Mana Neyestani détisse la toile de "L’Araignée de Mashhad"

21 juin 2017 0 commentaire
  • Mana Neyastani, dessinateur iranien réfugié en France, publie son quatrième livre. D'apparence moins personnel que les précédents, il y raconte l'histoire de Saïd Hanaï, tueur en série qui s'était justifié par des prétextes religieux. A la fois récit d'une enquête journalistique et portrait d'une sombre personnalité, "L'Araignée de Mashhad", co-édité par les Editions çà & là et la chaîne Arte, révèle également les contradictions de la société iranienne, tout en confirmant les qualités du dessinateur.

"L’Araignée de Masshad", c’est lui : Saïd Hanaï, maçon de profession, tueur en série par vocation. Ainsi avaient surnommé les journalistes de Mashaad, deuxième ville d’Iran et ville sainte du chiisme [1], celui qui amenait chez lui ses victimes avant de les étrangler avec leur propre foulard. Entre 2000 et 2001, Saïd Hanaï a froidement assassiné seize jeunes femmes, toutes prostituées ou droguées. Il fut arrêté avant d’en finir avec sa dix-septième victime, puis jugé, condamné à mort et enfin exécuté par pendaison en avril 2002.

Mana Neyestani détisse la toile de "L'Araignée de Mashhad"
L’Araignée de Mashhad © Mana Neyestani / Editions çà & là / Arte éditions 2017

Mana Neyestani, qui vivait encore en Iran au moment des faits mais a redécouvert récemment ce terrible fait divers, a choisi pour son quatrième ouvrage de raconter l’histoire de ce serial-killer, à la "carrière" aussi fulgurante que troublante par ses enjeux. Le dessinateur iranien s’est en effet inspiré du documentaire And Along Came a Spider, de son compatriote Maziar Bahari, par ailleurs rédacteur en chef du site Internet IranWire sur lequel Mana Neyestani publie une partie de ses dessins.

Si le film de Maziar Bahari est fondé essentiellement sur des entretiens filmés, l’ouvrage de Mana Neyestani offre davantage de diversité. Il ose même la fiction - délicate pour un sujet pareil - en reconstituant le procédé du tueur, le dernier jour d’une victime ou encore le travail du juge. Il nous permet ainsi de multiplier les points de vue. Outre celui de la journaliste Roya Karimi Majd, qui interroge le tueur, nous découvrons ainsi les motivations de Saïd Hanaï, les réflexions de son épouse et les émois de son fils, les tergiversations du juge ou même le ressenti d’une petite iranienne, fille d’une des victimes.

L’Araignée de Mashhad © Mana Neyestani / Editions çà & là / Arte éditions 2017
L’Araignée de Mashhad © Mana Neyestani / Editions çà & là / Arte éditions 2017
L’Araignée de Mashhad © Mana Neyestani / Editions çà & là / Arte éditions 2017

Alors que dans Une Métamorphose iranienne (2012), le fil conducteur était un cafard, c’est ici une araignée qui guide le lecteur. Mais de ce premier livre et du Petit Manuel du parfait réfugié politique (2015), où nous découvrions le parcours du dessinateur (que nous présentions il y a moins d’un an), L’Araignée de Mashhad, ouvrage co-édité par les Editions çà & là [2] et la chaîne de télévision franco-allemande Arte, se distingue par la distance entre l’auteur et son sujet. Nous y retrouvons cependant l’intérêt que Mana Neyestani porte à son pays d’origine et à ses habitants, intérêt fait d’un mélange d’étonnement et d’empathie. Nous retrouvons également son trait caractéristique, aux hachures fourmillantes et d’un dynamisme tout en retenu. S’il y a peut-être un peu moins d’invention graphique dans ce dernier livre, le sujet invitant à la sobriété sinon à l’austérité, le dessinateur renouvelle cependant la composition de ses pages et apporte même un peu de couleur, dans un chapitre étonnant où il dessine à la place d’une fillette.

L’Araignée de Mashhad © Mana Neyestani / Editions çà & là / Arte éditions 2017

Outre ces choix graphiques et ces parti-pris narratifs, L’Araignée de Mashhad interpelle par ce que nous y apprenons de la société iranienne contemporaine. Le poids de l’islam chiite rigoriste y est connu, mais éclairé ici sous un jour finalement assez peu commun. L’approche de Mana Neyestani est à la fois distanciée, en ce sens qu’elle ne choisit pas délibérément de s’attacher à un point de vue plutôt qu’à un autre, mais elle est également humble, le récit se déroulant au plus proche de ses protagonistes. Ce choix d’apparence paradoxal permet cependant au lecteur d’être intimement impliqué par sa lecture. Le procédé éloigne en effet les jugements de valeur sur une société qui nous est pourtant assez éloignée et souvent présentée de manière caricaturale.

Une des questions clés de l’ouvrage demeure ainsi, mais c’est à dessein, sans réponse. Le simple fait de la suggérer permet à Mana Neyestani d’éviter tout manichéisme, sans pour autant tomber dans un relativisme total où le tueur, ses juges et la foule seraient mis sur un pied d’égalité. Comment expliquer les crimes de Saïd Hanaï ? Si les motivations religieuses sont, comme il l’avançait lui-même, prédominantes, sont-elles le produit d’un cerveau malade qui nourrirait ses psychoses par un aliment social ? Ou sont-elles le résultat d’une idéologie politico-religieuse poussée à l’extrême, tant par son individualisme que par son passage à l’acte ?

Mana Neyestani ne nous fournit donc pas de réponse toute faite. Il nous livre malgré tout quelques pistes, qui mettent en lumière les contradictions de la société iranienne et de la caste religieuse qui la gouverne. Pour survivre, comme n’importe quel Etat, la République islamique doit s’arroger et conserver coûte que coûte le monopole de la violence politique et judiciaire. Quitte à détourner le regard quand un membre de sa société - en l’occurrence un tueur de prostituées - s’approprie l’idéologie officielle pour justifier ses crimes. L’exécution de Saïd Hanaï le confirme : une idéologie est sans doute un terrible outil de manipulation des masses, mais prouve ses limites par les écarts qu’elle s’accorde à elle-même pour son auto-conservation.

L’Araignée de Mashhad © Mana Neyestani / Editions çà & là / Arte éditions 2017
L’Araignée de Mashhad © Mana Neyestani / Editions çà & là / Arte éditions 2017

Voir en ligne : Mana Neyestani sur ActuaBD

(par Frédéric HOJLO)

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17 x 24 cm - 164 pages noir & blanc et couleurs - couverture souple avec rabats - broché - traduction de Massoumeh Lahidji - parution le 12 mai 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

A lire sur ActuaBD : Mana Neyestani, dessinateur iranien et réfugié politique.

Lire quelques pages sur le site du Monde.

Lire un entretien avec l’auteur sur le site de TV5MONDE ou visionner un court reportage de la chaîne Arte.

[1Le huitième imam des chiites, Ali-Ibn-Musa Reza, y serait mort en 818 et son mausolée s’y trouve encore, faisant de la ville située au Nord-Est de l’Iran un haut lieu de pèlerinage.

[2Les Editions çà & là, spécialisées dans la publication d’auteurs non-francophones, avait déjà abordé le thème des tueurs en série avec Mon ami Dahmer de Derf Backderf (2013).

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