Maggy Garrisson & Lady Elza : deux Londoniennes du franco-belge qui rivalisent de caractère

3 mai 2014 0 commentaire
  • Londres fut toujours un scène théâtrale où les héros de papier jouèrent avec panache. C'est avec autant de punch, et un humour beaucoup plus contemporain, que deux héroïnes exposent leurs atouts. Nouveaux personnages ? Pas complètement...

Que cela soit avec Blake et Mortimer ou Tif et Tondu pour ne citer que les plus célèbres, les héros franco-belges ont toujours manifesté un certain intérêt pour la capitale du Royaume-Uni. Avec ses monuments, ses docks, ou ses rues so British, Londres conserve un attrait particulier auquel bien des auteurs ont pu être sensibles. Ainsi, deux séries ont encore récemment démontré ce charme spécifique, tout en (re-)présentant deux héroïnes qui n’ont pas froid aux yeux, chacune à leur manière.

Des Rochester à Lady Elza

Rappelons au lecteur attentif que le deuxième tome de Lady Elza, sorti il y a quelques semaines, prolonge la série des Rochester qui comptait déjà six tomes. Dans une saga typiquement anglaise, la série a présenté les intrigues de la noblesse londonienne dans un diptyque introductif paru chez Casterman, avant de revêtir des atours de la comédie sous le label de Dupuis.

Maggy Garrisson & Lady Elza : deux Londoniennes du franco-belge qui rivalisent de caractère

"Au départ, Jean [Dufaux] a conçu une série chorale avec quatre personnages principaux, nous explique le dessinateur Philippe Wurm. Au fur et à mesure, les caractères se sont définis et affirmés. La rupture avec Dupuis nous a remis en question. Puis Philippe Hauri, éditeur chez Glénat, est venu nous trouver car il appréciait la série, et spécialement le personnage de Lady Elza : il nous a proposé de la mettre en avant. Ravi de cet élan, nous avons donc envisagé que “Les Rochester” soit un chapitre de l’existence d’Elza dans lequel elle raconte son histoire avec Jack. Et dans la série actuelle, elle a pris son indépendance, reléguant les autres personnages un peu à l’arrière-plan, sans pour autant ôter le relief de leur caractère."

Cette émancipation est directement marquée dans le premier tome de Lady Elza. L’héroïne, qui paraissait si froide dans le diptyque introductif des Rochester, achève d’imposer sa personnalité dans un polar fantastique qui rend hommage aux demeures typiques et au patrimoine de la campagne anglaise. Ce deuxième tome, intitulé La Vente Coco Brown part aux antipodes du premier, en resituant l’intrigue au cœur de Londres, tout en représentant les personnages secondaires qui donnent également un ton particulier à cet univers. On pense ainsi forcément à Feet, le clochard de la reine !

"L’univers de la série est riche et assez complexe, ce qui lui permet d’évoluer sur un large spectre, continue l’auteur. De Casterman à Glénat en passant par Dupuis, cette valse d’éditeurs a permis d’exploiter les facettes du polar, puis de la comédie. En tant qu’auteur, on vit initialement ces changements de direction comme des ruptures amoureuses, mais avec le recul, on les envisage plus comme les étapes d’une vie, et cela rajoute du sel à l’ensemble."

Un intrigue contemporaine, mais théâtrale

Ce dernier album témoigne de la synchronisation des deux auteurs. Jean Dufaux y impose un aspect théâtral qui louvoie entre le vaudeville et le polar. Il place également toute une série de mots d’auteur dans la bouche de son héroïne, de quoi faire rougir une dame de la haute bien élevée, mais qui prouve la liberté de vie que revendique Lady Elza. Cette évolution de ton dans la série est également particularisé par le dessin de Philippe Wurm. Sa ligne claire est parfois brisée, parfois soulignée, afin de donner du dynamisme et du volume à l’ensemble. Dialogue, mise en scène, intrigue, dessins, scènes secondaires et principales sont à l’unisson pour faire de cet album un excellent divertissement !

"Dès le premier album, je m’étais demandé si mon trait de "Ligne claire" pouvait s’adapter à l’univers de Jean Dufaux, nous confie Philippe Wurm. "Le ton de la comédie était plutôt nouveau dans son écriture, puis le fantastique est intervenu par touches quelques albums plus tard. J’ai donc progressivement adapté mon dessin, afin d’être plus en adéquation au ton particulier de ces aventures. Jean a accompagné cette évolution graphique en proposant de nouvelles pistes autour de ce fil rouge. Le défi de la série est de maintenir le ton de la comédie avec une crédibilité d’ambiance de polar, tout en assurant une continuité.

À la fin du premier "Lady Elza", Jean s’est saisi du sujet de l’affaire Murdoch en le traitant de biais, alors que Lady Elza est à la recherche d’un appartement. Malgré ces aspects sombres qui gravitent autour d’elle, Lady Elza veut avant tout vivre sa vie en tant que personnage central."

Divorcée et fière de l’être, Lady Elsa donne effectivement l’impression de glisser sur les événements qui l’entourent. Elle use et abuse de son sex-appeal, tout en avançant dans l’intrigue qui l’empêche de trouver et de jouir de l’appartement idéal. La toile de fond passe au vitriol les tabloïds de la presse anglaise qui dépassent régulièrement les limites. Dès la couverture, la série affiche l’aspect théâtral et les revendications de son héroïne. Les changements de costumes et les dialogues ciselés mettent délicieusement cela en exergue. Lady Elza se révèle en femme mutine, alors que la série semble trouver un nouveau souffle. De plus, on profite pleinement de l’ambiance des différents quartiers londoniens que l’histoire traverse.

"Lorsqu’on se promène à Londres, explique Wurm, Certains quartiers qui ont souffert des bombardements pendant la guerre affichent maintenant un aspect relativement moderne, mais d’autres n’ont pas bougé depuis cent ans. Et il est agréable de perdre ainsi la notion du temps."

Accompagné par Glénat, Lady Elza a donc pris un tournant en s’imposant comme une nouvelle héroïne qui n’a pas froid aux yeux. Un album dont on profite pleinement, tout en le savourant, car Philippe Wurm se consacrera juste après à un projet qu’il a en tête depuis longtemps : une biographie de Jacobs par François Rivière. Il faudra donc attendre un peu avant de retrouver la prochaine aventure de Lady Elza. D’autres héroïnes s’apprêtent à prendre le relais, mais d’une toute autre manière !

Dans la noirceur des faubourgs de Londres

"Premier jour de boulot, et il pleut comme un éléphant qui a la chiasse."
Rarement l’incipit d’une bande dessinée aura aussi bien traduit son contenu : une ambiance glauque, un humour corrosif, des relents de polar de banlieue grise. Si cette nouvelle héroïne anglaise de Lewis Trondheim & Stéphane Oiry affiche une bonne trentaine d’année comme Lady Elza, ses tournures de phrase, ses habits et son compte en banque inversement proportionnel à son tour de taille la placent à l’opposé de cette première héroïne.

Pour la présenter en deux mots, Maggy Garrisson est au chômage depuis deux ans, et doit accepter d’entrer dans l’agence miteuse d’un détective alcoolique. D’autant qu’il y a toujours moyen de se faire quelques billets quand on est prêt à aider son prochain et qu’on sait faire preuve d’un minimum de présence d’esprit. Mais après que son nouveau patron se soit fait passer à tabac, Maggy constate qu’elle est suivie dans la rue, et flaire le coup fourré. Au milieu des reçus de parking et de diverses souches, le contenu du portefeuille de son patron pourrait-il vraiment exercer suffisamment de convoitise pour qu’elle trompe la police et fasse affaire avec des malfrats ?

En partant sur les bases de monologues, de détective alcoolique et d’une intrigue poisseuse bâtie sur de petits détails de la vie quotidienne, Lewis Trondheim et Stéphane Oiry s’accaparent les éléments du polar pour mieux les retourner grâce à leur héroïne décalée. Intelligente mais cynique, Maggy Garrisson est une héroïne hors norme, dotée d’un fichu caractère et d’une bonne descente. Les dix à douze cases par page permettent de détailler au plus près cette enquête dense, avec ses culs de sac et ses moments d’action, tout en mettant principalement en avant l’indécrottable Maggy, dont les expressions font le sel de la série.

Les amateurs de polar seront également servis par l’impeccable travail de Stéphane Oiry. Les banlieues et bas-quartiers de Londres sont dépeints avec authenticité : on s’y croirait ! Sa mise en scène efficace, alliée au découpage de Trondheim, permettent à ce premier tome de tenir tous ses promesses : sa lecture propose de moments de frisson qui alternent avec de grands éclats de rire.

Que cela soit dans les quartiers chics ou mal-famés de Londres, pour séduire notre cœur, Lady Elza et Maggy Garrisson rivalisent de caractère, de dialogues ciselés, d’humour percutant et d’ambiances authentiques. Heureusement, il n’est pas nécessaire de choisir...

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lady Elza, T2 : La Vente Coco Brown - Par Phillipe Wurm & Jean Dufaux - Glénat

Maggy Garrisson, T1 : Fais un sourire, Maggy - Par Stéphane Oiry & Lewis Trondheim - Dupuis

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