussi une victime. Mafalda, elle, évitera ces pièges , sa copine a sa voie toute tracée, mariage, maison à crédit, enfants. Mais ce qui ressort selon moi de la bande dessinée Mafalda c’est la petite poésie du quotidien, la famille dans ce qu’elle a à la fois de confortable et de contraignant. Il y a des centaines de gags qui ne sont absolument pas politiques( sauf si on avance le concept que tout est politique oui bon ). D’autres où c’est clairement la préoccupation majeure. J’ai toujours été amusé de voir que justement cette étiquette " de gauche" ait disparu pour le merchandising , même si on est loin des Peanuts les agendas les calendriers et les poupées Mafalda ont fait beaucoup pour la notoriété du personnage.

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            • Répondu par Julien le 5 juillet à  10:07 :

              Je suis toujours sincèrement heureux et passionné qu’un point de vue puisse être une réflexion toujours plus profonde approchant la réalité de ce que l’on tente d’être, selon nos vies,nos aspérités, nos possibles...
              Ce n’est pas la complexité mais davantage la richesse d’un être...et Quino, par Mafalda et par le rythme exigé à su et pu développer un monde bien vaste, drôle, résistant au temps ,n’oubliant jamais la dimension humaine...A ce titre, les Franquin, Richard Thompson, et beaucoup d’autres ont réussi à "dire "le monde sans pour autant se sentir investis d’une mission aussi ambitieuse.
              Et avec l’évidence, la simplicité dont visiblement je ne suis pas capable.

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  • « Quand on est une fille et qu’on lit de la BD quand on est petite, on se projette un peu plus dans Mafalda que dans d’autres personnages féminins, genre la Castafiore ou la Schtroumpfette, quoi... »

    Quand on est un petit garçon, aussi.

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  • Mafalda, c’est la gauche !
    5 juillet 19:43, par Gina Vanilla

    Une deux, gauche droite
    Une deux, gauche droite
    Cela continue éternellement... c’est une mécanique, en fait ! Je ne parle pas de la BD de Quino !
    hihihi !

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